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Discours de Hocine Aït-Ahmed à la Cérémonie de Clôture du Colloque de Rome, Janvier 1995

 

« Les protagonistes de la violence doivent se sentir surveillés, qu’ils cessent d’être tabous qu’ils cessent de jouir de l’impunité. »

Pour la deuxième fois, en moins de deux mois, nous nous sommes retrouvés. Nous avons voulu montrer que nous étions capables de nous rencontrer, de nous parler, d’exprimer nos divergences et, malgré elles, de trouver le dénominateur commun minimum susceptible de faire sortir l’Algérie du cauchemar dans lequel elle agonise depuis trois ans.

Il va de soi que nous remercions Sant Egidio de nous avoir fourni l’occasion de nous réunir sans contraintes, entre nous Algériens, pour initier un processus, qui sera, nous ne le cachons pas, long et difficile.

Une sortie de crise en Algérie implique, non seulement de négocier pour arrêter toutes les violences, mais, elle implique aussi de savoir comment travailler dans cet objectif et avec qui sera gérée la période de transition qui amènera les Algériens à un retour aux urnes.

Le monde entier, mais surtout les Algériens, désespérés par trois ans d’affrontements, ont fini par croire que rien ne pouvait arrêter la spirale meurtrière. Le pouvoir, lui, n’a cessé de multiplier les manipulations pour diviser l’opposition, la discréditer et monter que tout dialogue est impossible.

De leur côté, les groupes armés ont cru pouvoir réparer une injustice en rentrant dans un processus de confrontation, exacerbé par l’entêtement des uns et des autres, par l’engrenage de haine et de vengeance.

Tous ici nous avons voulu montrer aux Algériens que la décomposition de leur pays n’est pas une fatalité mais qu’il existe, au contraire, une alternative à une politique d’éradication qui a eu jusqu ’ici pour résultai d’aggraver la situation el d’amener notre pays au bord de la guerre civile.

Nous sommes venus ici animés par un esprit responsable, sans avoir la prétention de donner des leçons à quiconque ou de régenter l’Algérie. Nous sortîmes venus dire qu’un compromis historique n’est pas une reddition des forces politiques pacifiques. Il ne signifie pus qu’une partie de la population puisse imposer à l’autre un projet de société.

Nous devons être clairs.

Nous avons commencé à Rome à nous connaître et cette reconnaissance mutuelle ne va pas sans la reconnaissance du pluralisme politique el culturel de notre société. Notre document le dit sans ambages.

Ne soyons pas pour autant triomphalistes. Le premier pas ne doit pas nous dissimuler les difficultés qui nous attendent. Le processus sera long et semé d’embûches et il échouera si tous les acteurs, qu’ils soient présents dans cette salle ou absents de cette salle, ne jouent pas le jeu.

Nous devons tous savoir que le peuple algérien nous jugera et ne nous pardonnera pas de faire passer nos intérêts particuliers avant la mise en place des dispositifs concrets et crédibles devant, avant tout, ramener la paix et construire ensemble un Etat fort, capable de réconcilier la Nation et ses institutions.

Si nous sommes ici, c’est parce que nous croyons à une solution politique négociée. El je demeure convaincu que l’écrasante majorité de la population rejette la violence. Comment aurions-nous pu autrement calmer les réactions violentes, les mouvements de colère de nos militants face à certains crimes atroces ? Face aussi aux manipulations d’apprentis-sorciers qui croient trouver leur salut dans une politique du pire sans comprendre que la poursuite des tueries conduit à l’effondrement de notre pays.

Si la situation actuelle perdure, les risques sont immenses en Algérie où le chaos va s’aggraver. N’oublions pas non plus que l’équilibre de la terreur exclut les acteurs pacifiques du jeu politique et empêche la population de réagir et de s’organiser en force conséquente.

Nous sommes décidés à nous battre pour donner la parole à la majorité silencieuse. Si les forces démocratiques ne sont pas c’est avant tout en raison du climat de violence et de terreur, qui toute action politique.

Les risques ne sont pas moindres à l’extérieur de nos frontières. Qui pourra empêcher notamment des groupes incontrôlés de lancer des attaques ici ou là ?

Le règlement que nous avons prévu dans cette plate-forme doit être global et d’inclure tous les acteurs politiques algériens et pas seulement les protagonistes de la violence. La participation du pouvoir va de soi. Personne ne songe à la contester. L’exercice de la démocratie, c’est précisément solution politique à plusieurs où chaque acteur donne des garanties et où ces garanties sont acceptées par la population.

La vraie question finalement est que faire pour que les Algériens pour se retrouver dans un vrai programme politique et pacifique de transition démocratique.

C’est ce que nous avons essayé de faire en prévoyant des organes d’application transitoires. Une Conférence nationale, dotée de pouvoirs réels. Une gestion à plusieurs sur la base de la Constitution de 89 et d’une légalité provisoire.

On nous présente aujourd’hui une hypothétique élection présidentielle comme un retour au processus électoral. Soyons sérieux. L’objectif prioritaire du pouvoir est de plébisciter un homme ou un autre choisi par le sérail pour reconduire le système. Autant dire qu’il s’agit de l’encadrement autoritaire d’un processus qui n’a rien de démocratique. Préfabrication politique et technique d’une élection jouée d’avance.

Arrêtons d’abord le massacre. Après, tout est négociable entre Algériens. Tout est négociable, mais seulement dans la concertation et la paix civile. J’ai dit. Je le répète. La solution à la crise doit être trouvée exclusivement entre Algériens. Le document que nous venons de signer peut être une base raisonnable et « faisable » pour une sortie de crise cohérente et démocratique.

La communauté internationale doit peser de tout son poids en faveur de vraies négociations entre le pouvoir et l’opposition. Après cette déclaration de paix qui nous faisons au pouvoir solennellement, sans restriction mentale et sans tricherie, nous vous autorisons, vous tous ici présents, à faire de cette plate-forme un instrument effectif pour mettre fin au drame dans lequel la population est prise en otage.

Il ne sert à rien de crier à l’ingérence, de dénoncer une internationalisation du problème qui résulte de l’internationalisation de la violence sans voir que si les tueries perdurent, un règlement risque de nous être imposé de l’extérieur.

Concrètement, cela signifie que les protagonistes de la violence doivent se sentir surveillés, qu’ils cessent d’être tabous, qu’ils cessent de jouir de l’impunité.

Nous souhaitons que la communauté européenne parle d’une même voix désormais. Jusqu’ici la France privilégiait aide économique massive à l’Algérie tandis que d’autres pays d’Europe du Sud voulaient mettre l’accent sur la nécessité d’un dialogue et d’une solution politique. Notre initiative permet aujourd’hui à l’Union européenne d’associer une aide massive à un règlement négocié.

Dans quelques minutes, nous allons nous séparer. Chacun d’entre nom gardera son autonomie de décision, sa liberté à d’action et son projet de société.

Nous, au FFS, nous refusons le terrorisme intellectuel sous toutes ses formes.

Jamais nous n’avons fait et ne ferons des concessions sur le principe fondamental du respect des pluralismes qui existent dans la société, pluralismes culturel, politique et linguistique. Nous ne sommes pas dans un canevas populiste ; nous sommes dans un contrat démocratique que d’ores et déjà soutient l’écrasante majorité du peuple.

Chacun de nous doit désormais assumer l’énorme responsabilité de rester fidèle à ce compromis historique pour le faire passer dans la réalité vaille que vaille.

Les espérances suscitées déjà dans la population qui supporte en silence, à huis-clos, un engrenage aussi horrible qu’absurde nous font un devoir impérieux de vigilance, de lucidité et de fermeté pour ne pas la décevoir.

Car les extrémistes feront tout pour nous diviser, manipuler et sévir afin de casser la dynamique de paix et de démocratie que nous venons d’initier. Il ne servirait à rien aux éradicateurs de dissimuler les réalités ou de leur donner des noms injurieux.

Guerre ou paix ? Nous avons choisi la seule voie civilisationnelle et fraternelle qui est la réconciliation historique. Soyons dignes de la dignité et de la maturité dont fait preuve la majorité silencieuse. Donnons-lui la chance de conduire le processus de retour à la souveraineté populaire comme elle a permis à l’Algérie –il y a si longtemps et si proche- d’imposer la souveraineté de son Etat.

Hocine AIT AHMED

Rome, Janvier 1995