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Discours de candidature de Hocine AÏT AHMED aux présidentielles de 1999

Salle Harcha – Alger, 05 février 1999

st-il nécessaire de revenir sur les raisons qui m’ont fait m’éloigner, du moins géographiquement, de mon pays? Je ne dirais qu’un mot car je me suis si souvent exprimé là-dessus et en toute conscience. On peut tout exiger du militant et du responsable politique que je crois être sauf de me condamner moi-même à être inutile.

Comment alors expliquer simplement que je puisse être utile ici et maintenant? Est-il d’ailleurs si facile d’être simple? J’ai en tout cas beaucoup essayé depuis ces dernières années.

Allons droit au but: ceux qui me connaissent n’auraient jamais imaginé, moi non plus d’ailleurs! que je briguerais la magistrature surprême. Sans doute une sorte d’allergie aux titres importants. En mars 1991, j’avais d’ailleurs refusé d’être élu président par le 1er congrès du parti, mais mal m’en a pris car, très vite, je me suis senti mal dans la peau d’un secrétaire général en raison des redoutables lourdeurs liées à cette fonction, notamment sous les régimes staliniens.

Reste qu’une élection présidentielle est une question politique. Et c’est pour des raisons politiques que nous avons boycotté le scrutin présidentiel de novembre 1995.

Aujourd’hui pourtant, je suis candidat. La première raison tient évidemment aux pratiques démocratiques qui sont les nôtres: il revenait à notre congrès extraordinaire qui s’est réuni hier de désigner un candidat. Il l’a fait.

Mais se borner à dire cela, ne suffit pas. Sauf à se réfugier derrière une langue de bois à laquelle je ne vous ai pas habitué. Ce ne serait pas conforme non plus au devoir – j’ai presque envie de dire au contrat – de vérité et de respect que j’ai envers vous.

Pourquoi donc être candidat dans une situation que nous sommes nombreux à considérer piégée? La décision n’a pas été simple: le rapport parlementaire sur la fraude lors des récentes élections régionales et municipales est là pour rappeler qu’on fait peu de cas du libre choix des Algériens.

Pensez! On nous a inventé…37 moyens de falsifier les résultats au bénéfice d’un seul parti. A croire que notre progrès technologique touche surtout au truquage subtil mais massif. Ceux qui étaient chargés de surveiller le déroulement de ces élections nous ont expliqué sans rire…qu’ils ne pouvaient répondre de rien après 22H!

Voilà confirmé dans une langue de bois magistrale ce que nous savions tous: dans notre pays, le vrai scrutin commence après que les Algériens aient voté.

Nous savons tous aussi que notre corps électoral s’est mystérieusement agrandi de 3 millions et demi d’électeurs à l’occasion des précédentes présidentielles. Le pouvoir s’est ainsi donné une sorte de « réserve » au cas où…

En dépit de cela, il est des moments historiques où les états d’âme n’ont pas lieu d’être.

En effet, cette élection n’est pas comme les autres: elle est la conséquence de l’échec de toutes les autres, de l’échec de toute la stratégie menée par le pouvoir depuis l’arrêt du processus électoral. Une stratégie de non paix, de non démocratie, de non droit et d’absence de développement crédible.

Nous ne sommes plus en 1995. Nous avions alors refusé de cautionner la mascarade à laquelle nous étions conviés pour deux raisons majeures. Le pouvoir avait ouvertement désigné son candidat Liamine Zéroual et les jeux étaient ainsi clairement faits d’avance.

Nous étions en outre convaincus, et nous l’avons dit, que ce scrutin ne réglerait rien ni sur le plan sécuritaire, ni sur le plan institutionnel. Pourquoi? Parce que chez nous, le pouvoir « réel » n’a jamais résidé dans les institutions. J’aurais préféré pour l’Algérie que la suite nous donne tort.

Il ne me viendrait pas à l’idée de retourner au même scrutin, pour les mêmes raisons, dans les mêmes conditions et dans la même situation. La même…en pire car entre temps, il y a eu plus de morts, plus d’orphelins, plus de disparus. Et beaucoup plus de misère. Des résultats qui sont très loin des promesses faites aux Algériens et à la communauté internationale il y a trois ans.

Oui, il y a échec. Echec grave.

On nous avait vendu une élection présidentielle à la place de la paix. On nous a fait croire qu’un chef de l’Etat serait plus fort pour ramener la paix et la stabilité s’il était « élu par le peuple » et si il avait des pouvoirs constitutionnels très importants.

Pour ce faire, on nous a fait voter une « réforme » constitutionnelle. C’était en réalité une nouvelle Constitution balayant toutes les avancées de la loi fondamentale de 1989.

Dans la foulée, on a convoqué les Algériens aux urnes pour désigner un Parlement, puis des institutions régionales et locales. Une fois proclamé, martelé, ce fameux « parachèvement des institutions démocratiques », nous aurions pu espérer qu’on allait enfin s’intéresser à nos priorités: la paix et cette misère qui écrase chaque jour plus de nos compatriotes.

Eh bien non! 7 ans apparemment, ça ne suffit pas

                  Wa ddhaher, sebaa snin ma chi barakat

Le pouvoir ne semble pas plus intéressé par nos priorités que par la nécessité de construire un Etat digne de ce nom.

Pour lui, les institutions ne sont qu’une courroie de transmission et un paravent: rappelons nous du parti unique! Ou alors, elles sont un faire-valoir et une façade démocratique: c’est le cas du Parlement pluraliste exhibé pour prouver la soit disant démocratisation du pays. 

L’absence de libertés démocratiques, la privatisation de l’Etat et du champ politique, en un mot l’interdiction de nous immiscer dans nos propres affaires, ont permis au système de n’être comptable devant aucune instance et dans une impunité permanente.

Cette exclusion politique de la majorité a fait en même temps le lit des intégristes.

Le pouvoir réel vient une fois de plus de nous signifier le peu de cas qu’il fait des institutions qu’il s’est lui même données. Une crise au sommet, dont nous ignorons encore les vrais tenants et aboutissants, a tout emporté. Gouvernement, Parlement, ne parlons pas des Algériens!…, tout le monde s’est retrouvé dans un cyclone dont quelques échos nous sont parvenus par voie d’insultes dans la presse.

Ce cyclone nous a ramené à la case départ. Avec en prime, je l’ai dit, trois ans de morts, de blessés, de détresse et de souffrances supplémentaires.

Pourquoi donc participer surtout quand on sait que, même dans les meilleures conditions, changer un homme ne suffit pas? Et que dire, à plus forte raison, quand les conditions sont les pires?

Bien sûr le chef de l’Etat a pris l’engagement – il a bien dit L’ENGAGEMENT et les Algériens comme la communauté internationale l’ont bien entendu – que les élections seraient TRANSPARENTES.

Il s’est même voulu exemple historique en avançant une seule et unique justification à son retrait anticipé: la nécessité de l’alternance au pouvoir. Le chef d’état-major a repris à son compte cette explication. Il a assuré lui aussi que le scrutin serait libre.

Nous avons pris acte de ces engagements, non sans espoir.

Mais les mauvais souvenirs ont la vie dure. Il y a sept ans, un Premier ministre dont la seule mission était de préparer des élections libres et honnêtes nous avait donné la même garantie. Et puis il a découvert après coup que le scrutin n’avait été ni libre ni honnête.

La nature et le fonctionnement du système interdiraient-ils que soient honorés certains types d’engagements officiels?

Vous aurez compris, chers compatriotes, que ce constat ne vise pas à accuser, ou à blanchir, un ex-chef de gouvernement. Mais qu’il vise à illustrer la doctrine sécuritaire qui protège les fondements du système depuis l’indépendance.

Depuis 37 ans. Cette doctrine sécuritaire a établi plusieurs lignes rouges: pas de suffrage universel libre, pas d’alternance, pas de transition démocratique et par voie de conséquence pas de changement. Et donc un statut quo qui, dans notre situation, ne peut que signifier une dégradation.

Ces lignes rouges, qui sont de véritables lois non écrites, sont toujours en vigueur.

Près de quatre décennies après que nous ayons, en principe, recouvré notre souveraineté, l’alternance reste une fiction.

Car la réalité, c’est qu’une fois de plus, tout est fait pour nous interdire un libre choix. Les décideurs se sont donnés sept mois pour trouver la solution qui leur convient. C’est à dire trois fois plus de temps que prévu par la Constitution qu’ils ont eux mêmes concoctée.

Tout a été fait ensuite pour nous imposer un candidat dit de consensus.

Rien n’a été négligé pour imposer ce consensus. On a vu fomenter des dissidences, des mini-coups d’état au sein de certains partis politiques. Des pressions et des intimidations se sont exercées sur des formations et des personnalités pour les convaincre du bien fondé de ce fameux consensus. Une action diplomatique intense s’est déployée à l’extérieur. Des instructions ont été données à l’administration. De nombreuses personnalités ministérielles et militaires ont clamé leur soutien. Ou l’ont fait connaître en coulisses.

Bref, il faut être aveugle pour ne pas voir que les jeux risquent d’être faits d’avance. De nombreuses voix se sont élevées pour le dénoncer.

Aujourd’hui, notre société bouge. Elle refuse d’accepter un nouveau fait accompli qu’on appelle consensus alors qu’il vise à supprimer tout pluralisme. Alors qu’il constitue une nouvelle forme de la pensée unique.

37 ans de monopole du pouvoir et de refus du libre choix, ça su-ffit!

Le ras le bol est gé-né-ral. Les Algériens exigent un changement de cap, de politique, de méthodes et d’un personnel dirigeant qui a failli.

Nous exigeons qu’on sorte des faux débats et qu’on pose enfin les véritables problèmes du pays.

Chez nous, la politique c’est la…tchachouka…le rey-rey …la tradition des kaoualiss. C’est encore et toujours la dictature de la censure, de la manipulation et du mensonge.

Ce sont d’in-vrai-sem-bla-bles numéros d’opportunisme exécutés par des spécialistes du retournement de veste; d’hommes qui cherchent à nous faire oublier leurs responsabilités passées et qui se découvrent… opposants radicaux chaque fois qu’il s’agit de briguer des responsabilités!

La politique, chez nous, c’est la loi du plus fort. Et elle est tellement enracinée que nos enfants ne comprennent plus aujourd’hui pourquoi ils devraient étudier « puisque de toute façon, nous disent-ils, c’est le plus fort qui gagne ».   

Ce sont aussi ces habitudes qu’il faut changer. Ici et maintenant.

Il est plus que temps d’établir des règles du jeu politique. Il est temps de prendre le mal par la racine, c’est à dire d’arracher notre droit à construire des institutions vraiment représentatives qui sont seules capables d’édifier un Etat démocratique.

Car, à l’évidence, nos institutions mal élues sont incapables de résoudre les graves et multiples problèmes de la population.

Edifier donc un Etat démocratique étant entendu que, pour nous, la démocratie n’est pas seulement politique, mais sociale, économique et culturelle.

Comment tolérer en effet que dans un pays riche comme le nôtre, un Algérien sur deux en âge de travailler n’ait pas d’emploi?

Comment accepter qu’on considère le chômage comme une fatalité qui laisse aux chômeurs – et aux salariés- une seule alternative: se satisfaire de leur pauvre sort? Comment tolérer qu’on nous explique la perte de toute protection sociale et l’emploi précaire par une concurrence internationale dont l’Algérie est exclue?

La démocratie signifie un contrôle sur l’utilisation de nos ressources, sur nos dépenses publiques qui doivent prendre en charge, sans délai, des projets de sauvetage pour les plus démunis.

Nous ne pouvons plus aller où nous mènent la hogra et une politique économique désastreuse: l’instauration – j’ai envie de dire la réinstauration – d’un premier collège de nantis politiques et économiques minoritaires, pendant qu’un deuxième collège, la majorité écrasante, sombre dans une misère qui est aussi le meilleur allié de la contagion terroriste.

Mais, il ne s’agit pas de tirer des plans sur la comète: il s’agit d’abord de sortir du cauchemar dans lequel nous sommes plongés depuis sept ans. Il faut sortir de l’engrenage meurtrier qui dévore nos enfants. Il faut ramener la paix.

C’est sur ces priorités, conditions d’un retour à la paix civile et d’une amélioration des conditions de vie des plus démunis, que j’entends recentrer le débat.

Nous devons tirer les leçons du passé. Depuis octobre 1988, les crises succèdent aux crises. Aucune de ces crises à répétition n’a jamais été mise à profit pour changer de cap. Notre pays ne compte plus les occasions perdues.

Le pouvoir voudrait que cette énième crise se solde par la mise en place d’un nouvel équilibre entre les clans. C’est son affaire. Nous ferons tout quant à nous pour empêcher qu’il se traduise par une nouvelle occasion perdue pour le retour à la paix, pour la reconstruction et pour la démocratisation de notre pays.

Tout indique que les Algériens ne sont pas près non plus à cautionner une nouvelle mascarade. Il suffit d’écouter nos concitoyens pour s’en persuader: « S’ils veulent imposer leur candidat, qu’ils le fassent, disent-ils, mais alors qu’ils nous laissent tranquilles ».

Cette mobilisation des Algériens explique aussi ma candidature.

Dès les premières années de l’indépendance, j’ai répété que nous avions le droit de reconquérir notre souveraineté et des libertés arrachées par tant de souffrances. Depuis, nous n’avons cessé de nous battre pour que notre pays ne soit pas réduit à un homme, un appareil, un parti, un clan, une région. Pour que l’Etat et les ressources qui ont été privatisés, soit rendus aux citoyennes et aux citoyens.

Beaucoup ont payé de leur vie ce combat.

J’ai toujours fait confiance à la maturité et au ressort de la population, de notre jeunesse.

Mais je savais aussi que trop de peur, de mal vie, de trahisons, de perversion systématique de nos valeurs, empêchaient l’expression visible de leur résistance à l’oppression.

Surtout quand la guerre fait rage, que l’état d’urgence fait barrage et que l’odeur du pétrole amène la communauté internationale à détourner le regard. 

Aujourd’hui, les Algériens exigent, malgré la peur, qu’on leur rende la parole.

De son côté, le pouvoir, qu’il le veuille ou non, est sous la surveillance des institutions internationales et de ses partenaires étrangers. Plus personne ne peut accepter aussi facilement qu’hier les diktats, les faits accomplis et les faux semblants.

Certes, je nourris toujours beaucoup de scepticisme sur la volonté des décideurs d’accepter les résultats du suffrage universel.

Mais comment rester les bras croisés quand on perçoit dans la société les prémisses d’une dynamique politique qu’on a de tout temps encouragée? Quand nos positions sont mieux comprises.

Comment rester les bras croisés quand la société, cet acteur principal de la vie politique, multiplie les signes d’exaspération et de sa volonté de reprendre en main son destin? D’arracher ses droits d’une manière responsable et pacifique.

7 ans d’affrontements ont mûri les Algériens. Nous ne sommes pas un cas unique: en Espagne, le syndrome de la guerre civile, pour ne citer que cet exemple, a aussi fait prendre conscience aux espagnols que l’échec de la transition démocratique signifierait une nouvelle descente aux enfers.

Ce syndrome, c’est à dire la crainte de basculer de nouveau dans la dictature et dans l’horreur, a imposé des compromis jusque là impensables entre les protagonistes principaux: la monarchie, l’armée, les partis de droite comme de gauche et les syndicats libres.

Cette maturité des Algériens doit imposer à tout homme politique – surtout s’il est candidat à la présidence de la République- un devoir de vérité. Elle me l’impose donc.

Je ne suis pas un homme providentiel!

La reprise et la réussite de la transition démocratique ne sont pas, ne peuvent pas être, l’affaire d’un homme ou d’un seul parti. C’est l’affaire de tous les Algériens, de nous tous.

Nous n’accepterons plus qu’on nous désigne d’en haut les candidats à plébisciter ou à enfoncer.

Je ne suis pas non plus un chasseur de voix!

Je ne crois pas – et donc je ne promettrais pas- qu’on peut réparer en quelques mois les résultats désastreux de près de quatre décennies d’incurie.

Je respecte assez les Algériens pour ne pas promettre la création de centaines de milliers d’emplois comme on nous l’a annoncé récemment, par hasard à la veille des élections. C’est se moquer de nous quand 140 000 personnes ont été licenciées l’an dernier et quand on prévoit que le dégraissage de la fonction publique jettera encore des dizaines de milliers de personnes dans la rue.

Qui croira par ailleurs que ce gouvernement va faire en quatre mois ce que les précédents n’ont pas fait des années, voire des décennies?

Je ne vous promettrais qu’une chose: me battre avec vous et ensemble pour reconstruire le pays que nous laisserons à nos enfants.

Cela commence par un engagement très simple et très compliqué à la fois dans un pays comme la nôtre: tout faire pour favoriser les rapprochements au lieu d’encourager la haine.

Car dans notre pays, la tradition du compromis et du dialogue a été étouffée par une culture de l’autodestruction et de la mort.

Cette culture vient de loin. Elle est l’aboutissement d’un long pourrissement marqué par plusieurs étapes: on a d’abord laissé la porte ouverte au terrorisme intellectuel et à l’intolérance religieuse, le tout sur fond d’inculture, voire de contre-culture. Nous avons vu ensuite déferler la violence dans les discours – et les islamistes y ont leur responsabilité -, dans les écrits et dans les pratiques. Il ne manquait plus que le passage à l’acte: ce furent des assassinats et des attentats individuels, si nombreux qu’ils ont vite abouti à une effrayante banalisation de la mort. Ce sera enfin la spirale des meurtres collectifs, des massacres, des voitures piégées, des attentats aveugles…

Cette culture de la violence et de la mort a corrompu les mœurs politiques et médiatiques. En témoignent les polémiques ordurières qui se sont étalées ces derniers mois dans la presse. Avec des mots qui tuent et des insultes réservées jusque là aux véritables opposants du régime.

C’est par là que doit passer le premier changement.

Le futur scrutin doit être l’occasion de débattre sereinement. L’invective, la polémique, la manipulation doivent cesser de parasiter et d’occulter les indispensables débats. C’est une garantie pour tous.

Faute de quoi personne ne sera épargné. Car les insultes ordurières qui touchent l’un aujourd’hui peuvent arriver à tous demain.

Cette nécessité d’un débat serein ne saurait remettre en cause, c’est évident, ni les droits à l’information et à l’expression des citoyens ni les libertés de la presse écrite et audiovisuelle?

Ces droits et ces libertés doivent être au contraire garantis et sans cesse étendus. Le pluralisme de la presse est l’oxygène de la vie publique.

Mais cela ne dispense pas ces médias de veiller au respect des normes éthiques, professionnelles et déontologiques de la profession.

Nous devons donc apprendre à travailler ensemble.

Cinq partis politiques ont signé samedi dernier une plate forme. Il ne s’agit pas d’un programme politique entre des formations qui assument leurs divergences, mais de trouver un dénominateur commun. En effet, il n’y a pas de démocratie sans les partis politiques. Et ces derniers ont un rôle à jouer dans la recherche des solutions à la crise et dans l’organisation du futur scrutin.

Nous entendons tous imposer les conditions d’une élection présidentielle libre et crédible et exiger que soient respectés les engagements pris par le chef de l’Etat quant à la neutralité des institutions de l’Etat et de l’armée.

Ces formations ont trouvé un autre dénominateur commun dans le refus des causes qui ont mené le pays au bord du gouffre: refus de la violence, de l’exclusion et de la culture de la haine.

C’est seulement en approfondissant ces débats, en multipliant ces rencontres et en les élargissant, en forçant les points de convergence que nous prendrons le chemin de la réconciliation nationale.

Cette réconciliation est indispensable pour ramener la paix. Aucune action politique ou économique ne peut se concevoir sans la paix et la sécurité des personnes et des biens.

Et qu’on ne dise pas que l’urgence est ailleurs.

Si c’était le cas, comment expliquer que tous les candidats s’aperçoivent, comme par miracle lors de chaque échéance électorale, que la paix est une préoccupation essentielle des Algériennes et des Algériens?

Qui a oublié qu’en 1995, le candidat Zeroual, soucieux d’être crédible, avait fait de la paix un leitmotiv d’ailleurs vite oublié?

Seuls ceux qui sont épargnés par les violences peuvent se satisfaire de la soi disant amélioration des conditions de sécurité.

100 à 150 Algériens meurent encore chaque semaine. Nous ne croyons pas, comme d’autres semblent le penser, que c’est un seuil de violence acceptable.

Prétexter d’une relative amélioration de la sécurité pour évacuer le problème du retour à la paix, c’est considérer qu‘à moins de 50 personnes massacrées, la terreur silencieuse et la tragédie quotidienne n’existent pas. Elles existent. Vous les vivez tous les jours. Et rien n’annonce des lendemains sécuritaires vraiment meilleurs quand 2 à 300 000 personnes sont armées.

Quand tous les tueurs – islamistes ou non – sont convaincus que seule la violence paye? …Paye à tous les sens du mot.

Quelle amélioration espérer quand ceux qui prétendent nous gouverner s’acharnent à dresser les Algériens les uns contre les autres alors qu’il est plus que temps de panser nos blessures?

Depuis 7 ans, on a distillé la haine en traitant les uns ou les autres de harkis.

Depuis 7 ans, ceux qui tuent au nom de Dieu ou de la patrie, multiplient les exécutions, les vengeances ou les représailles collectives.

Apparemment, cela ne suffisait pas. Il a fallu qu’un décret signé en catimini instaure un nouveau concept: celui de la responsabilité collective, familiale.

Dans quel pays, dans quel conflit, les familles ou les proches des criminels et des terroristes ont-ils été considérés comme coupables des actes de leurs pères, frères, maris ou cousins?

Dans certaines de nos familles, on trouve un terroriste et un policier. Dans quelle catégorie va-t-on les mettre?

Ce décret honteux et irresponsable ne vise qu’à dresser nos enfants les uns contre les autres.

Après qu’on ait utilisé les langues parlées par notre peuple les unes contre les autres, comme si nous ne faisions pas tous partie de ce pays.

Comme s’il fallait se résigner à voir notre Algérie appartenir plus aux uns et moins aux autres.

Comme si nous devions nous résoudre à voir notre société déjà exsangue partir en lambeaux.

On ne le répétera jamais assez. Le changement impose des révisions déchirantes: en premier lieu bannir l’incitation à la violence, à la haine, à la vengeance et aux règlements de compte.

C’est aussi cela la modernité.

Le changement doit aussi porter sur la politique sécuritaire.

Le pouvoir – et ceux qui s’en font les porte-parole – doivent reconnaître l’échec de la stratégie mise en place pour éradiquer le terrorisme islamiste.

Les islamistes doivent renoncer clairement et solennellement à tout recours à la violence. Car aucune justification d’ordre religieux ou idéologique ne peut justifier qu’on attente à la vie.

Tous les partenaires politiques et sociaux doivent accepter la médiation démocratique comme seule méthode pacifique pour régler les contradictions et les conflits. C’est cela sortir de l’archaïsme.

L’élection présidentielle peut et doit constituer l’occasion pour amorcer cette dynamique de paix et de réconciliation nationale.

Seul un compromis historique mettra fin au processus de destruction de notre pays. Seul, il permettra de rassembler toutes les forces politiques qui condamnent la violence autour d’une issue politique, pacifique et globale à la crise.

C’est cette démarche – et en aucun cas ces alliances de circonstance et d’appareils – qui permettra de rassembler les énergies démocratiques. Sans exclusion aucune.

La négociation doit porter sur cette sortie de crise politique avec une période et des institutions de transitions gérées à plusieurs.

Qui dit négociation sous entend évidemment la fin des diktats, de ordres du jour ficelés à l’avance, des acteurs imposés.

N’oublions pas que la récente « crise présidentielle » marque l’échec de toute une stratégie de normalisation fondée sur la politique du tout sécuritaire et sur des élections truquées.

Mais qui dit « réconciliation » sait que celle-ci n’a aucune chance tant que la peur et la méfiance dominent. Tant que chacun n’a pas obtenu de garanties sérieuses. L’ambition première de « l’offre de paix » de Rome était précisément d’offrir des garanties mutuelles à chacun.

L’Irlande du Nord, l’Afrique du sud nous délivrent un message essentiel: la volonté de paix crée une dynamique de réconciliation qui impose d’elle même les garanties que chacun doit donner aux autres. Et que tous doivent donner à chacun.

Dès lors l’élection présidentielle ne se pose pas en terme de candidat civil ou militaire. Sachant de toute façon que le candidat civil dépendra de la haute hiérarchie militaire.

Elle se pose en terme de candidat-marionnette ou de président réellement élu. Avec à terme, un transfert progressif de pouvoir de l’armée vers les civils.

Le chef de l’état et le chef de l’Etat major ont affirmé que l’armée ne se mêlerait pas du futur scrutin. Eux mêmes ont ainsi posé le problème des prérogatives de notre armée.

Notre pays a besoin d’un Etat civil qui ne soit ni sous la tutelle de l’armée ni sous l’emprise de la religion. Mais qui ne soit ni contre l’armée ni contre l’islam. Car nous avons besoin d’une armée forte pour accomplir les missions constitutionnelles qui seront les siennes.

Comme nous avons besoin de l’islam, l’une des sources de sa spiritualité aux côtés de l’amazighité, de l’arabité et de la modernité.

Je le dis avec force: Nous n’accepterons jamais que tamazight soit instrumentalisée pour dresser les Algériens les uns contre les autres, pour singulariser une région et pour jeter de l’huile sur le feu. Mais nous refuserons tout autant qu’on conteste à des millions d’Algériens le droit à leur culture et à leur langue.

Il faut cesser de faire comme si le pluralisme linguistique était un danger alors qu’il est une ouverture sur les autres, une ouverture sur le monde.

Tamazigh iwassa!

Aujourd’hui, il y a espoir  

Nous allons nous emparer de l’élection présidentielle qu’on nous a imposé pour refuser d’avaliser un président qui aura formellement tous les pouvoirs mais qui n’en aura en réalité qu’un seul: représenter et préserver le consensus et l’équilibre des décideurs pour que le système continue à se reproduire comme il le fait depuis quatre décennies.

Nous ne sommes pas condamnés à une guerre de 100 ans.

La lutte contre la violence est l’affaire de toute la société. A condition que celle-ci puisse s’exprimer librement et qu’elle jouisse de tous ses droits. C’est seulement ainsi qu’on pourra identifier et isoler les auteurs des violences.

Nous ne sommes pas non plus condamnés à choisir entre intégrisme nationaliste et intégrisme religieux. Entre régime militaire et dictature théocratique.

Nous ne sommes pas davantage condamnés à l’arbitraire, à l’oppression, à l’injustice, aux passe-droits, au mépris, à la discrimination.

Il n’y a pas dans notre société que mensonge, corruption, argent vite et mal gagné, débrouille.

La démocratie de façade et un pouvoir autoritaire nous ont toujours été présentés comme la seule solution. Ils sont en réalité le problème. Car quand l’état est privatisé, il n’y a pas d’Etat.

Ensemble, nous allons nous battre pour rendre l’Etat aux citoyennes et aux citoyens. Nous allons exiger nos droits.

La détresse sociale et l’absence de perspective pour toute notre jeunesse semblent une fatalité. Mais notre pays n’est pas à genoux.

Tout au long de son histoire, notre peuple a montré les sursauts dont il est capable. Comme il y a près de quatre décennies, nous allons nous prouver que la fatalité n’existe pas.

Notre potentiel économique a été gaspillé. Les deniers publics ont été détournés à des fins personnelles et en toute impunité.

Mais nos ressources existent, malgré la baisse du prix du pétrole. Et le retour à la sécurité et à la stabilité redonnera confiance aux investisseurs nationaux et étrangers.

J’ai confiance en notre jeunesse. Elle ne demande qu’à participer, qu’à s’impliquer dans la vie publique. Pour peu qu’on lui rende l’espoir, qu’on rétablisse la confiance. Pour peu qu’elle soit sûre de n’être pas une fois de plus trahie.

Nous en avons eu la preuve il y a trois ans: une élection qui ne servirait qu’à changer de tête ne réglera rien. La communauté internationale doit elle aussi le comprendre.

Nous l’avons toujours dit: la solution – avec les compromis et les garanties qu’elle implique – viendra des Algériens et des Algériens seuls. Sans ingérence étrangère.

Mais nos partenaires étrangers ont aujourd’hui une responsabilité fondamentale: ne pas cautionner – pour le déplorer ensuite – un nouveau fait accompli sans exiger un minimum de transparence du scrutin annoncé.

Faute de quoi, le prolongement du statu quo qui détruit notre pays, compromettra aussi la démocratisation et la stabilité de toute la région.

Avec vous, ensemble, nous empêcherons donc l’Algérie de devenir l’homme malade du Maghreb.

Sept ans, ça su-ffit!

Osons un avenir démocratique

Osons l’Algérie de la liberté, de la tolérance et du respect mutuel.

Donnons à notre jeunesse les moyens de s’accomplir.

C’est à elle qu’il revient de construire un Maghreb du troisième millénaire. Un Maghreb des droits de la personne humaine, de la démocratie et d’un marché commun. Il n’existe pas d’autre entité capable de faire prévaloir des conditions de justice et d’équité face aux défis de la globalisation.

Nous le ferons ensemble.

Tous ensemble.