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Contribution de Hocine AIT AHMED adressée à la conférence de Madrid sur les pays L’Amérique latine, et publiée au journal suisse le « 24H » – 05 décembre 1980

 

 

« Les Nations Unies ne peuvent plus éluder le problème d’une stratégie mondialiste effective pour la protection et la promotion des droits de l’homme » 


« L’angoisse est profonde en Amérique latine face au cynisme des dictateurs qui n’ont que de la dynamite et le mot sécurité à la bouche pour justifier les cercles vicieux de la torture, de la répression officielle, des assassinats officieux et des putschs, pendant ce temps les cercles vicieux de la paupérisation s’élargissent au rythme de la poussée démographique, de l’inflation et de la militarisation au bénéfice des multinationales. »

A moins de deux mois de l’entrée en fonction du nouveau président des Etats-Unis, l’administration Carter a livré son dernier baroud d’honneur en faveur des droits de l’homme au sein de l’OEA ( Organisation des Etats américains ). L’Argentine vient en fait de réussir à éviter une condamnation express de la part de cette organisation, soutenue par le Chili, l’Uruguay, Haïti, la Bolivie et le Guatemala. Par la force d’inertie de la majorité des gouvernements latino-américains, elle a ainsi retourné la situation créée par le rapport spécial particulièrement accablant élaboré par la Commission interaméricaine des droits de l’homme.

L’angoisse est profonde en Amérique latine face au cynisme des dictateurs qui n’ont que de la dynamite et le mot sécurité à la bouche pour justifier les cercles vicieux de la torture, de la répression officielle, des assassinats officieux et des putschs, pendant ce temps les cercles vicieux de la paupérisation s’élargissent au rythme de la poussée démographique, de l’inflation et de la militarisation au bénéfice des multinationales.

Le sabordage en août dernier de la LAFTA ( Latin Américain Free Trade Association ) fondée en 1960 pour établir un Marché commun sur le modéle européen, en dit suffisamment sur les ravages causés par la balkanisation et la militarisation du continent. Au lieu d’intégrer leurs économies et de réduire leurs budgets militaires, les onze pays qui s’étendent de l’Argentine au sud du Mexique au nord rivalisent de folies nationalistes en armements. Même Pinochet et Videla leaders de la sainte alliance sont à couteaux tirés à propos du droit de Beagle.

Le fantôme

L’unité de l’Amérique latine est de ce fait enterrée et avec elle les idéaux de libération nourris par plus d’un siècle et demi de luttes populaire. Bolivare n’est plus qu’un fantôme qui hante les consciences. C’est Maurras l’inspirateur des thèmes idéologiques qui orchestrent le bruit des bottes de l’intégrisme occidental.

Les peuples et les individus d’Amérique latine se trouvent dans les champs, à l’usine, à l’école, dans une situation de non-pouvoir total sur ce qui fait leur vie et leur destin. L’arrivée au pouvoir de Reagan va accélérer l’isolement des quelques pays qui comme le Nicaragua et l’Equateur, veulent poursuivre le combat pour le respect des droits de l’homme.

Le nouveau maître de la maison blanche n’a t-il pas déclaré en effet qu’une question aussi douteuse que les droits de l’homme ne saurait faire obstacle aux relations des Etats-Unis avec les pays amis ; il faut le préciser, d’ailleurs, le moralisme de Carter s’est nettement rapproché dans l’exercice du pouvoir, de la Real Politik pratiquée par le tandem Nixon-Kissinger. Son mérite est quand même d’avoir sauvé des vies humaines, son tort est de s’être inquiété des effets et non des structures de la répression.

La stratégie d’une hégémonie militaire, économique et politique est-elle compatible avec le droit à l’autodétermination des peuples et des individus en Amérique latine ? Quoi qu’il en soit, il y a une convergence brutale entre le concept musclé de sécurité économique, idéologique et militaire des Etats-Unis qui fonde la doctrine de l’équipe Reagan en matière internationale et le concept de sécurité intérieure et extérieure prôné par les caudillos latino-américains, la définition du concept de sécurité nationale dans la constitution uruguayenne soumise récemment au référendum est un chef-d’œuvre du genre totalitaire : « La manière dont le patrimoine national dans toutes ses formes et le processus de développement ayant en vue les objectifs nationaux se trouvent protégés des interférences et des agressions internes ou externes ». Que deviendront dans cette tourmente les droits des peuples et des individus latino-américains à la sécurité physique, économique, politique et culturelle ?

C’est la question fondamentale que devra se poser la Conférence de Madrid. Celle-ci s’est bien préoccupée de l’invasion de l’Afghanistan au nom de la solidarité humaine et de l’indivisibilité des droits de l’homme. L’Union Soviétique manquera-t-elle l’occasion (pour de blé argentin, comme elle l’a fait devant la commission des droits de l’homme) de dénoncer la spoliation et la dépossession des peuples latino-américains de leur droit à l’autodétermination ?

Aujourd’hui, les Nations Unies ne peuvent plus éluder le problème d’une stratégie mondialiste effective pour la protection et la promotion des droits de l’homme.

Hocine Ait-Ahmed

24H,le 05/12/1980