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Allocution de Hocine Aït-Ahmed à l’Université d’Alcalá de Henares, Madrid, le 29 novembre 1994

 « UN COMPROMIS POUR LA PAIX »

Allocution de Hocine AIT AHMED à l’Université d’Alcalá de Henares à Madrid, le 29 novembre 1994, lors de l’une des Rencontre des trois religions monothéistes.

« Il est encore temps d’éviter la politique du pire. Une solution pacifique et démocratique est toujours à la portée des Algériennes et des Algériens. N’oublier pas que la grande majorité de la population rejette la violence et le terrorisme d’où qu’ils viennent. »

« Si la vie et la liberté sont sacrées pour tous, si la paix est la condition sine qua non pour les préserver partout, alors que vos intelligences cessent d’être bloquées par une vision manichéenne de mon pays et que vos consciences s’ouvrent sans discrimination sur un peuple pris en otage par l’étau militaro-islamiste de la violence. »

 


Monsieur le président,

Excellence, Mesdames et Messieurs,

C’est avec un mélange d’émotions et d’angoisse que je me trouve parmi vous.

Emotions car ce lieu – l’Université d’Alacala de Henares- symbolise les traditions humanistes et pluralistes du judaïsme, christianisme et de l’Islam. En même temps qu’il synthétise les moments forts de coexistence et d’une convivialité entre les hommes et les femmes pratiquants ou non pratiquants de ces trois religions.

Emu donc de participer en compagnie tant de personnalités illustres à un dialogue destiné à reconquérir et revitaliser les meilleures traditions d’un passé commun à rouvrir le présent vers une voie universelle crédible qui replacerait les femmes et les hommes – non pas seulement les Etats- au centre de l’histoire, au coeur de toutes les libertés culturelles, cultuelles, politiques, économiques et sociales.

Mon angoisse est que notre réunion ne puisse répondre aux espérances et aux impatiences qu’elle a suscitées dans les profondeurs de nos pays, en accordant plus de place aux discours sur l’histoire, sur les exégèses qu’aux réalités d’une histoire qui s’aggrave et terriblement s’accélère dans mon pays.

Je sais bien que nous sommes tous et toutes vaccinés contre les dérives qui ont fait de la communication et des conférences, j’allais dire « du dialogue » des finalités pour elles mêmes en raison du vacarme divertissement ou du pouvoir qu’elles procurent.

Au surplus, je crois pouvoir comprendre l’importance et la portée pratique des grands débats intellectuels sur le nouvel humanisme qui, du reste, est en travail dans toutes tes régions de notre planète.

Ma vraie angoisse, je vous le dis sans complexe et sans détours : la tragédie de mon pays risque de nous surprendre par la gravité, la rapidité de ses développements ainsi que par ses conséquences incalculables sur le Maghreb, sur les deux rives de la Méditerranée et sur l’ensemble du monde musulman.

Je dis et redis oui ! Il importe que toutes les forces spirituelles se mobilisent pour consolider et élargir le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens, entre Israël et les autres pays arabes. Par ailleurs, je m’élève contre la politique d’atermoiements, de laisser faire et de complicité qui prolonge l’agonie de la Bosnie, ainsi que le calvaire des femmes et des hommes de l’ex Yougoslavie, victimes de toutes les formes d’intégrisme éthniciste et religieux. Et j’affirme que nous avons à l’égard de ces femmes et de ces hommes autant d’obligations morales et politiques.

Cependant, permettez-moi un instant de vous rendre attentifs aux réactions et contre-reactions en chaîne de haine et de violence qu’une guerre civile en Algérie risque de déclencher. Aux traumatismes profonds qu’elle entraînerait sur les sociétés qu’aujourd’hui nous voulons vous convier à la paix, à une paix qui ne soit pas simplement une non-guerre, mais une conviviabilité durable et profonde.

Une guerre civile en Algérie signifierait l’effondrement total de l’Etat. Je ne suis ni un partisan des tenants du régime algérien, ni un compagnon de-route pour toute forme de totalitarisme nationaliste ou intégriste.

De plus je suis par tempérament allergique à la fois au Catastrophisme et à la démagogie.

Il n’en demeure pas moins que le premier des courages est de regarder les réalités en face. L’Algérie connaît une situation sans précédent de peur, de violence d’insécurité, de misère sociale et de désespoir morale.

Près de 30.000 victimes civiles et militaires. Tel est le sinistre bilan de l’engrenage répression – violence qui s’est abattu sur notre pays depuis le putsch de janvier 1992. Toutefois ce bilan est loin d’exprimer les sentiments d’une population consternée par des tueries absurdes et barbares qui n’épargnent ni les femmes, ni les enfants ni les étrangers, nos hôtes.

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Si la vie et la liberté sont sacrées pour tous, si la paix est la condition sine qua non pour les préserver partout, alors que vos intelligences cessent d’être bloquées par une vision manichéenne de mon pays et que vos consciences s’ouvrent sans discrimination sur un peuple pris en otage par l’étau militaro-islamiste de la violence.

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Les affrontements assument des proportions d’un conflit armé. Les civils non armés et non protégés deviennent les principales victimes. La population est otage du terrorisme de l’Etat et des groupes armés islamistes.

Un nouveau cap de la politique d’éradication vient d’être franchi par le général Zeroual. Tous les ingrédients d’une guerre civile sont désormais réunis.

La perspective d’une guerre totale, avec le soutien logistique, diplomatique et médiatique de la France, risque de faire basculer des pans entiers de la société dans les bras des islamistes extrémistes.

Pourtant, il est encore temps d’éviter la politique du pire. Une solution pacifique et démocratique est toujours à la portée des Algériennes et des Algériens. N’oublier pas que la grande majorité de la population rejette la violence et le terrorisme d’où qu’ils viennent. Elle refuse la guerre civile, malgré les efforts du pouvoir et des groupes armés islamistes de l’y faire basculer. Telle est la donnée politique fondamentale que vous ignorez probablement. La propagande du régime, relayée par les médias occidentaux ayant réussi à réduire l’Algérie à l’Armée d’un côté et aux islamistes de l’autre.

Au surplus, les forces de la démocratie et de la modernité existent partout dans notre pays. Elles sont isolées et paralysées par la bipolarisation de la violence.

Elles constituent une réalité et non pas une fiction.

Pour les femmes et les hommes de cette majorité silencieuse qui s’entêtent à résister pacifiquement avec patience et lucidité, seule reste la dernière des libertés humaines, le pouvoir de choisir sa propre mort en refusant de donner sa vie à l’un ou l’autre des protagonistes de la violence.

Ils expriment ainsi chaque jour la volonté de ne pas désespérer de l’avenir démocratique de leur pays. Ils méritent davantage que des hommages charitables de la part de la communauté internationale.

Ils doivent être soutenus et encouragés. Et d’abord protégés. L’avenir démocratique, l’unité et la stabilité de l’Algérie dépendent de la détermination et de l’aptitude de la communauté internationale de les préserver.

Comment ne pas être inquiets de voir rejaillir brutalement entre Juifs, Chrétiens et Musulmans, les vieux démons qui ont cloisonné les esprits et les coeurs pendant des siècles et des siècles ?

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Je réaffirme qu’à l’exemple de toute la population, je suis opposé à toute ingérence étrangère dans les affaires de notre pays. A ce titre, je ne peux manquer de m’élever contre l’attitude française de soutien à la politique d’éradication et ce, sans égards aux violations des droits de l’homme de plus en plus massives.
De la même manière, je dénonce les intrusions de certains états fondamentalistes qui soutiennent les franges islamistes les plus extrémistes.

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C’est dire que le message de paix et de réconciliation qui vous a réunis aujourd’hui, et qui d’ailleurs devrait impliquer laïcs et libres penseurs, se doit de passer de la sphère des réflexions académiques et des déclarations oecuméniques, au terrain des actes de solidarité et de l’efficience politique.

Je réaffirme qu’à l’exemple de toute la population, je suis opposé à toute ingérence étrangère dans les affaires de notre pays. A ce titre, je ne peux manquer de m’élever contre l’attitude française de soutien à la politique d’éradication et ce, sans égards aux violations des droits de l’homme de plus en plus massives.

De la même manière, je dénonce les intrusions de certains états fondamentalistes qui soutiennent les franges islamistes les plus extrémistes.

La communauté catholique de Sant’Egidio vient de rendre un énorme service à la cause de la paix et de la négociation, en organisant une rencontre utile entre Algériens.

Cette initiative doit être soutenue et renforcée par la rencontre d’Alacala.

D’autres initiatives politiques incombent aux Etats partenaires de l’Algérie afin de mener le pouvoir algérien à entrer dans une vraie négociation et pour une véritable solution démocratique.

Ignorer aujourd’hui la mort qui se déchaîne en Algérie, seulement à quelques vols d’oiseau d’Alacala, presque sous vos yeux, c’est condamner le discours sur la paix à être l’expression redoutable du double langage.

C’est condamner tous les croyants et non-croyants, de toutes les religions à l’impuissance devant un conflit dont ni les militaires algériens, ni les apôtres d’un concept archaïque de la Sécurité en Méditerranée ne pourraient ne pourraient maîtriser l’engrenage.

Excellentissimes, Mesdames, Messieurs,

Après trois jours de débats théologiques et philosophiques, l’Algérie vous pose ici et maintenant, un problème de « travaux pratiques » qui doit mettre vos actes en conformité avec vos paroles.

Vous êtes réunis ici pour appeler au dialogue et à la paix. Or, précisément les Algériens font d’un vrai dialogue et d’une paix durable, plus que de simples revendications politiques : des impératifs de survie et de récupération de leur souveraineté.

Si la vie et la liberté sont sacrées pour tous, si la paix est la condition sine qua non pour les préserver partout, alors que vos intelligences cessent d’être bloquées par une vision manichéenne de mon pays et que vos consciences s’ouvrent sans discrimination sur un peuple pris en otage par l’étau militaro islamiste de la violence.