fbpx

Discours de Hocine Aït-Ahmed, President du FFS – Congrès de l’Internationale Socialiste – Sao Paulo 28 octobre 2003

Monsieur le président, chers camarades,

C’est un moment important à plus d’un titre que celui de notre rencontre ici au Brésil.

D’abord, notre présence sur ce continent au moment où de nouveau s’y exprime avec force l’exigence populaire d’une vie meilleure pour tous Ici et Maintenant. De l’Argentine à la Bolivie, les voix des exclus du nouvel ordre cannibale s’élèvent pour exiger d’être entendues.

Qu’il s’agisse de défendre le droit à la santé, comme l’a si admirablement fait le Bresil contre le cynisme des grosses multinationales du médicament, du droit à la terre qui mobilise les paysans de tout le continent, du droit à l’instruction, au travail ou au logement… C’est bien le droit des peuples à disposer des conditions d’une vie digne qui porte la vague de contestation que nous avons dans notre internationale probablement su inspirer par les idéaux de progrès qui sont les nôtres,mais dont nous ne sommes malheureusement plus toujours l’avant-garde éclairée.

Sur d’autres continents, des drames dévastateurs fauchent les peuples et nous les regardons se produire comme tétanisés par tant de violence comme si nous avions oublié que c’est la violence de l’oppression qui est à l’origine de notre mouvement. Un mouvement qui, sur tous les continents, s’est construit contre l’injustice, l’oppression et l’exclusion.

Un mouvement qui rassemble une partie de l’élite la plus avancée politiquement de la planète mais qui regarde passer l’Histoire sans toujours être à ses postes avancés comme c’est le cas pour nos camarades brésiliens aujourd’hui.

Il y a fort peu de temps, l’Europe était dans sa majorité aux couleurs qui nous sont les plus chères. Les yeux fixés sur ses adversaires adeptes d’un libéralisme de moins en moins libéral politiquement et de plus en plus dévastateur d’un point de vue social et écologique, la gauche européenne a regardé passer le train de l’Histoire qui se faisait en balbutiant à partir de Porto-Alègre avec le mouvement alter-mondialiste et qui se défait dans le fracas des armes et des drames en Irak, en Palestine, en Israël et dans les zones grises des conflits interminables qui de l’Afghanistan à la république du Congo ravagent une part conséquente de notre terre.

En tant qu’algérien, c’est avec un espoir immense que j’avais regardé les gouvernements européens passer majoritairement à gauche, et j’ai, ainsi que des millions de mes compatriotes, cru qu’allait prendre fin cette passivité européenne devant le calvaire et la descente aux enfers d’un peuple et d’un pays à plus d’un titre si proche.

Ma conviction était qu’une Europe à gauche, c’était forcément une Europe un peu plus européenne, plus homogène politiquement et plus à même de contrer, à chaque fois que cela serait nécessaire, l’unilatéralisme américain qui était en train de se mettre en place.

La désillusion fût pénible à vivre au rythme des carnages, des massacres à grande échelle commis et ordonnés par des généraux algériens dont les maîtres sont Pinochet et Videla tandis qu’ils se cachent derrière l’aura de la lutte pour l’Indépendance nationale.

Chers camarades,

Aujourd’hui, puisque nous traitons du retour de la politique, il me parait essentiel d’interroger la parole politique. Or, prendre la parole en ces temps très durs s’accompagne pour le militant que je suis depuis plusieurs décennies d’une exigence de vérité. Cette vérité pour ne pas rimer avec vanité se doit de le faire avec dureté. Mais aussi grand que puisse être l’inconfort provoqué par cette dureté, il demeure dérisoire face aux malheurs qui frappent une partie conséquente de notre humanité.

Il y a cinquante ans, quand je prenais la parole dans des forums internationaux pour porter la demande d’indépendance de millions d’Algériennes et d’ Algériens en révolte contre l’intolérable persécution coloniale, cette prise de parole m’apparaissait comme une balise certaine sur le chemin de la liberté.

Ce fut indéniablement le cas, mais au prix de tant de sacrifices.

Aujourd’hui, face à l’inversion des principes, à la perversion des idéaux démocratiques et aux aveuglements politiques, devant la multiplication des abdications devant la raison d’Etat avec ses logiques de guerre et de prédation, que de militants au Nord et au Sud dévoués à la globalisation des droits la personne humaine, toutes catégories confondues, s’interrogent. Bien que déterminés à porter l’exigence de liberté et de justice de millions de gens éreintés par l’exclusion, la dictature et la terreur , les démocrates sincères et conséquents s’interrogent aujourd’hui sur cette même parole politique.

En d’autres termes, la question lancinante qui se pose à eux est la suivante : Que manque-t-il à la parole politique pacifique qui l’empêche aujourd’hui d’être le vecteur de l’espoir face au désastre? Car, n’en doutons point, le désastre, faute d’avoir été prévenu est bien là.

Cette question n’est pas destinée à tester les capacités rhétoriques d’une classe de lycéens. Encore que je sois persuadé que beaucoup d’entre vous gagneraient à entendre ce que les jeunes générations auraient à développer autour de ce propos. Mais la question de l’inefficacité de la parole politique pacifique coule d’elle-même par tous les interstices d’un siècle qui n’a pas su tenir ses promesses…

Faut-il absolument rappeler le nombre effarant d’enfants, de femmes et d’hommes qui meurent quotidiennement de faim, de maladie ou massacrés faute d’avoir pesé dans l’élaboration des politiques qui leur sont imposées ?

Force est de constater que dans bien des pays du Sud les indépendances ont été confisquées par des régimes qui leur doivent tout mais qui les ont vidées de leur sens. Mon pays n’est pas en reste dans cette dérive de la décolonisation, bien au contraire, puisque le détournement y a porté sur la raison d’être même de l’Etat algérien, à savoir le droit du peuple algérien à l’autodétermination , un droit inaliénable sacré et si cher payé.

Force est également de constater qu’au Nord, des systèmes politiques qui doivent tout à la liberté et à la démocratie ont aidé à les étouffer à chaque fois que les intérêts des plus puissants d’entre eux le commandait.

Cette rencontre entre l’incurie des uns et les calculs des autres est ce qui dessine l’actuelle impuissance de la parole politique devant  » l’habitude du désespoir qui est pire que le désespoir  » – selon le mot de Camus – parce elle est à la fois la cause et l’effet du déchaînement des intégrismes de droite et de gauche , des extrémismes et des logiques de guerre.

Ce qui manque à la parole politique aujourd’hui est tout simplement d’être vraie. C’est probablement le cas depuis longtemps déjà mais c’est aujourd’hui que des dizaines de milliers d’hommes et de femmes en prennent massivement et brutalement conscience.

Pour les plus jeunes d’entre eux, comme ces lycéens qui sur tous les continents et même si on ne les y invite pas dissertent sur la question de l’impuissance politique, une partie est déjà acquise à la violence sous toutes ses formes. Une autre partie pense que l’on peut redonner à la politique son efficacité si on l’inscrit ailleurs que dans la fiction l’illusion et le mensonge.

Et quelle plus grosse mystification peut leur jeter à la figure la politique que celui qui s’impose partout aujourd’hui sous les traits de la guerre préventive ou de la guerre d’eradication, alors que la prévention appartient en propre à la politique et que la guerre quelle qu’elle soit, est l’expression d’échec de la politique.

Et si on ne devait parler que de l’Algérie pourrait-on taire l’odieux scandale des 200’000 morts, des milliers de disparus, des centaines de milliers de veuves et d’orphelins, des millions de personnes déplacées durant les dix dernières années dont le seul tort est d’avoir pesé moins lourd que le pétrole et les généraux qui en contrôlent l’accès ?

Le plus révoltant dans ce renouvellement cyclique du sacrifice des peuples du Sud aux calculs et aux intérêts égoïstes des stratèges du Nord, est le refus constant et sophistique em apparence, d’entendre les propositions politiques destinées à éviter les désastres à venir.

Faut-il absolument rappeler les incessantes demandes de condamnation des violations massives et systématiques des droits de l’homme, les trucages électoraux a ciel ouvert ou la pressante exigence d’une commission internationale d’enquête sur les massacres de civils ?

Faut-il rappeler la plate-forme élaboree a Rome par l’opposition algerienne et les perspectives de paix et de démocratie qu’elle ouvrait mais qui n’a pas pesé longtemps et surtout pas davantage que les cris des suppliciés sur les politiques adoptées à l’égard de l’Algérie.

Dernièrement encore, un projet de résolution sur les droits de l’homme dans le cadre des accords d’association entre l’Algérie et l’Union Européenne a été édulcoré à l’extrême par des parlementaires européens de gauche et de droite qui n’ont pourtant que le mot Démocratie à la bouche.

Si les hommes ne sont pas toujours responsables de leurs échecs, ils sont néanmoins comptables des batailles qu’ils n’ont pas menées.

L’effacement du politique devant le militaire est probablement ce qui a le plus caractérisé cette dernière décennie. Non seulement en Algérie où nous payons le prix fort en termes de vies humaines de dislocation sociale mais également à travers les quatre points cardinaux de notre planète, où le devoir international d’assistance à peuples en danger, continue de fonctionner à géométrie variable, et en tout cas à doses homéopathiques , soustrayant de fait des pays comme l’Algérie, la Birmanie, la Palestine, l’Afrique centrale, la Tchétchénie, la Colombie et l’Iraq, à l’empire du droit international et des traditions de solidarité sans frontières qui constituent véritable socle de notre civilisation .

Chers camarades,

Force est de se feliciter que notre Internationale se dote d’une charte ethique, mais on ne peut ignorer que les finalites se retrouvent dans les moyens et les methodes de leur mise en oeuvre.

Face aux urgences, nous avons um devoir de resultat. C’est la meilleure reponse aux attentes demesurees de cette jeunesse de tous les continents, de ce monde en tiers.

Je vous remercie.

Hocine Aït-Ahmed