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Conférence de Hocine Aït- Ahmed à la faculté de Droit de Nancy (France), 06 février 2003

Mesdames, Messieurs, chers  amis,

Parler de l’Algérie  après plus de 10 ans de guerre est un exercice particulièrement laborieux si on ne veut céder ni à la lassitude ni aux colères stériles.

Parler d’un pays qui n’en finit pas de payer un prix horrible aux conséquences structurelles (politiques, sociales, psychologique) des violences d’hier, tout en subissant de nouvelles violences qui, sur plusieurs décennies ont connu une gradation constante qui de la « bleuite » à l’assassinat de Abane Ramdane, et de nombreux militants moins connus, jusqu’à la prise brutale du pouvoir par l’armée des frontières, puis à la situation de violence généralisée après le coup d’Etat de janvier 92 a abouti en dernière instance à installer le meurtre, le mensonge et la prédation (sous  ses formes  matérielle économique  et symbolique) au cœur du système politique algérien.

Parler de l’Algérie aujourd’hui, c’est d’abord dénouer la complexité des liens entre hier et aujourd’hui pour pouvoir planter des balises saines pour construire demain.

Car quand le mensonge, le meurtre et la prédation politique ont souillé la mémoire et brouillé les repères, il y a un risque immense de voir les sociétés soumises à une telle brutalité, prises en étau entre le silence désespéré des uns et les cris tout aussi désespéré des autres.

Il arrive, le plus souvent, que des pans entiers de la société passent alternativement par des périodes de silence et des moments de révolte active. Cette « respiration » du mouvement social avec ses phases ascendantes et ses phases de  reflux est mise à profit par le régime pour déployer dans toute sa sophistication son arsenal de guerre.

Si pendant la guerre d’indépendance nationale, le peuple algérien a pu, au prix de sacrifices et de souffrances immenses (que les gesticulations grotesques des tenants du pouvoir n’ont cessé d’insulter tout en prétendant les célébrer) Si le peuple algérien a donc pu accéder à une conscience claire de la nécessité du combat unitaire pour l’Indépendance nationale, ceux qui ont confisqué cette indépendance ont retenu la leçon : ils n’ont cessé, non seulement d’interdire et de réprimer ouvertement toute expression populaire, mais ils ont également travaillé à brouiller les consciences en segmentant les luttes  pour mieux les manipuler .

C’est donc dans la solitude, réelle ou apparente, que des militants, des étudiants, des travailleurs et des forces vives de la nation ont fait l’ expérience systématique de la répression physique et de la négation politique.

En 40 ans d’éviction du politique, de répression du pluralisme et des libertés, le régime militaire, instauré par la confiscation de l’indépendance nationale et du droit , a cultivé une sacralisation de la violence dans l’ensemble de la société sans réussir à se doter lui-même d’une quelconque compétence militaire.

10 ans de prétendue lutte anti – terroriste où l’Etat a réussi à terroriser la société et à envoyer à la boucherie des milliers de jeunes appelés du service national sans réussir à venir à bout des groupes armés  !    

10 ans de rhétorique guerrière, de ratissages, de bombardements, d’arrestations massives, de torture systématique, d’exécutions sommaires, de disparitions forcées,.. Et au bout du compte, d’un dernier quart d’heure  à un dernier quart d’heure, un terrorisme qui frappe quand il veut, où il veut et désigne ses cibles aussi bien parmi les civils désarmés qu’au sein des troupes d’élites.   

Et pendant tout ce temps la militarisation de la société et la dissémination des armes de guerre n’ont  pas cessé, pas plus que n’ont cessé les initiatives pompeusement dénommées Rahma  (Miséricorde), concorde civile ou grâce amnistiante

La stratégie reste la même : Promouvoir milices et autres gens en armes au rang d’acteurs politiques  tout en refusant toute démarche véritablement politique pour le règlement de la crise.

Certains ont considéré que l’exemple de l’islamisme devrait être suivi et qu’il fallait prendre les armes pour se hisser au rang d’interlocuteurs des militaires : ils se sont lourdement trompés ! car si le pouvoir veut partager la guerre, il ne tient absolument  pas à partager, encore moins à céder le pouvoir.

Que faire alors ?

Quelle stratégie politique opposer au morcellement de la société, à la généralisation de toutes les corruptions, à la multiplication des leurres et à la prolifération du chancre de la violence ?

La réponse à cette situation désespérante est tout à la fois simple à formuler et extrêmement difficile à concrétiser.

Simple à formuler puisque bruyants sont ceux qui font appel à la souveraineté populaire ou bien se revendiquent de la démocratie et de la modernité. Mais difficile à concrétiser parce que rares sont ceux qui peuvent librement prôner indissociablement la souveraineté populaire et les libertés démocratiques.

Et dans ce hiatus entretenu par le pouvoir se glisse l’engrenage des tueries qui  tout à la fois asservit et massacre les populations civiles  tout en violant les libertés.

Comment combler ce hiatus et sortir de l’engrenage  suicidaire ?

Notre conviction intime est que le contrat passé entre le peuple algérien et sa direction politique qui a mené à l’indépendance nationale a été rompu par la force de manière unilatérale par les militaires.

Ce contrat rompu par la force doit être renégocié entre algériens par la réhabilitation du politique.

Une première ébauche de réhabilitation du politique par la notion de contrat politique a vu le jour à Rome en 1995 et a fait la preuve que des solutions politiques peuvent être trouvées entre algériens en dépit de leurs divergences.

Cette première proposition a été combattue avec la plus grande détermination par les tenants du statu quo.

8 ans plus tard l’échec du pouvoir est  patent !

Ses multiples leurres proposés sous forme d’élections truquées ou de combines secrètes passées avec telle ou telle faction armée ont explosé comme de sanglantes baudruches.

Que faire alors ?

Continuer inlassablement à déjouer les leurres, à travailler à inverser le rapport de force en faveur des initiatives véritablement démocratiques et d’abord travailler à rendre de nouveaux possibles ces initiatives malgré la dislocation sociale, les sectarismes et le désespoir.

C’est peu et c’est ENORME à la fois.

C’est ce que nous ne cessons de faire avec tristesse devant le temps perdu et détermination pour les temps à venir.

Hocine Aït-Ahmed