fbpx

Pour un Bandung des Droits de l’Homme ( 23 Janvier 1980 )

Pour un Bandung des Droits de l’Homme ( 23 Janvier 1980 )

 

Il y aura un quart de siècle, en avril 1955, qu’une conférence groupant 29 Etats indépendants, 23 asiatiques et 6 africains se réunissait à Bandung en Indonésie, à l’invitation de cinq chefs d’Etats dont Sukarno, Nerhu, et UNu respectivement président de l’Indonésie, de l’Inde et de la Birmanie. Ces derniers sont décédés depuis.

Il en est de même de Nasser et de Zhou Enlai. Le premier faisait à Bandung son premier grand périple, sa première grande expérience diplomatique, Zhou Enlai allait permettre à la chine à cette occasion de sortir de l’isolement et de jouer un rôle important sur la scène internationale. Rappelons que l’URSS n’avait pu faire valoir sa qualité de puissance asiatique pour participer à la Conférence de Bandung.

On a dit de cette conférence qu’elle fût un sommet de l’Histoire, la première réunion des états généraux du monde, le congrès de pays prolétaires. Nul doute que les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine étaient condamnés par l’impérialisme colonial et postcolonial à l’oubli historique. Bandung ne fût pas qu’un commencement de l’Histoire, ce fût l’acte de naissance du avant la lettre porté par les idéaux libérateurs des droits de l’homme et la volonté de démocratiser les structures et les institutions nationales et internationales dans tous les domaines économiques, politiques et culturels.

Voici trois des dix principes proclamés par la conférence:

* Respect des droits de l’homme fondamentaux en conformité avec les buts et les principes de la Charte des Nations Unies;

* Reconnaissance de l’égalité de toutes les races et l’égalité de toutes les nations, petits et grandes;

* a) Refus de recourir à des arrangements de la défense collectives destinés à servir les intérêts particuliers des grandes puissances quelles qu’elles soient;

  1. b) Refus par une puissance quelle qu’elle soit d’exercer une pression sur une autre.

Il n’est pas inutile de rappeler ce paragraphe de la déclaration de Bandung intitulé: « Droit de l’homme et l’autodétermination: La conférence afro-asiatique déclare appuyer totalement les principes fondamentaux des droits de l’homme tels qu’ils sont définis dans la Charte des Nations Unies et prendre en considération la Déclaration universelle des droits de l’homme comme un but commun vers laquelle doivent tendre tous les peuples et toutes les nations. La conférence déclare appuyer totalement le principe du droit des peuples et des nations à disposer d’eux-mêmes tel qu’il est défini dans la Charte des Nations Unies et prendre en considération les résolutions des Nations Unies sur les droits des peuples et des nations à disposer d’eux-mêmes, qui est la conditions préalable à la jouissance totale de tous les droits fondamentaux de l’homme ».

Comme tous les peuples du tiers monde, le peuple algérien engagé depuis six mois auparavant dans sa lutte de libération nationale, a revu en profondeur les vibrations démocratiques de ce message qui fondant son droit à l’autodétermination sur le respect des droits de l’homme non seulement venait de balayer les fictions coloniales qui l’ont dépossédé de sa souveraineté, mais aussi le consacrait comme le véritable destinataire et titulaire du droit à l’autodétermination.

Pour l’humanité en voie de décolonisation, l’accession à l’indépendance et à la souveraineté extérieure fondée sur le droit é l’autodétermination ne devait pas éteindre ce droit, mais au contraire le prolonger et l’approfondir dans le combat  pour l’indépendance économique et l’instauration d’un nouvel ordre mondial de plus en plus juste, d’où les guerres, la faim, l’ignorance, le racisme et la peur seraient extirpés.

La Déclaration de Bandung proclamait implicitement le non-alignement du tiers monde en proclamant le principe que les peuples doivent redevenir et rester maîtres de leurs destins, de leurs richesses matérielles et culturelles et d’abord et avant tout de la paix dans le monde. Le non-alignement tel qu’il répondait aux aspirations des Africains, des Asiatiques et des Latino-Américains est une quête d’un projet total de civilisation d’où les dictatures et les guerres sont évacuées  parce que excluant dans les coeurs comme dans les consciences l’idée que les gouvernements laissent oser disposer des peuples, de leurs richesses, de leur sécurité.

Vingt-cinq ans après Bandung, la plupart des pays colonisés ont accédé à l’indépendance et ont rejoint les conférences des non-alignés, dont la dernière, qui s’est tenue l’automne dernier  à La Havane a réuni près d’une centaine de chefs d’Etats et de gouvernements africains, asiatiques, latino-américain. un pays européen, la Yougoslavie, dont le leader avait prôné‚ inlassablement le neutralisme positif et combattu la politique des blocs hégémoniques comme responsable des malheurs de l’humanité  joue un rôle important au sein des non-alignés.

Bilan négatif

Peut-on dire qu’ainsi élargi géographiquement, le tiers monde non-aligné continue à répondre aux espérances nées de la première conférence afro-asiatique? Le bilan se lit dans la violence et le terrorisme étatiques, sur les cadavres des enfants du Brésil, de Bangui, sur le visage des orphelins du Cambodge, dans les guerres civiles et les conflits étatiques qui sèment à travers les trois continents sous-développés, la mort, la destruction et le désespoir.

On a fini par admettre toutes ces guerres marginales tout en exaltant les mérites de la détente et de l’équilibre de la terreur. On a toléré qu’elles soient récupérées et manipulées par les grandes puissances comme soupapes de surete, champs d’expérimentation ainsi que comme moyen d’étendre leurs zones d’influences. La responsabilité des grandes hégémonies est écrasante dans ces phénomènes de décivilisation, illustrés par la ventes massives d’équipements de guerre au tiers monde.

Mais la responsabilité première pèse sur les régimes de dictatures de droite ou de gauche qui déferlent sur le tiers monde, désengagé par rapport aux idéaux de démocratisation, usurpateurs de l’histoire, ils risquent d’enterrer l’avenir car il n’hésitent pas dans des subterfuges idéologiques à engager leur pays déjà empêtrés dans les structures de dépendances économiques et politiques postcoloniales, dans l’engrenage des dépendances militaires qui appellent la domination étrangère avec son cortège de déstabilisations et de malheurs.

Le non-alignement surgi des droits de l’homme et du droit des peuples à disposer de leur destin, de leur richesses et de leurs projets de civilisation, n’a pas d’autre choix que le retour aux sources si l’on veut que nos enfants qui atteindront dans le tiers monde, en l’an 2000 60% de la population mondiale, soient de véritables héritiers de l’avenir et les artisans d’un monde libéré du besoin et de la peur.

Peut-on espérer alors la convocation d’un Bandung des droits de l’homme.

Hocine Ait-Ahmed
24h, le 23/01/1980