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Le décryptage de Smail Goumeziane : Quelques brefs commentaires sur le programme d’action du gouvernement Tebboune (Partie économique)

 

Nous publions avec l’aimable autorisation de Smail Goumeziane son décryptage de la partie économique du programme d’action du gouvernement Tebboune qui est, indique-t-il, «une pâle synthèse et copie de deux documents adoptés par le gouvernement Sellal avant l’aggravation de la crise. »

 

1- Stratégie de croissance de l’économie nationale

 

Le gouvernement prend acte « des limites d’une croissance assise principalement sur la seule dépense publique ». C’est là un aveu d’échec des politiques suivies jusque-là grâce à l’embellie pétrolière des années 2000-2010. A l’évidence, c’est une façon de reconnaître que les secteurs productifs nationaux ont été sacrifiés sur l’autel de la rente pétrolière. Le programme « marque donc sa détermination à transformer le régime de croissance en l’orientant vers le développement des secteurs productifs ».

Pourquoi pas, à conditions, toutefois, d’identifier les ressources, notamment financières pour cela, et les politiques susceptibles de favoriser cette transformation. Qu’à cela ne tienne, le programme les a identifiées : une gestion budgétaire rénovée combinée à une stratégie de diversification de l’économie nationale. Ce faisant, le gouvernement s’enferme dans une logique de Croissance pour mieux ignorer toute démarche en termes de Développement.

Or, nous le savons depuis des années, même lorsque la croissance s’est améliorée dans le pays (tout au long des années d’embellie pétrolière), celle-ci n’a jamais entraîné le développement, mais plutôt favorisé, outre l’effondrement des activités productives nationales, les inégalités et autres injustices sociales. Dans ce sens, il est pourtant clair qu’une stratégie de diversification de l’économie nationale n’a de sens que si elle s’inscrit dans une stratégie nationale de développement dont l’élaboration démocratique reste à faire.

 

2-  Démarche budgétaire rénovée

 

La « politique budgétaire rénovée » proposée par le gouvernement n’a qu’une seule ambition, FMI et Banque mondiale oblige, celle de « préserver les équilibres financiers du pays ». Pour ce qui est des autres équilibres économiques, politiques et sociaux, il faudra patienter ou les trouver dans les limites imposées par les équilibres financiers.

Afin de préserver ces équilibres financiers, le gouvernement compte utiliser les instruments traditionnels des institutions de Bretton Woods : « baisse des dépenses publiques » et « mobilisation de ressources additionnelles », entendez par là diminution des services publics et augmentation des impôts (nous y reviendrons). Avec, tout de même, un objectif subsidiaire, celui de « préserver le caractère social de l’économie nationale ».

On nous parle alors de « normes et d’efficacité de dépenses publiques », de « rendement de l’investissement public et de son efficacité », « de croissance endogène » et autres « diversification des sources de financement », autant de principes de « bonne gouvernance » dont, semble-t-il, les gouvernements précédents n’auraient eu aucune connaissance !

Là aussi, soyons clairs, une gestion budgétaire c’est d’abord la traduction, annuelle ou pluriannuelle, d’une politique de mise en œuvre d’une stratégie de développement, dont les équilibres (ou déséquilibres) financiers ne sont qu’un résultat.

Ainsi, si l’on veut apprécier le « niveau des dépenses incompressibles » dans un budget, il ne faut pas, comme le fait le gouvernement, le faire seulement pour « préserver le bon fonctionnement des services et la couverture en termes de transferts sociaux aux populations démunies », mais plus largement pour garantir la poursuite du développement national dans tous ses objectifs (emploi, éducation, santé, logement, transport…). Fut-ce, pour cela, à s’écarter, sous certaines conditions, en toute lucidité et responsabilité, des sacro-saints équilibres financiers de court terme.

3 – Transferts sociaux

En fait d’efficacité des dépenses publiques, le gouvernement semble focalisé sur les seules subventions et autres exemptions fiscales avec un objectif : « réduire celles ne générant aucune retombée positive pour l’économie de la société ». Bien malin celui qui pourrait, en l’état, identifier scientifiquement cette retombée positive.

Il eut été plus judicieux de parler de celles qui génèrent, à l’évidence des effets négatifs, voire catastrophiques, sur le développement du pays. Et pas seulement au niveau des subventions. Que dire, par exemple, en termes de dépenses publiques, des projets industriels ou infrastructurels publics dont les surcoûts avérés se chiffrent en milliards de dollars ? Et qui se traduisent par autant de transferts « non sociaux » et pour le moins opaques vers des destinations privées, nationales ou étrangères ?

Pour autant, La question de l’efficacité des subventions est réelle et suppose pour y apporter une solution viable en termes économiques et sociaux d’agir résolument, mais avec prudence et en tous cas avec la participation active de toutes les parties concernées. Au moment de l’évaluation, comme à celui des propositions, de leur mise en œuvre, de leur suivi et de leur contrôle.

D’ailleurs, le gouvernement ne s’y est pas trompé puisqu’il envisage de « lancer une large concertation impliquant toutes les parties concernées ». Mais, il faudrait aller plus loin qu’une simple concertation, probablement non exhaustive compte tenu des délais impartis, et viser la mise en place d’un Comité Consultatif Permanent, où siégeraient toutes les parties concernées, en charge du suivi et du contrôle de l’efficacité de la politique du gouvernement en termes de subventions et autres transferts sociaux. Chaque année, un tel comité pourrait présenter un rapport à destination du gouvernement et du Parlement.

 

4-  Réforme fiscale

 

En matière de réforme fiscale, là encore, le gouvernement ne semble préoccupé que par les sacro-saints équilibres financiers de court terme. Son objectif est de couvrir les dépenses de fonctionnement par les recettes issues de la seule fiscalité ordinaire. Pour cela, le programme vise une croissance de 11% chaque année pour ces recettes ordinaires. Comment ? Avec toute une série d’actions dont on ne perçoit guère comment en chiffrer les effets.

Ainsi, on parle de mieux recouvrer la perception de la TVA, de réduire les exemptions fiscales, de réviser les barèmes d’imposition sur le patrimoine, de renforcer la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales … Tout cela est gentiment dit, mais ne se traduit par aucun objectif chiffré. Or, on le sait, en termes fiscaux, les enjeux se chiffrent ici en dizaines de milliards de dollars d’impôts non recouvrés, de fraude et évasion fiscales, et autres revenus non déclarés de l’économie informelle.

En la matière, il s’agit d’une véritable guerre fiscale, certes menée avec des moyens démocratiques, qu’il faut engager, eu égard aux objectifs du développement (dont la politique fiscale est un instrument privilégié), aux besoins et attentes des opérateurs productifs concernés, et ne pas se contenter d’un simple dépoussiérage pour « préserver les équilibres financiers ».

 

5-Climat des affaires et investissement

 

Le gouvernement l’admet volontiers, le climat des affaires n’est toujours pas au beau fixe, et les investisseurs restent confrontés à diverses contraintes. Ce qui, bien entendu, limite l’attractivité de l’Algérie et réduit d’autant le volume des investissements qui pourraient se réaliser. Le gouvernement « s’attachera » donc à lever ces contraintes et à « poursuivre l’assainissement substantiel du climat des affaires ». Pour autant, les actions proposées ne semblent guère être à la hauteur du défi.

En termes économiques on reste focalisé sur les investisseurs étrangers (les fameux IDE), ignorant les capacités d’investissement locales et plus encore celles de la diaspora vivant à l’étranger. Et pour corser le tout on continue de s’accrocher, vaille que vaille, à la règle du 51/49. Or, ne serait-il pas temps de faire une évaluation objective de la réalité et de l’efficacité des IDE, des formidables potentialités de la diaspora et de la protection réelle qu’apporte la règle des 51/49 ?

Ceci dit, le programme pointe du doigt, à juste titre, des contraintes structurelles qu’il faudra lever au plus vite. Celle du foncier industriel, de sa mise à disposition, de son aménagement et de sa gouvernance ; celle du secteur bancaire et du financement aux PME ; celle de la modernisation des procédures douanières … Mais aussi celle, sous-estimée bien que plus prégnante encore, de l’économie informelle, des conditions de son émergence, de ses réseaux opaques et de son ignorance de toutes règles concurrentielles saines et loyales.

Il reste qu’on continue d’ignorer les contraintes politiques (autoritarisme, restrictions des libertés publiques), sociales (inégalités et injustices) et sécuritaires qui influent également (et davantage ?) sur le climat des affaires et l’attractivité du territoire algérien (y compris pour les candidats locaux à l’investissement). Et qui font hésiter tant de candidats à l’investissement en Algérie, sans oublier les personnes physiques qui souhaiteraient y séjourner pour du tourisme.

 

6-  Secteur productif national

Avec l’approfondissement de la crise (suite à l’effondrement des prix pétroliers), le gouvernement semble enfin s’intéresser au devenir de l’appareil productif national. Tant mieux. Des objectifs ambitieux sont donc affichés : reconversion et diversification de l’économie nationale ; réorganisation des politiques industrielles sectorielles ; développement de la PME ; politique de substitution aux importations.

Au cœur de cette nouvelle stratégie, le gouvernement place « l’entreprise nationale, sans distinction aucune». Une terminologie pour le moins ambiguë. On aurait pu être plus clair et écrire : l’entreprise nationale, publique et privée. Mais il y aurait alors une distinction : une entreprise publique et une entreprise privée ce n’est pas la même chose. Ainsi, par exemple, il est évident qu’il y a une distinction essentielle entre Sonatrach et Cevital, ou entre Sonelgaz et Etrhb. 

Pis, les distinctions en termes de propriété juridique, de gouvernance, de responsabilité économique, sociale et environnementale, pour ne pas dire stratégique, sont évidentes. Sauf à laisser entendre, derrière cette ambiguïté, que certaines entreprises publiques pourraient devenir … des entreprises privées puisqu’il n’y a pas de distinction entre elles !

 

Plus fondamentalement, les mesures proposées de réorientation des investissements, de soutien aux secteurs productifs, en appui à la politique de substitution aux importations souffrent dramatiquement d’un véritable cadre de référence. Celui d’une stratégie nationale de développement, ouverte sur le monde d’aujourd’hui, qui reste à élaborer, le plus vite et le plus démocratiquement possible, selon un mécanisme de concertation qui implique toutes les forces vives de la nation.

 

8-Plan action 2020-2030

 

En page 48 du programme, on pourrait croire que le plan d’action du gouvernement ne concerne que la période 2020-2030. Quid des années 2017-2018 et 2019 ? Un trou noir sans perspectives ? Des années de « wait and see » ? A moins que le programme d’action de l’ex gouvernement Sellal soit encore d’actualité jusqu’à la fin 2019. En tout cas, une situation pour le moins curieuse pour un gouvernement Tebboune mis en place suite aux législatives de 2017.

En fait, la réalité est plus surprenante : le plan d’action du gouvernement Tebboune, au moins dans sa partie économique, n’est qu’une très pâle copie, très schématisée du « nouveau modèle de croissance économique » adopté le 26 juillet 2016 par le gouvernement Sellal, et dont une synthèse a été publiée le 10 avril 2017, soit avant les dernières législatives.

Et ce nouveau modèle prévoit expressément une « période de décollage (2016-2019 », une « phase de transition (2020-2025 » et une « période de stabilisation (2026-2030) ». Aussi, pour bien comprendre le plan d’action du gouvernement Tebboune faut-il plutôt examiner « le nouveau modèle de croissance » de l’ex gouvernement Sellal !

Avec d’autant plus d’intérêt, mais aussi d’inquiétude, qu’en 2017 certaines des données sont déjà dépassées et laissent présager d’une incapacité à réaliser la première phase, celle du décollage.  Depuis 2014, le PIB du pays ne cesse de chuter (il passe de 213 milliards de dollars à 165 milliards de dollars) ; le PIB par habitant chute aussi de 5490 dollars à 4350 dollars.

Et, selon les institutions internationales, il y a peu de chance que cela s’améliore d’ici 2019, notamment parce que le PIB hors hydrocarbures continue de décliner. Dès lors, n’est-il pas temps d’actualiser et de réexaminer toutes les hypothèses qui ont servi à l’élaboration du « nouveau modèle de croissance » et, par voie de conséquence, celles du programme d’action du gouvernement Tebboune ?

9-  Energies

La question ô combien stratégique des énergies est elle aussi extraite du nouveau modèle de croissance. Elle se résume à la réalisation de deux objectifs majeurs : l’augmentation de la production des hydrocarbures et le développement des capacités de raffinage, tout en poursuivant « la mise en œuvre du programme national d’efficacité énergétique et de développement des énergies renouvelables » élaboré et adopté … en 2012 ! C’est-à-dire avant l’aggravation de la crise suite à la chute brutale et durable des prix pétroliers.

Ceci étant, le souci d’installer d’importantes capacités de production d’énergie d’origine renouvelable est non seulement juste mais incontournable. Encore faut-il se hâter d’en engager les projets car, en ce domaine aussi, de grands retards ont été pris, y compris par rapport à notre voisin de l’ouest. Ce qui supposera probablement d’importantes ressources financières, notamment en devises, dont le pays ne dispose plus actuellement, et que le tabou de l’endettement externe ne permettra pas de résoudre. N’est-il pas temps, là également, d’ouvrir largement et démocratiquement le débat sur le recours à l’endettement externe, ses sources, ses conditions, ses objectifs et ses priorités dans le cadre d’une véritable stratégie nationale de développement ?

 

10- Commerce et production

 

En termes d’assainissement économique et commercial, le gouvernement se fixe deux objectifs : insérer les « activités de commerce informel dans la sphère formelle » et assurer la « régulation du marché ». En termes de régulation du marché, rien de vraiment nouveau : tout se résume à multiplier les contrôles (notamment pour le ciment), à développer le circuit de la grande distribution et les marchés de gros, et à tenter de stabiliser les prix des produits de grande consommation.

Dans une sphère commerciale où coexistent (parfois violemment) plusieurs types de marchés (monopoliste, oligopolistique, concurrentiel et administré) au sein d’une économie plus ou moins dominée par les pratiques informelles (marché parallèle), et par le poids du commerce extérieur (importations), il y a là comme une grande naïveté de ce programme, n’étaient-ce les formidables intérêts en jeu et leur préservation. A laquelle « le renforcement et la dynamisation du Conseil de la concurrence » ne suffiront pas à mettre un terme.

Mais, intéressons-nous davantage au premier objectif, celui de faire rentrer l’économie informelle dans le formel, bien que le programme n’y consacre que 3 lignes.  Autant dire qu’il ne mesure pas la place énorme qu’occupent les activités économiques informelles dans l’économie nationale (et pas seulement dans le commerce). Pis, le programme semble ignorer le développement de l’informalité y compris au sein des activités dites légales ou formelles, tant dans le secteur privé que dans le secteur public.

Quand les activités informelles génèrent plus de 40% du PIB national, que 50% de la masse monétaire en circulation échappe à la bancarisation, que plus d’un tiers des salariés du pays ne sont pas déclarés, il apparait évident que trois lignes ne suffisent pas à formaliser ces activités informelles. L’informalité est un mal profond dont souffrent tout autant les acteurs de l’économie informelle que ceux de l’économie formelle.

Au Pérou, qui connut cette situation à une plus grande échelle encore, dans les années 1980, un grand auteur résume clairement le problème : « La véritable division de la société péruvienne n’est pas la division horizontale entre patrons et ouvriers, (ou entre économie formelle et économie informelle), … Elle est constituée par une ligne verticale. A sa droite se situent ceux qui sont heureux de vivre des faveurs et des privilèges d’une économie et d’un système politique fermés et excluant. A sa gauche, se trouvent les secteurs légaux et informels qui veulent produire, faire jouer la concurrence et évoluer dans une société ouverte à tous. » (Hernando de Soto, L’autre sentier, éd. La découverte, 1994).

En effet, ce que révèle l’informalité, au-delà de l’existence d’activités parallèles, c’est la crise structurelle des institutions légales qui, par le jeu du clientélisme et de l’arbitraire, excluent le libre accès de tous (opérateurs légaux et informels) aux activités économiques, à leurs ressources et à leurs fruits.

Dans ces conditions, on ne peut guère reprocher aux citoyens (producteurs et consommateurs) de compter sur leurs propres potentialités et initiatives, fussent-elles en marge du « droit clientéliste », sans plus attendre de l’Etat des solutions à leurs problèmes et besoins quotidiens. C’est dire que la solution au problème de l’informalité supposerait, à lui seul, un véritable plan d’actions multiformes impliquant toutes les parties concernées (formelles et informelles).

Pour engager ces actions, deux types de moyens s’imposent : ceux qui, à court terme, permettent d’affronter les problèmes institutionnels pour éliminer les obstacles de tous ordres qui empêchent entrepreneurs légaux et informels de s’intégrer et de progresser ; ceux qui, à moyen terme, permettent d’affronter les problèmes institutionnels plus fondamentaux, touchant à la nature et au fonctionnement de l’Etat de droit. De sorte qu’à terme tous les opérateurs se soumettent à une même loi juste et efficace plutôt qu’à l’arbitraire et au clientélisme du pouvoir politique.

11-  Normalisation

La question essentielle de la normalisation, bien qu’abordée pour les seuls « produits de large consommation », mériterait bien plus d’attention de la part du gouvernement. Dans tous les pays développés ou en émergence, cette activité est considérée, à juste titre, comme un instrument essentiel du développement. En général, la pratique de la normalisation y est organisée au niveau des entreprises, des branches et au niveau national. Par ailleurs deux grandes organisations internationales (ISO et CEI) coordonnent cette activité au plan mondial.

Or, il faut se rappeler que l’Algérie avait pris conscience de cette activité dès 1976 au point de créer un Institut National de normalisation et de propriété industrielle (INAPI) en charge de promouvoir cette activité. A cet instant, lors d’une conférence internationale, tenue au Club des Pins, sur « la Normalisation dans les pays en voie de développement », Bélaïd Abdesslam, alors ministre de l’Industrie et de l’Energie, pouvait déclarer : « L’Algérie, pour sa part, s’engage résolument dans cette voie (de la normalisation) tout en manifestant sa confiance et sa foi dans la coopération avec les autres nations. C’est la raison pour laquelle elle a choisi de fonder les principes de sa politique de normalisation nationale sur l’adoption systématique, toutes les fois où cela est possible, des Normes internationales comme normes algériennes. Elle estime que c’est là la seule manière de dégager, de toutes les entraves techniques, la voie qui permettrait ainsi, l’établissement d’une coopération équilibrée et mutuellement profitable avec toutes les nations. »

Quarante ans après, si l’Institut national de normalisation existe toujours -bien que séparé désormais de sa partie propriété industrielle), quid de cette approche globale (interne et externe) pour le moins visionnaire ? Au regard de ce qui en est dit dans le programme du gouvernement, pas grand-chose au point de ne s’intéresser qu’aux produits de large consommation dont on affirme vouloir «renforcer les normes qui leur sont applicables ».

 

12-    Agriculture, pêche et aquaculture

 

En matière agricole et pêche l’objectif affiché est de « conforter la sécurité alimentaire », de « diversifier l’économie nationale » et de « réduire le déséquilibre de la balance commerciale des principaux produits de base ». Il s’agit là, une fois de plus, d’une politique défensive visant, à travers diverses mesures techniques, à réduire le poids des importations agro-alimentaires, et à éviter les pénuries récurrentes de produits essentiels pour la population.

A contrario, il ne s’agit donc pas d’une stratégie nationale de développement des filières agro-alimentaires telle qu’elle aurait pu être élaborée et mise au point par les parties concernées. Quant à la pêche et à l’aquaculture, pour un pays disposant de 1200 km de côtes, le programme consacre moins de dix lignes. No comment.

 

13-         Tourisme

 

On se demandait comment le pays allait basculer dans l’après-pétrole, et voilà que le programme du gouvernement Tebboune dévoile la solution : le tourisme, y est-il écrit, va « constituer une alternative à la dépendance aux hydrocarbures » !

Ce programme aurait été celui de Sellal on aurait crié à la blague (un peu d’humour ne fait pas de mal). Mais non, c’est bien Tebboune qui l’affirme et annonce, pour cela, la mise en œuvre de divers plans et mesures. En rappelant, au passage, les clichés éculés sur l’Algérie balnéaire, thermale, montagneuse et désertique …

Ce programme (ce catalogue ?), montre une fois encore que le gouvernement méconnait la réalité du tourisme : certes le tourisme peut être un instrument de développement, mais il est le plus souvent un des résultats du développement. En tout cas, il n’est jamais une alternative au développement des activités productives, extractives ou autres.

D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les principaux pays touristiques sont d’abord des pays développés ou émergents. Comme on peut le vérifier sur cette liste chronologique des dix pays les plus visités ces dernières années : France, USA, Espagne, Chine, Italie, Turquie, Royaume Uni, Allemagne, Malaisie, Autriche.

Dès lors, s’il est nécessaire d’encourager la promotion du tourisme algérien sous toutes ses formes (au-delà des clichés), il faut être conscient qu’un tourisme algérien mâture et efficace ne pourra résulter que du développement du pays, de l’ensemble de ses activités productives et des conditions de vie et de travail de ses citoyens.

Ce qui veut dire aussi, que ce secteur pour important qu’il soit ne sera jamais une alternative aux hydrocarbures. Simplement, et cela est déjà beaucoup, un élément de la dynamique de toutes les activités productives hors hydrocarbures. On en revient alors, une fois encore, à l’urgence d’une stratégie nationale de développement.

 

14-         Commentaire général

 

Au bout du compte, et brièvement, que retenir de ce programme d’action du gouvernement ?

Sur la forme, le document présenté est une sorte de catalogue, plus ou moins cohérent, de mesures et d’actions sans véritables échéances, en tout cas pour les toutes prochaines années, et difficilement chiffrables (le gouvernement reconnait lui-même la déficience de son appareil statistique), d’autant que le bilan du gouvernement Sellal n’est guère présenté.

De ce fait, le programme apparaît loin de répondre à la situation actuelle du pays, aux effets de l’aggravation de la crise, et aux immenses besoins insatisfaits des populations comme des opérateurs économiques. A y regarder de plus près, la source de ces incohérences vient du fait que ce programme d’action du gouvernement Tebboune, n’est pas le fruit de l’examen objectif de la réalité du pays en 2017, mais une pâle synthèse et copie de deux documents adoptés par le gouvernement Sellal avant l’aggravation de la crise.

Le premier de ces documents concerne le « nouveau modèle de croissance économique ». Il a été adopté le 26 juillet 2016 par le gouvernement Sellal, et une synthèse a été publiée le 10 avril 2017, soit avant les dernières législatives. Ce nouveau modèle prévoit expressément une « période de décollage (2016-2019 », une « phase de transition (2020-2025 » et une « période de stabilisation (2026-2030) ». Or, depuis cette date, la crise économique s’est aggravée avec la chute durable des prix pétroliers, et nous sommes déjà en 2017 sans qu’il y ait de perspectives de «décollage» d’ici 2019.

 

Le deuxième concerne « la mise en œuvre du programme national d’efficacité énergétique et de développement des énergies renouvelables » élaboré et adopté … en 2012 ! C’est-à-dire avant l’aggravation de la crise suite à la chute brutale et durable des prix pétroliers. Autant dire que les hypothèses qui figurent dans ce document sont désormais dépassées au moins pour partie.

Dès lors, comment fonder un programme d’action sur des documents datant de 2012 et 2016, sans tenir compte d’une réalité qui s’est dégradée depuis ? Ne serait-il pas plus judicieux de faire le bilan de la situation économique du pays à mi 2017 et de revoir au moins, et en conséquence, les hypothèses et mesures prévues dans les deux documents de référence ?

 

Sur le fond, le programme d’action du gouvernement est également contestable :

 

–  En termes de priorités, le programme semble privilégier le moyen terme, autrement dit les années 2020 à 2030. S’il est vrai que le moyen terme est important, il faut rappeler que celui-ci se joue pour l’essentiel en 2017 et dans les deux années à venir. Pour des raisons économiques et pour des raisons politiques. Le programme aurait donc dû mettre l’accent sur ces années de court terme et sur la mobilisation exceptionnelle requise de toutes les forces vives pour passer, sans encombre supplémentaire ce gap.

Dès lors, à court terme, le gouvernement n’envisage qu’une gestion budgétaire rénovée, consistant, pour l’essentiel, à prendre toutes mesures permettant le maintien des sacrosaints équilibres financiers, exigés par les institutions internationales. Pour faire court, réduire les dépenses publiques et accroitre les ressources fiscales hors hydrocarbures.

Avec le risque de céder à la facilité : réduire les subventions et autres transferts sociaux, sans véritable concertation vu les délais, et augmenter les impôts sur les revenus (prélevés à la source), plus facile à collecter que les impôts objets de fraudes et évasions à grande échelle, ou situés hors d’atteinte des services fiscaux pour cause d’informalité.

Il est tellement plus simple accroître la pression fiscale sur ceux qui s’acquittent déjà de leur devoir fiscal, c’est-à-dire les couches sociales salariées dont les classes moyennes (ou ce qu’il en reste), que de s’aventurer contre ceux qui fraudent, qui trichent sur leurs véritables revenus, masquent l’étendue de leurs rentes spéculatives, y compris en exerçant des pressions sur le politique et l’administration (comme le rappelait feu Bélaïb Bakhti, ex ministre du commerce).

Pourtant le poids de la fiscalité ordinaire sur les revenus ou même sur la consommation (TVA) a déjà atteint des limites, et au niveau de la fraude, de l’évasion, du non recouvrement et de l’informalité des sommes astronomiques sont en jeu.

 

-Pour le moyen terme, le discours sur la diversification de l’économie nationale ne tient pas davantage la route. Cette diversification n’est vue que comme une résultante de la crise du secteur des hydrocarbures et de la croissance. Or, la diversification comme la croissance n’ont de sens que dans la perspective d’une stratégie nationale de développement dont on doit atteindre les objectifs économiques, sociaux, politiques et environnementaux. Cette stratégie fait malheureusement défaut, et il est plus qu’urgent qu’elle soit élaborée, mise en œuvre et contrôlée démocratiquement par toutes les forces vives du pays, dans et hors du Parlement.

 

En l’absence de cette perspective, comment croire, comme le fait le programme du gouvernement, que la priorité c’est de déployer le tapis rouge devant les IDE (investissements directs étrangers) y compris par la privatisation des entreprises publiques ? Non, dans le cadre plus large du développement, le pays a besoin de tous les investisseurs : l’Etat (à travers ses entreprises publiques), le secteur privé national (à travers ses entreprises, ses travailleurs et projets productifs), la diaspora nationale (à travers ses compétences et ses capacités financières), et, in fine, les investisseurs étrangers (avec leurs capitaux, leurs technologies et leur savoir-faire).

Une politique d’attractivité doit cibler simultanément tous ces acteurs, en concurrence ou en complémentarité et s’affranchir, selon les conditions de la stratégie nationale de développement, de tous les tabous : règle des 51/49, endettement extérieur …

En l’absence de cette perspective, comment croire davantage à la régulation du marché, notamment des produits de large consommation, par la multiplication des contrôles, l’encouragement des opérateurs de l’économie informelle à rentrer dans la formalité, ou l’incitation des opérateurs à respecter les normes en ce qui concerne les produits de large consommation. La restructuration et l’organisation du marché national sont beaucoup plus complexes.

Ce marché national est aujourd’hui le lieu de la coexistence, parfois violente, de deux types d’économies, à la fois publique et privée, mais aussi informelle et légale, « régulées » par quatre formes de marchés, administré, monopoliste et oligopolistique, concurrentiel, parallèle, sur fonds de clientélisme, d’arbitraire et de diverses pratiques déloyales.

A l’évidence, la régulation harmonieuse d’un tel puzzle tiendrait du miracle. D’autant, comme on le sait, que les intérêts qui s’y jouent sont énormes au point de bloquer, jusque-là, toute velléité de mise en ordre. Ce ne sont donc pas la multiplication des contrôles, ni l’amélioration des contions de gestion du registre de commerce qui transformeront fondamentalement cette situation et mettront fin aux intérêts opaques. 

 

En la matière, comme dans bien d’autres domaines, la question renvoie à celle du rapport entre droit et démocratie. Aux niveaux de son élaboration, de sa mise en œuvre, de son respect et de son contrôle. La question n’est donc pas seulement technique, ni économique mais davantage politique.

Enfin, comment croire davantage qu’à moyen terme, l’Algérie disposera d’un mix énergétique dont 40% des ressources seront constituées d’énergies renouvelables ? Cela est bien entendu plus que souhaitable, mais pour cela il faudrait non seulement d’immenses investissements dans ces énergies, mais réaliser au plus vite les projets correspondants. 

Or, pour l’heure, et en l’absence de recours à l’endettement international, eu égard à la fonte accélérée des ressources financières du pays, on voit mal comment réaliser un tel programme. D’autant qu’une grande partie de ces ressources est toujours mobilisée pour l’exploration et le développement … des hydrocarbures.

Par ailleurs, pour être au rendez-vous du moyen terme, il eut fallu déjà engager certains de ces projets, dont ceux relatifs à l’énergie solaire. Comme l’a déjà fait notre voisin marocain. Or, tel n’est pas le cas, et c’est d’autant plus surprenant que des engagements ont été pris en ce sens par l’Algérie dans le cadre de la COP21.

 

15 – Jeunesse

Bien que ces commentaires concernent le volet économique du programme, il me parait utile, aussi d’ajouter ce bref commentaire sur la question de la Jeunesse, bien évidemment essentielle pour l’avenir du pays.

« La principale richesse de la Nation » a droit à une page et demi dans le programme. Pour l’essentiel, la « stratégie » en la matière se résume à mobiliser les énergies pour la promotion de sa contribution et de son implication dans le processus de développement, et à accompagner et soutenir « cette catégorie de la société ».

 

Pour cela, le gouvernement s’appuiera sur le Conseil Supérieur de la Jeunesse (à mettre en place), afin de libérer les énergies à travers diverses politiques (emploi, entreprenariat, éducation, formation, sport, culture, loisirs et citoyenneté). Concrètement, on ne sait rien de la dite stratégie, pas plus que des politiques qui seront mises en œuvre, encore moins de leurs effets chiffrés sur la Jeunesse, ses conditions de vie et de travail, ses libertés individuelles et collectives.

Compte tenu des attentes maintes fois exprimées par la Jeunesse à travers différents canaux, tout cela est bien maigre et il faut une véritable mobilisation des premiers intéressés qui pourrait commencer par de véritables Assises nationales de la Jeunesse qui auraient pour objectif de faire le bilan de la situation, de recenser ses besoins dans tous les domaines et d’identifier les moyens de les satisfaire progressivement. En un mot d’établir, dans les deux ans, avec la participation active de la Jeunesse, une Stratégie Nationale de la Jeunesse, par la Jeunesse et pour la Jeunesse.

 

SMAÏL GOUMEZIANE  le 21-06-2017

 

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