Dans l’affaire du Bachagha Bengana, des lampistes de Canal Algérie ont été sanctionnés par une mise sur voie de garage. Comme s’il s’agissait de solder vite l’affaire et de passer à autre chose. Le problème est que ça ne passe pas. C’est beaucoup plus grave : c’est l’expression crue du niveau d’incompétence dans lequel le pays est placé.

Bien sûr, il y a ceux qui banalisent et trouvent qu’on en fait trop et que le Bachagha Bengana fait partie de l’histoire et qu’il n’y a aucun mal à ce qu’on en parle… Une posture de libéral qui fausse le débat en suggérant que ceux qui ont été choqués dans cette affaire sont des ringards ou des nationalistes étroits.

On est là dans une autre forme du travestissement des débats. Parler du Bachagha Bengana ou bien de Kobus et d’autres, ne pose pas de problème, cela fait bien partie de notre histoire. C’est comment en parler qui compte. Dans l’émission de Canal Algérie, il n’y avait pas le professionnalisme élémentaire d’une interview.

Et il ne manquait pas d’informations sur les méfaits avérés de ce « Si Bouaziz Bengana, dernier roi des Ziban » pour que cela ne passe pas sous la forme d’une participation d’une télévision publique à une relecture révisionniste de l’histoire.

La Feriel Furon n’était pas interrogée, elle faisait de la réclame pour un ancêtre qui a choisi d’être activement au service de la colonisation et qui a du sang algérien sur les mains. Dans un pays normal où le service public a du sens et le professionnalisme sa place, la Feriel Furon aurait passé un mauvais quart d’heure et on en serait resté là.

Car ce qui choque est bien le fait que des moyens de l’Etat servent sans contradiction aucune à une lointaine  descendante pour faire l’hagiographie d’un traitre – c’est un mot neutre – et d’un tueur de masse.

Il faut aussi préciser que ce sont des médias où les thèmes de l’histoire nationale récente – du mouvement national à la guerre d’indépendance – soit traités d’une manière générale par des occultations fondamentales.

« Un seul héros…. Le vide »

Le mot d’ordre « un seul héros le peuple » a servi à l’indépendance d’argument pour effacer pendant longtemps de la mémoire l’action des grands acteurs de la révolution. On parle – et encore de manière abstraite- des héros morts, on a occulté, interdit voire sali les héros vivants.

L’histoire, aseptisée, servait de socle de légitimation à la mise en place d’un régime autoritaire qui confisquait la souveraineté populaire. La case histoire était ainsi fermée pour une vague évocation orwellienne d’un mouvement « sans histoires », le terrain pour les relectures révisionnistes était ouvert et les héros devenaient des « traitres ».

Derrière une hyper-sacralisation d’une histoire vidée de toute sa substance, se profilait, dès les premières années de l’indépendance, le grand vide où s’insère un révisionnisme insidieux. 

« De Gaulle nous a donné l’indépendance ». C’était pour les jeunes des années postindépendance le premier virus révisionniste contre lequel ils ne disposaient que de peu de moyens. Hormis la mémoire familiale qui a été le seul recours contre cette thèse qui se présentait, déjà, comme l’alternative « vraie à la fausse histoire ».

Le grand effacement

C’est le grand effacement de l’histoire qui commençait alors qu’une nation jeune avait besoin dans un esprit de communion à forger ses repères et connaître et honorer ses héros, ses fondateurs. La Furon sur Canal Algérie sans contradicteur sérieux, c’est le fruit banal d’une perte de sens général lié à l’occultation des combats multiformes et divers menés par les acteurs du mouvement national.

Le révisionnisme sans façon est l’effet d’une déformation de l’histoire utilisée comme alibi pour entraver les libertés et mettre la société à la marge.  Avant Furon, il y a eu une longue et lente entreprise de décervelage qui a rendu « normal » pour des jeunes que des imams restent ostensiblement assis au moment de la levée de l’emblème national.

Ce qui s’est passé à Canal Algérie n’est donc pas un accident. La Férial Furon, descendante d’un bachagha du colonialisme à l’histoire établie, avait ses entrées. Sur sa page Facebook, on peut la voir en « bonne compagnie » avec des députés du parti du FLN et Mohamed Bedjaoui qui a occupé des postes majeurs dans l’Etat algérien. Tout cela n’est que le reflet d’un terrible manque de sérieux.

Un récit national affaibli, affadi

La nature a horreur du vide ! L’amnésie qui fait le révisionnisme est une conséquence directe du choix autoritaire fondé sur une confiscation de l’histoire pour justifier la situation de bannissement civique et citoyen des Algériens.  L’histoire, réelle, étant occultée, déformée ou bannie, le récit national est affaibli, affadi.

L’histoire n’a été préservée partiellement que par une transmission familiale qui a permis aux premières générations de l’indépendance de mettre du sens, des noms et des mots sur les vides orweliens.  Cette transmission familiale a atteint ses limites. Le récit national, à défaut d’avoir été institué dans la liberté et la diversité est aujourd’hui perturbé par des « révisions » et des relectures manipulatrices.

Nous sommes bien dans cette situation saisissante et troublante décrite par le poète irakien à la vie brève et fulgurante, Abdel Amir Jarras où des gens se réveillent un matin et découvrent qu’ils n’ont plus de patrie.

«Nous nous sommes réveillés une fois 

Et nous n’avons pas trouvé le pays.

Il nous a été dit :

Le pays a ramassé toutes ses affaires,

Il les a rassemblées arbre par arbre,

Fleuve par fleuve,

Et il est parti au loin.

Nombreux sont les pays

Qui ne trouvent pas de lieux

Nombreux sont les pays qui songent à fuir de la carte.» 

Notre histoire est ainsi insidieusement effacée alors qu’on orchestre la confusion sur le thème de la « repentance » dont les Algériens, qui ont remporté une victoire politique historique contre le colonialisme, n’ont que faire.  La notion de repentance est absurde. Mais l’épisode de la loi française sur les « bienfaits du colonialisme » illustre la persistance d’un esprit colonialiste et raciste et montre qu’il existe un contentieux au moins sur l’établissement des faits. La France a un problème majeur de « reconnaissance » de ce que fut la réalité brutale, raciste et systémique de l’ordre colonial.

Mais pour l’Algérie, le problème n’est pas d’exiger une repentance à autrui. L’enjeu national est de rendre vie à notre histoire, de la libérer des contingences du pouvoir, de lui permettre de rétablir une cohérence dans la vision nationale, de comprendre ce que nous avons été, ce que nous sommes devenus et de choisir ce que nous voulons être.  

On ne le dira jamais assez, le pire des complots dans un pays jeune est bien celui de l’incompétence que le régime fini, inexorablement, par secréter et généraliser. La Fériel Furon sur Canal Algérie n’en est qu’un révélateur.