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Discours de Hocine Aït-Ahmed, Président du FFS au Conseil de l’Internationale Socialiste (IS), Palais des Nations-Unies – Genève, 24 novembre 1998

« Notre Pays a besoin d’un Etat Civil qui ne soit ni sous la tutelle de l’armée ni sous l’emprise de la religion ; Mais qui ne soit ni contre l’armée ni contre l’íslam »

« Seul un compromis historique pour la paix et la réconciliation nationale mettra fin au processus de destruction de notre pays et permettra de réaliser le consensus politique et social le plus large, avec toutes les forces politiques qui condamnent la violence, autour d’une issue politique, pacifique et globale à la crise. »

 

Depuis sept ans, une guerre ravage mon pays. Sept ans ! Ce chiffre ravive le souvenir d’une autre guerre qui, d’un dernier « quart d’heure » à l’autre, avait duré tout aussi longtemps. Une autre guerre qui, elle aussi, avait provoqué trop de souffrances avant de réveiller les consciences. Les Algériens seraient-ils condamnés à voir l’histoire bégayer ?

Aujourd’hui, l’opacité et l’absence de statistiques crédibles rendent impossible tout bilan exhaustif. Pourtant, ce que nous savons, suffit largement à exiger le retour à la paix comme priorité des priorités. 120.000 morts au moins et des milliers de blessés dans des affrontements, des attentats aveugles, des voitures piégées, des embuscades, des attaques de casernes, des massacres collectifs qui ont fait reculer les limites de la barbarie. Des dizaines de milliers de personnes sont déplacées après avoir pris le chemin de l’exode pour fuir l’horreur. On compte au bas mot 200.000 miliciens et une quantité impressionnante d’armes circulent dans tout le pays. Sous couvert de Dieu ou de la patrie, des bandes armées continuent à tuer, piller, racketter et enlever dans l’impunité et l’indifférence de plus en plus patente de la communauté internationale.

« La situation sécuritaire s’est nettement améliorée », nous dit-on pourtant un peu partout, en écho aux affirmations des autorités algériennes. Comme si, à moins de 50 personnes massacrées, la tragédie et la terreur quotidiennes n’existaient pas et ne méritaient que quatre lignes dans les médias. Et encore, pas toujours !

Pourtant, 200 Algériens au moins meurent encore chaque semaine. C’est-à-dire presque 10.000 par an. Et rien n’annonce des lendemains sécuritaires réellement meilleurs. Car la contagion terroriste a deux alliés majeurs : une répression trop souvent aveugle et une effroyable détresse sociale qui amène aujourd’hui des ouvriers à menacer de se SUICIDER sur leur lieu de travail pour protester contre la perte de leur emploi. Sait-on d’ailleurs que plusieurs l’ont déjà fait ?

Au total donc, nous vivons depuis sept ans une politique du tout-sécuritaire sans sécurité pour la population civile. Sans perspective pour des millions de personnes qui vivent en deçà du seuil de pauvreté. Sans ètat de droit et sans autre projet politique qu’un… cinquième appel aux urnes en trois ans

La paix et la réconciliation nationale possibles – et applaudies – en Afrique du Sud, en Irlande du Nord et dans plusieurs pays d’Amérique centrale qui ont pourtant connu des guerres civiles atroces, seraient-elles à jamais interdites à l’Algérie ?

Face à ces violences qui s’enracinent et s’éternisent ; face à une paupérisation sans précédent de la société et au risque d’explosions sociales incontrôlées, une nouvelle crise politique vient, une fois de plus, occulter les problèmes dans lesquels la population se débat depuis sept ans. Une crise provoquée par une révolution de palais.

En novembre 1995 déJà, les militaires avaient imposé aux Algériens une élection présidentielle dont nous n’avons cessé de dire à l’époque – et notamment devant vous – qu’elle ne règlerait rien. Pourquoi ? Parce qu’en Algèrie, le pouvoir réel, c’est-à-dire l’armée et la police politique, n’a jamais résidé dans les institutions.

Il n’a utilisé ces institutions que comme courroie de transmission et paravent – c’était le cas du parti unique – ou comme faire-valoir et façade démocratique : c’est le cas du Parlement « pluralisteھ mis en avant pour prouver la SOI DISANT démocratisation du pays. L’absence de libertés démocratiques, la privatisation de l’Etat et du champ politique, en un mot l’interdiction faite aux Algériens de s’immiscer dans leurs propres affaires, ont permis au système de n’être comptable devant aucune instance dans une impunité permanente. Elle aura fait en même temps le lit des intégristes.

Le choix et le rôle du Président s’inscrivent dans ce « modèle instutionnel ». Les partenaires étrangers de l’Algérie ont refusé d’en tenir compte et ont soutenu le processus de légitimation des institutions lancé avec l’élection présidentielle de 1995. Au nom, nous ont-ils affirmé, d’une STABILITè qui s’ensuivrait forcément.

Moins de trois ans plus tard, l’annonce du départ anticipé – et obligé – du chef de l’Etat a montré combien cette stabilité était illusoire. Simplement parce que le fonctionnement même du régime génère une instabilité chronique.

En effet, le Président, choisi par la haute hiérarchie de l’armée et des « services » puis avalisé par les urnes, doit n’être que l’expression publique du consensus et de l’équilibre entre « décideurs ». Il n’est comptable en réalité que devant ces grands Electeurs à vie. Ceux là mêmes qui voient dans l’alternance clanique au sein de la nomenklatura, la meilleure garantie de pérennité d’un système qui se succède à lui même depuis plus de trois décennies.

Dès lors, le rôle du Président se résume à gérer le statu quo et à veiller au respect des équilibres internes du régime : équilibre des appareils politiques et sécuritaires, équilibre des chasses gardées commerciales, équilibre dans le partage de la rente…

La révolution de palais qui, après plusieurs mois de luttes de clans féroces, a abouti au départ du président Liamine Zeroual, illustre cette logique implacable. Une logique où toute volonté de changement dans les appareils, tout mouvement vers la société engendrent le conflit. Et condamnent les locataires de la Présidence à être renversé comme Ben Bella par un coup d’Etat en bonne et due forme en 1965 ; à démissionner à l’exemple de Chadli et de Zeroual, ou à être purement et simplement exécuté, en direct à la télévision, à l’instar de Mohamed Boudiaf.

La révolution de Palais qui a poussé le président Zeroual vers la sortie a un autre enseignement majeur. Elle a fait voler en éclat la crédibilité de l’édifice constitutionnel et institutionnel que les autorités algériennes se sont tant vantées d’avoir « parachevé ». Tout s’est passé en effet dans l’opacité et en dehors des nouvelles institutions dites élues, particulièrement du Parlement pluraliste« . La Constitution de 1995, pourtant faite sur mesure par et pour les militaires, a pesé de peu de poids dans toute cette crise. Le chef de l’Etat – »légitime car élu », nous disait-on – n’a eu d’autre alternative que de se démettre. Pourtant jamais, président algérien n’avait disposé de pouvoirs constitutionnels aussi importants…

Les Algériens, tenus totalement à l’écart de ces règlements de compte au sommet, n’en auront vu que l’écume : des polémiques ordurières dans la presse, des insultes – jusque-là réservées aux véritables opposants du régime-, et surtout des révélations sur les dossiers jusqu’ici tabous de la répression…. Le déballage ahurissant auquel viennent de se livrer les différents clans du système a levé un voile terrible sur certaines de ses pratiques. Y compris sur la répression et l’utilisation de la torture dès octobre 1988. On a pu ainsi apprendre au hasard de quelques lignes au bas d’un immense article s’en prenant au ministre de la Justice que ….37 prisonniers politiques avaient péri asphyxiés dans les véhicules qui les transféraient d’une prison à une autre en 1997. Terrible mépris pour la vie, banalisation de la mort.

Fermera-t-on encore longtemps les yeux sur une politique et des pratiques qui ont mené le pays au bord du gouffre ? Les témoignages sur l’ampleur et la barbarie des exactions commises par les extrémistes des deux bords, comme les faits révélés par ce grand déballage médiatique, rendent chaque jour plus coupable le silence d’une communauté internationale qui, concernant l’Algérie, ne pourra plus jamais dire : « On ne savait pas ».

A l’issue d’une énième crise au sommet, le pouvoir réel s’est donc débarrassé d’un président et s’est donné le temps et les montages nécessaires pour choisir son successeur. Cette nouvelle crise est imposée aux Algériens sept ans après qu’un « coup dEtat à blanc » et l’annulation des élections législatives de 1991 aient fait basculer notre pays dans les violences.

Aucune de ces crises à répétition n’a jamais été mise à profit pour changer de cap. Pour notre part, nous ferons tout pour éviter que cet épisode se solde par la mise en place d’un nouvel équilibre entre les clans et se traduise par une nouvelle occasion perdue. Une occasion perdue pour l’Algérie, pour le retour à la paix et pour la démocratisation de notre pays.

Chers amis,

La situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui après sept ans de conflit prouve, si besoin en était, qu’il n’y a d’autre issue à la crise que politique. Comment y parvenir ? Par une vraie négociation avec tous les acteurs politiques qui comptent, qui veulent un véritable processus de paix et de réconciliation nationale. L’exemple de l’Irlande du Nord nous délivre un message essentiel : avec la volonté d’arrêter la spirale de violence, c’est la dynamique de reconciliation qui imposera d’elle même les garanties que chacun doit donner aux autres et que tous doivent donner à chacun.

La démocratie de façade et un pouvoir autoritaire nous sont aujourd’hui présentés comme la seule solution. Ils sont au contraire le problème. Quand l’Etat est privatisé, il n’y a pas d’Etat. La priorité, le plus urgent, est donc de rendre l’Etat à la nation, c’est à dire aux citoyennes et aux citoyens.

Le pouvoir -et ceux qui le soutiennent trop complaisamment – doivent reconnaître l’échec de la stratégie de guerre mise en place pour éradiquer le terrorisme islamiste.

Il est temps de faire un diagnostic honnête et complet de la crise. Il convient donc au préalable d’arrêter de mentir et de se mentir afin de mieux identifier les blocages. Cet ètat des lieux doit être fait, ensemble, en présence de la presse nationale et internationale.

Qui dit négociation sous entend évidemment la fin des diktats, des ordres du jour ficelés à l’avance, des acteurs imposés. Il faut tourner la page des faux « dialogues » et ne pas oublier que la récente crise présidentielle », marque l’échec de toute une stratégie de normalisation fondée sur la politique du tout-sécuritaire et sur des élections truquées. Des truquages sur lesquels la communauté internationale a fermé pudiquement les yeux.

Quoi de plus absurde qu’un retour à la case départ après sept ans de gâchis indescriptible ? C’est la raison pour laquelle la négociation doit porter sur une sortie de crise globale politique avec une période et des institutions de transition gérées à plusieurs. L’échéance électorale à venir doit s’inscrire dans cette démarche globale et consensuelle nécessaire à l’amorce d’une dynamique de paix et de réconciliation nationale.

Chers amis,

|NOTRE PAYS A BESOIN D’UN ETAT CIVIL, QUI NE SOIT NI SOUS LA TUTELLE DE L’ARMEE NI SOUS L’EMPRISE DE LA RELIGION. Mais qui ne soit ni contre l’armée ni contre l’’slam|

Pour vous, pour nous, parvenir à une stabilité durable dans notre pays est un objectif stratégique fondamental. Accepter aujourd’hui des élections présidentielles dans les mêmes conditions qu’en 1995, c’est se condamner à reproduire les mêmes schémas trompeurs et donc, au bout du compte, les mêmes effets. C’est accepter que les violences s’enracinent définitivement en Algérie. C’est travailler à la déstructuration d’une société déjà exsangue. C’est pousser chaque jour plus de gens au désespoir et à la volonté de quitter le pays.

| Seul un compromis historique pour la paix et la réconciliation nationale mettra fin au processus de destruction de notre pays et permettra de réaliser le consensus politique et social le plus large, avec toutes les forces politiques qui condamnent la violence, autour d’une issue politique, pacifique et globale à la crise |

Dès lors, l’élection présidentielle ne se pose pas en terme de candidat civil ou militaire. Elle se pose en terme de candidat-marionnette ou de président réellement élu avec, à terme, un transfert du pouvoir de l’armée vers les civils.

NOTRE PAYS A BESOIN D’UN ETAT CIVIL, QUI NE SOIT NI SOUS LA TUTELLE DE L’ARMEE NI SOUS L’EMPRISE DE LA RELIGION. Mais qui ne soit ni contre l’armée ni contre l’’slam. Car notre pays aura toujours besoin d’une armée forte pour accomplir les missions constitutionnelles qui seront les siennes.

Seul un compromis historique pour la paix et la réconciliation nationale mettra fin au processus de destruction de notre pays et permettra de réaliser le consensus politique et social le plus large, avec toutes les forces politiques qui condamnent la violence, autour d’une issue politique, pacifique et globale à la crise.

C’est cette démarche -et pas de sombres tractations de coulisses- qui constitue la garantie politique essentielle pour permettre un climat favorable à toute consultation électorale libre et crédible.

Chers amis,

Nous l’avons toujours dit : la solution – avec les compromis et les garanties qu’elle implique – viendra des Algériens ET DES ALGèRIENS SEULS. Mais la communauté internationale a une responsabilité fondamentale : ne pas cautionner une fois de plus un fait accompli et ne pas crédibiliser un processus qui ne réglera rien et prolongera un statu quo qui détruit notre pays et COMPROMET LA DèMOCRATISATION DE TOUTE LA RèGION.

Ma conclusion est un cri d’alarme, un appel :

à l’Internationale Socialiste pour une solidarité effective et permanente avec le peuple algérien,

aux gouvernements européens sociaux-démocrates pour qu’ils parlent d’une même voix, s’impliquent collectivement en vue de la paix et s’engagent résolument pour une aide massive à la reconstruction et au développement soutenu de l’Algérie.

Je vous remercie.