Front des Forces Socialistes

Instance Présidentielle                                                                                                             22 septembre 2018

                                                                      Introduction des travaux

Par M.Mohand Amokrane CHERIFI

Membre de l’Instance Présidentielle

  • Sur le plan politique

Ces Assises se tiennent dans un contexte national, régional et international qui menace le présent et l’avenir de nos concitoyens. Ils vivent au quotidien les conséquences des politiques de prédation des pays développés et des guerres régionales menées par procuration à nos frontières pour l’accaparement de matières premières ou la captation de marchés. De même qu’ils sont confrontés dans le pays à un chômage endémique, à un pouvoir d’achat anéanti par une inflation galopante, alimentée par la planche à billets, ainsi que par la dévaluation de la monnaie nationale et la libéralisation des prix de produits de première nécessité.

Face à cette crise multidimensionnelle aux conséquences imprévisibles, l’inquiétude et le désarroi se répandent, tandis que chacun s’interroge avec perplexité sur l’avenir.

L’acuité des problèmes de survie du plus grand nombre et l’accumulation des périls à l’horizon, exigent de l’ensemble des forces vives du pays une réflexion collective, une mobilisation massive et une action pacifique mais résolue.

Dans un tel contexte, la raison et l’intérêt supérieur du pays, commandent que les revendication des forces sociales représentatives soient entendues et prises en considération.

Bien au contraire, nous constatons que le régime a déclaré la guerre aux forces sociales. La mécanique implacable de l’Antisocial est engagée par le système. Rien ne l’arrêtera, sauf à lutter ensemble afin de stopper sa course destructrice des acquis sociaux arrachés au prix de sacrifices de générations d’algériens, avant, pendant et après la glorieuse révolution de Novembre. Pire encore, ce processus maléfique vise à anéantir toute aspiration légitime des citoyens au progrès social et à une vie meilleure. Non reconnaissance des syndicats autonomes, répression des manifestations, remise en cause du droit de grève, révision du code du travail pour faciliter les licenciements, recul de l’âge et du niveau des retraites, menace sur les services et le secteur publics, baisse de la production et des droits sociaux, remise en cause du soutien des prix aux produits de première nécessité, accès limité aux services sociaux de base, baisse du pouvoir d’achat avec l’augmentation des taxes, de la baisse du dinar et l’inflation importée, tout concourt à la neutralisation des mouvements sociaux et à un appauvrissement accéléré de la population. Le cours du pétrole qui remonte permettra au système de se renforcer en ajoutant à l’arme de la répression celle de la corruption.

Comme relevé par le Conseil National du 29 juin dans sa résolution finale

«  Tout cela obéit à une stratégie d’Etat libérale inspirée par les officines étrangères. Les politiques antisociales qu’elle préconise consistent à démanteler l’Etat social en tant que prestataire de services publics, à déposséder l’Etat actionnaire en tant que propriétaire d’entreprises publiques, à abolir l’Etat stratège en tant que planificateur des grandes évolutions du pays avec moins d’intervention de l’Etat dans l’économie, et moins d’encadrement du secteur privé, un gouvernement de la cité au bénéfice d’une minorité au détriment de la majorité des citoyens.

En résumé, il s’agit là d’un programme visant à défaire l’Etat arbitre en tant que contrôleur des abus du secteur privé. L’avenir qui se profile sera caractérisé par moins de service public, moins de social, un avenir rétrograde et oligarchiste ».

En l’absence d’un mouvement social suffisamment fort pour lui mettre un coup d’arrêt et faute d’une victoire électorale d’un mouvement politique proposant une politique de progrès social, le processus de régression sociale engagé s’intensifiera à un rythme qui ira en s’accélérant.

On peut prédire sans se tromper que les protections inscrites dans le code du travail seront remises en cause. La possibilité réelle de manifester ou de faire grève s’affaiblira en pratique du fait des mesures visant à limiter leurs exercices, l’accès aux soins de l’hôpital public deviendra progressivement payants, les droits à la retraite retardés et amoindris, les enseignants et plus généralement des fonctionnaires déjà sous-payés verront leur condition de travail se dégrader. Le mal logement qui s’enracine profondément dans notre société frappera plus violemment les jeunes. Le chômage, la précarité et la criminalité augmenteront. Faute d’un soutien conséquent à l’agriculture familiale l’exode rural videra les campagnes de ses derniers paysans et l’on assistera à terme à une recolonisation de la terre par des étrangers en partenariat avec une nouvelle bourgeoisie nationale en constitution.

Pour réussir cette politique libérale, le système joue sur la résignation des perdants du projet antisocial devenus majoritaires dans la population. Cette capitulation dans les esprits est indispensable pour éviter toute révolte. C’est pourquoi ces réformes libérales sont accompagnées d’une propagande massive dans les médias pour préparer les esprits au démantèlement des politiques sociales visées. Elle repose sur une triple diabolisation : la diabolisation des populations qui ont besoin de ces politiques, notamment des chômeurs, la diabolisation des acteurs de ces politiques en premier lieu les syndicats autonomes ; et la diabolisation des protections elles-mêmes en particulier le code du travail. Le refus du pouvoir de céder aux revendications légitimes des travailleurs des secteurs de la santé et de l’éducation, vise à donner aux autres secteurs un signal fort de son intransigeance à l’égard de toute revendication sociale pour éviter leur propagation, et traduit par là même sa volonté d’empêcher le mouvement social de s’étendre.

Que doit-on faire ? Le Conseil National dans sa résolution du 29 juin recommande :

  • De contribuer à renforcer les mouvements sociaux, en les accompagnant dans leur combat au quotidien au niveau national et local
  • D’établir des convergences d’action avec les syndicats et les associations autonomes pour la défense de l’Etat social.
  • De mobiliser et devenir le porte-voix de la population pour la défense de ses droits politiques, économiques, sociaux, environnementaux et culturels
  • De poursuivre avec détermination le projet de reconstruction d’un consensus national pour l’instauration d’un Etat de droit, démocratique et social.

Les travaux de ces assises contribueront à enrichir notre réflexion et notre action  sur les voies et les moyens d’enrayer la mécanique de l’Antisocial qui alimente l’exclusion, d’inverser le processus de régression sociale et d’imposer, grâce au rapport de force que nous construisons ensemble, l’agenda de progrès économique et social de l’Etat social que nous revendiquons.

B-Sur le plan social

  • Le constat
  • L’Algérie est devenue une société duale : une Algérie minoritaire dedans (avec ses privilégiés), et une Algérie majoritaire dehors (avec ses exclus sociaux)

Peut-on parler de rentrée sociale, en ce mois de septembre, comme dans tous les pays modernes, qui associent cette période à une reprise des activités productives et scolaires.

En Algérie, on devrait davantage parler de ceux qui sont exclus car ils sont la majorité si l’on additionne les sans-emplois et les exclus du système scolaire avant terme. Ces gens-là ne font pas de rentrée sociale, ce sont des exclus sociaux.

Il faut ajouter également que la probabilité est plus grande à l’avenir pour nos concitoyens de figurer dans l’Algérie du dehors que dans l’Algérie du dedans car les pertes d’emploi générées par la libéralisation en cours sont certaines alors que les créations d’emplois annoncés dans les plans de relance et de croissance sont incertaines.

Combien sont-ils ces Algériens exclus du système ?

  • Un algérien sur trois est au chômage, un sur deux parmi les jeunes
  • Avec la déperdition scolaire, plus de 500.000 jeunes sont exclus du système cette année, sans perspective de formation et d’emploi.
  • Plus de 4 millions de personnes travaillent dans l’informel, dans des emplois précaires
  • Des centaines de milliers de personnes déplacées des campagnes, à la recherche d’un emploi, s’installent dans des logements précaires à la périphérie des villes

Toute cette masse d’algériens hors des circuits organisés, ou sont-ils au juste ? A-t-on un état des lieux, commune par commune, des gens sans activités, hors des circuits administrés et sans ressources ? Non. Comment dès lors s’attaquer à la pauvreté et à l’exclusion sociale si on ne situe pas la population concernée.

  • La pauvreté s’accroit, le pouvoir d’achat décroit, les inégalités progressent

On a souvent cité le chiffre de 1 algérien sur 2 qui vit en dessous du seuil de la pauvreté. Quel est ce seuil en Algérie ? Difficile à situer à cause de la libéralisation des prix et de la stagnation relative des salaires qui ont réduit le pouvoir d’achat de ceux qui travaillent. Quant à ceux qui ne travaillent pas, l’aide sociale est quantitativement et qualitativement insuffisante.

Les conséquences sont visibles dans tout le pays : mendicité, suicides, prostitution, alcoolisme, drogues, vols, agressions et délits de droit commun, émeutes, violence armée, émigration clandestine.

Quelques chiffres, publiés par la presse nationale, conséquence dramatique du chômage, du mal logement et de la démission de l’Etat :

28 algériens se suicident chaque mois.

300.000 algériens s’adonnent à la drogue dont 19.000 toxicomanes traités dans des centres publics. Phénomène en progression qui touche des universités et des lycées.

3- Le déficit de représentation sociale

Ce déficit résulte d’une part du monopole syndical et de son ancrage limité dans le monde du travail, et d’autre part de la non-reconnaissance des autres syndicats dès lors qu’ils sont autonomes.

Il faut ajouter que l’UGTA créé pour défendre les intérêts moraux et matériels des travailleurs est un appendice du pouvoir qui ne vise qu’à étouffer les revendications salariales et se soucie très peu de la satisfaction des besoins sociaux des chômeurs.

Le plus grand nombre ne peut s’exprimer qu’à travers les émeutes villageoises, les manifestations de rues et autres mouvements citoyens pour obtenir l’accès aux services sociaux de base comme le logement, l’eau potable et l’assainissement, les soins primaires et l’éducation/formation. Manifestations souvent réprimées.

4- Le système de décision pour satisfaire les besoins sociaux est inefficace à tous les échelons

Les problèmes sociaux se situent sur le terrain à proximité des populations alors que les ressources comme les décisions d’attribution sont centralisées.

Les relais entre les décideurs et les échelons d’exécution sont si nombreux et si longs que le citoyen dans le besoin ne reçoit rien ou bien reçoit une aide insuffisante ou bien se trouve secouru alors que son voisin plus démuni est toujours dans l’attente d’une aide.

Le système a tendance plus à réagir qu’à agir. C’est à celui qui crie le plus fort. Ce n’est pas le pauvre qui donne de la voix. La pauvreté est souvent silencieuse.

5- Le système d’information sociale est défaillant

Le système de prise de décision qui est centralisé nécessite des informations fiables de la base au sommet. Ce n’est malheureusement pas le cas.

Les systèmes d’information sont plus orientés vers l’économie que vers la société. L’information sociale est faiblement collectée, traitée partiellement et insuffisamment diffusée. A quand remonte l’enquête sur les revenus et la consommation des ménages ? Ou sont les proches de pauvreté dans notre pays ?

6- Les ressources existent mais sont centralisées et mal réparties

Les ressources existent : des réserves de change de l’ordre de 100 milliards de dollars et des liquidités importantes inutilisées dans le fonds dit de stabilisation des recettes et au niveau des banques. Si vous posez la question aux Algériens, qu’est ce qui a changé dans votre vie ? La majorité vous répondra que l’année dernière est meilleure que cette année.

Les inégalités sont criardes entre les revenus salariaux et non salariaux. Par ailleurs, le rapport est de 1 à 30 entre le salaire le plus élevé et le salaire minimum garanti.

Les responsabilités sont transférées vers les collectivités locales qui ne disposent pas de moyens correspondants pour y faire face, car n’ont ni autonomie administrative, ni autonomie financière. Tout cela rend nécessaire une réforme de la fiscalité locale.

7- Il existe certes une protection sociale mais inadéquate et pas de politique sociale

On aide quelques handicapés par ici et quelques orphelins par-là, on distribue de la soupe pendant le ramadhan, on montre quelques veuves avec des clefs d’un logement social ou bien, des jeunes bénéficiant d’un emploi spécifique ou d’un micro-crédit. Tout cela ne constitue qu’un cache misère, une thérapeutique qui soulage mais qui ne guérit pas, pour les besoins d’une propagande politicienne alors que les différentes régions du pays connaissent une régression sociale visible, souvent dramatique.

  • Les causes de la régression sociale

Plusieurs causes à cette régression :

  • Les causes politiques
  • L’absence d’Etat de droit et de démocratie (non-respect des libertés individuelles et collectives, encadrement sécuritaire de la société civile et entraves des forces politiques d’opposition effective et du mouvement associatif autonome)
  • Un Etat centralisé et bureaucratique sans contrepouvoirs avec une chambre d’enregistrement comme parlement et une justice dépendante
  • Le monopole syndical

 

  • Les causes économiques
  • La politique libérale inspirée par le FMI et la Banque mondiale (implication négative sur l’emploi et le pouvoir d’achat des populations)
  • La mauvaise allocation des ressources, sans compte rendu ni évaluation budgétaire.
  • La privatisation de l’Etat, le mécanisme d’accaparement de la rente pétrolière par la corruption et l’évasion fiscale.
  • L’absence de politique économique cohérente et d’une stratégie industrielle et agricole à long terme. Preuve de cette absence : le retard de l’intégration régionale et mondiale de l’économie, condition sine qua non d’un développement viable et durable
  • L’instabilité et le « risque algérien » élevés, repoussoirs de l’investissement étranger.

3- les secteurs sociaux de base en crise :

  • L’éducation (programme inadapté, infrastructure insuffisantes, déperditions scolaires élevées)
  • La santé (faible  couverture médicale, soins primaire nous garantis)
  • La justice (l’impunité, les abus …)
  • Le logement (déficit en millions d’unités)
  • L’alimentation en eau potable (couverture insuffisante)

L’épidémie actuelle du choléra reflète à elle seule la carence de l’Etat à tous les niveaux.

4- le secteur public à l’abandon

  • Des entreprises publiques en sous activité faute de maintenance, d’équipement ou de matière première, ou bien privatisées
  • Une fonction publique dévalorisée, abandonnée par ses cadres qui rejoignent le secteur privé,
  • Des implications désastreuses sur la production nationale, l’emploi et la consommation induits par l’accord de libre-échange avec l’UE livrant l’économie aux multinationales.

5- la crise des valeurs

  • Valeur du travail dévaluée par l’enrichissement illicite ;
  • Valeur éthique anéantie par le clientélisme et les passe-droits ;
  • Valeur civique amoindrie par les possédants qui font de l’évasion fiscale alors que les salariés sont imposés à la source ;
  • Valeurs proprement sémantique pervertie par le système en galvaudant les concepts-clés de la démocratie de la justice sociale alors que règne l’autoritarisme et la corruption ;
  • Corruption et manipulation systématique, voire violente, d’une paupérisation programmée.

3- Les actions

Ces actions doivent viser à construire un Etat social par opposition à l’Etat libéral.

Dans l’Etat social, le progrès social est indissociable du progrès économique, Pour le réaliser des mesures s’imposent, notamment :

  • Un état des lieux (détermination des besoins sociaux, et évaluation de la protection sociale existante)
  • Une politique sociale s’inspirant de l’Agenda 2030 adopté par la communauté internationale fixant des Objectifs de Développement Durable à l’horizon 2030, ou le social devient le moteur du développement économique, avec trois instruments de base :
  • Un Budget Social de la nation qui soit partie intégrante des lois de finance ;
  • La décentralisation des responsabilités et des ressources correspondantes, au niveau des communes, chargées désormais de la prise en charge des besoins sociaux de base de la population locale.
  • Un Revenu Social Minimum garanti (RSMG) pour les algériens sans ressources, indépendamment du SNMG spécifique aux salaries qu’il faudra valoriser.

3- la mobilisation des acteurs de la société civile

  • La mobilisation citoyenne à renforcer.
  • Les syndicats autonomes à soutenir
  • La solidarité avec tous les mouvements sociaux
  • La convergence du combat politique et des luttes syndicales pour la satisfaction des revendications sociales
  • La tenue annuelle des assises sociales pour faire un point de situation des progrès réalisés, convertir des nouveaux défis à relever, visant à établir les bases consensuelles d’une alternative démocratique et sociale en opposition à la politique autoritaire et libérale du régime.