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Message de Hocine Aït-Ahmed à l’occasion du 48ème anniversaire du Congrès de la Soummam, 20 août 2004

Chers compatriotes,

Cette célébration ne doit pas être une commémoration rituelle. C’est d’abord un hommage à la fois aux congressistes et à tous les militants anonymes qui n’ont pas récolté les fruits de leurs activités débordantes, de leur abnégation et de leurs sacrifices.

Où que vous soyez, nos aînés, nos frères, nos sœurs! Nous tenons à vous assurer que nous resterons vos dignes héritiers, porteurs fidèles de votre patrimoine historique fait de dignité humaine d’intégrité personnelle, d’amour de l’Algérie, de passion pour la justice et la liberté. Nous voulons vous dire que votre combat est toujours présent comme si vous étiez encore vivants. Et que vos luttes continuent à nous inspirer dans notre volonté inébranlable de nous battre pacifiquement au service d’un peuple marginalisé, dépossédé et soumis aux pires humiliations. C’est aussi une occasion de leur rendre des comptes sur nos promesses de respecter et de mettre en pratique les idéaux proclamés le 20 août 1956 et pour lesquels des centaines de milliers de compatriotes sont tombés.

Chers compatriotes,

Je n’ai pas grand- chose de nouveau à vous apprendre aujourd’hui, les 2 textes que j’ai fait à l’occasion des deux dernières commémorations devraient être encore à votre disposition sur place.

L’un sous forme d’interview, était destiné principalement à évoquer le contexte politique et préparatoire des premières assises du FLN. Ce fut une manière aussi de dénoncer la désinvolture avec laquelle des attaques injustes voire des accusations de trahison avaient été proférées et répétées contre les organisateurs de cette réunion. Le second, sous forme de message, revenait sur quelques-unes des dérives désastreuses provoquées, hier en pleine guerre de libération, et aujourd’hui encore, par une guerre multiforme contre les civils, sans nom, sans normes et sans fin.

Je ne suis pas un historien, mais je partage la vision des chercheurs qui veulent démythifier une guerre de libération menée par le peuple mais confisquée et détournée à des fins de légitimation politique par des dictateurs qui se sont succédé au pouvoir depuis l’indépendance.  Ne craignons pas les mots: décoloniser l’Histoire, c’est la libérer des manipulations continuelles des groupes militaro- policiers, c’est restituer à la nation sa mémoire, sa fierté et sa dignité. C’est redonner aux Algériennes et aux Algériens confiance en eux mêmes pour reprendre en main pacifiquement leur destin. Ce retour à la légitimité populaire et la volonté de construction d’un Etat et des institutions démocratiques à tous les niveaux,  furent le fondement même de la plate – forme de la Soummam.

Dès lors, on ne s’étonnera pas de l’hostilité rancunière affichée hier et aujourd’hui aux décisions éthiques, politiques et organiques adoptées par le Congrès de 1956. Cette hostilité ne porte donc ni sur la forme ni sur des incompatibilités de personnes; elles portent sur le fond, sur la garantie aux algériennes et aux algériens des droits fondamentaux et des libertés démocratiques indispensables à la concrétisation de cette République démocratique et sociale. Une promesse solennelle et historique que personne ne peut contester ouvertement sans se mettre en porte à faux avec les engagements imprescriptibles proclamés le 1er novembre 1954.

Chers compatriotes,

Fallait-il oublier ou instrumentaliser ainsi le passé pour faire prévaloir les manœuvres politiciennes du présent avec pour conséquence de frapper de cécité et d’amnésie les narcissistes névrosés du pouvoir ? Au point de les rendre aveugles sur eux même. Et surtout totalement aveugles sur les deuils et les souffrances d’une sale guerre imposée par une poignée d’individus englués dans les fantasmes conjugués de la toute puissance et de l’impunité. Rien n’aura été épargné à la société algérienne dès lors que les engrenages de banalisation du pire ont fini par imposer à leurs consciences que la mort n’a aucun sens et la vie aucune valeur.

Est-il interdit de se demander quel regard porteraient les Congressistes de 1956, notamment sur l’état de la nation Algérie en 2004, sur la stratégie de la terre brûlée en Kabylie et sur les complots successifs du pouvoir destinés à mettre un point final à toute vie publique et à toutes les libertés d’expression, d’organisation et de participation citoyenne? Dans quelle mesure sont concrétisés les rêves d’émancipation politique, sociale et culturelle qu’avaient nourris des générations de patriotes qui depuis la fin de la première guerre mondiale ont préparé l’accès de notre pays à l’indépendance?

Ce que d’emblée je peux vous rapporter c’est le capital d’admiration, de respect et d’estime, voire de gratitude dont jouit encore le peuple algérien auprès des peuples du monde en tiers. Ce capital est à l’échelle de la lutte opiniâtre et intelligente qu’il a su et pu mener dans un ghetto quadrillé à l’extrême par un corps expéditionnaire d’un demi million d’hommes. Un effectif unique dans l’histoire de la décolonisation. Ce capital est aussi à l’échelle des sacrifices et des souffrances consentis pour concrétiser son droit inaliénable à l’autodétermination et à l’indépendance.

Les congressistes ne reconnaîtraient ni la cité ni le pays dont ils avaient jeté les fondations qui constituaient la légitimation du recours aux armes. L’état apocalyptique dans lequel se débattent les Algériennes et les Algériens n’est pas dû au hasard ni à une fatalité quelconque. Je ne voudrai pas confisquer le regard, mais je pense que la cause originelle des 4 décennies d’une gestion catastrophique tient sa source du coup de force contre l’Assemblée Nationale Constituante et de la violation de la légitimité populaire. L’Algérie a raté son départ et l’Etat est mal parti, pour disparaître progressivement au profit d’instances privatisées et de pratiques autoritaires. Après la préfabrication de la Constitution destinée à être la matrice d’un Etat démocratique, d’un Etat de droit, il n’est pas étonnant que nous ayons connu l’interminable défilé de Constitutions imposées et d’élections truquées.

Je suis convaincu, et vous aussi, que le regard des congressistes de la Soummam se porteraient en priorité sur les conditions d’existence qui prévalent dans la majorité écrasante de la population, ainsi que sur l’état de notre société.

Chers compatriotes,

Quel regard porteraient-ils sur l’installation systématique de l’insécurité dans tous les domaines par les tenants du pouvoir, dans cette région qui a su assurer leur protection et le succès de leurs assises? Comment leur expliquer cette stratégie d’anéantissement des forces et des potentialités morales, politiques et économiques d’un bastion de la démocratie et de L’adhésion réfléchie à la culture de la non-violence? Alors que grâce à la survie de la paix civile, les populations de la région avaient accueilli le plus chaleureusement du monde de nombreux compatriotes venus des autres wilayas souvent avec leurs familles ou leurs cabinets de professions libérales, et quelquefois avec leurs petites entreprises. Avec la même hospitalité et la même solidarité qu’en août 1956.

S’agissant de leaders rompus au combat politique dans les conditions les plus dures, ils auraient certainement compris au quart de tour que l’enjeu dépassait ce cadre régional. Et qu’il s’inscrit dans la mise au pas définitive de toute contestation présente ou potentielle au régime de la restauration généré par l’inénarrable mystification du 8 avril 2004.

L’hostilité pernicieuse et permanente des décideurs à l’encontre du FFS s’inscrit aujourd’hui dans l’inversion et la perversion du principe fondamental qui a dominé les orientations générales du Congrès de la Soummam, à savoir le principe de la primauté du politique sur le militaire. On pourrait même voir dans cette attitude vis- à- vis du FFS un bégaiement de l’Histoire. Je veux parler ici du conflit tragique qui a opposé les frères Larbi Ben Mhidi et Abane Ramdane aux clans d’Oujda et de Ghardimaou, ces derniers s’étant autoproclamé uniques sauveurs de l’Algérie au nom d’une légitimité révolutionnaire.

Certes, depuis des années, notamment à la suite du Contrat national signé à Rome, le FFS a été soumis à toutes sortes de manipulations et de complots destinés à le réduire pour le moins à un simple appareil contrôlable et récupérable à merci. Mais, grâce à la solidité de sa base militante et à son crédit auprès de la population, le FFS a pu survivre et préserver son autonomie, sa vision et ses principes. Est-il nécessaire de rappeler que la plupart des autres partis signataires à Rome n’ont pas résisté à ces « coups d’état scientifiques ».

Je ne pense pas exagérer en disant que le FFS reste le seul parti démocratique sur le terrain. Même dans un univers que le pouvoir s’entête à rendre sans principes et sans perspectives, sans passé ni avenir, il demeure l’espoir des laissés pour compte aussi longtemps qu’il obéira aux devoirs de vérité, de lucidité et de pédagogie. Et aussi longtemps qu’il ne renoncera pas au respect des règles édictées par ses Assises. Je crois profondément qu’un parti incapable de se critiquer lui même, et sévèrement, et d’étendre les espaces de débat en son sein, ne peut pas dialoguer et nouer des liens de confiance avec la population.

L’histoire du parti est illustrée par le devoir et la volonté de comprendre qui ont animé les militants, même au creux des pires moments. Cette quête de vérité, de justice et de libre expression doit être sauvegardée dans toutes les instances du parti, pour qu’elles soient transmises et enracinées dans la société.

C’est ça l’ouverture proclamée solennellement par le 3e Congrès du FFS.

C’est ça la clef de l’amorce d’une alternative démocratique.

Avec mes vœux les plus profonds.