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Entretien « Comment a-t-on pu en arriver la ? » Libre Algérie, Octobre 1988

Libre Algérie – Hocine Ait-Ahmed, que vous inspirent  les événements que vient de vivre l’Algérie ?

Hocine Ait-Ahmed – Je voudrais dire un mot sur la répression. On parle beaucoup du terrorisme international, du terrorisme individuel, nous sommes là confrontés au véritable terrorisme d’etat, c’est-à-dire une répression d’un caractère sauvage, destinée à  faire peur, à terroriser. Je n’aurais jamais imaginé que l’armée algérienne tire sur les Algériens. Souvent, nous nous sommes posés entre amis et même en réunion, entre responsables politiques, la question de savoir si l’armée en cas de manifestations ou de débordements oserait tirer. On sait posé la question au lendemain notamment des manifestations de Sétif et de Constantine et aussi après le printemps kabyle. Nous avions conclu qu’il y aurait peut être des soldats qui obéiraient à leurs chefs et qui tireraient mais, si les manifestations persistaient, nous étions persuadés qu’ils retourneraient leurs armes contre leurs chefs et que l’on appelle la logique de la hiérarchie ne résisterait pas à la fraternité qui s’est construite pendant la révolution.

Eh bien, j’ai été véritablement consterné de voir que l’on a tiré à la mitraillette sur des enfants et que l’on a torturé. Et que tout cela s’est fait de manière délibérée, gratuite, pour faire mal. Je ne vous parlerai pas de la villa Susine et de la honte d’avoir repris les mêmes lieux, cela n’a pas été le seul endroit, l’armée a emmené des jeunes vers deux camps: l’un situe à Tamenttouste, l’autre au Club des Pins. Je crois que l’une des questions que nous devons nous poser maintenant, c’est comment a-t-on pu arriver à une sauvagerie ? Est-ce le fait qu’il y ait des gens qui vivent de luxe qui dépasse les Rockfeller ? Est-ce cette débauche de nourriture pour certains alors que la majorité de la population ne trouve rien à se mettre sous la dent ?

De telles différences de niveau de vie constituent une sauvagerie surtout lorsque l’on se souvient de l’esprit égalitariste qui a régné pendant la révolution et qui faisait que les prisonniers algériens se partageaient un bonbon. Sauvagerie aussi dans les relations sociales, chez cette nomenklatura qui a bénéficié de privilèges, normes sauvagerie chez ces officiers et ces notables qui pratiquement ont privatisé le plus clair des richesses publiques en se les appropriant. Dans ce contexte, pour protéger leurs privilèges, il n’y avait pas d’autre solution que d’aller jusqu’au bout, c’est à dire de faire tirer sur leurs frères.

Une autre réflexion qui me vient à l’esprit à propos de cette violence étatique, c’est ce que disait Hannah Arendt au sujet de Buchenwald qui s’est mis en place dès 1933, lorsque le régime nazi a confisqué aux juifs leur citoyenneté. Il y a toujours un commencement, et cela pour dire que les responsables ne sont pas ceux qui ont tiré, ce sont aussi les potentats de la plume, tous ceux qui ont préparé et profité du monopole économique et social.

A propos du référendum, je pense que les Algériens ne se sont pas passionnés pour le référendum avec le sentiment de devoir participer au renforcement du pouvoir du parlement. J’ai eu le plaisir de dire aux téléspectateurs, en Suisse, que je ne voyais pas Solidarnosc et le peuple polonais se réjouir et militer pour renforcer les pouvoirs de la Diète. Face à Jaruzelski, ce qui importe c’est le mode de représentation du parlement, c’est la liberté syndicale pour les travailleurs et le peuple polonais d’avoir les mouvements politiques de leur choix. Les Algériens savent aussi que la démocratie c’est la représentavité du Parlement actuel qui a été inexistant pendant les événements, et toute l’Algérie le sait.

De même le parti, de même le gouvernement qui veut aujourd’hui renforcer le pouvoir du Parlement! S’est-il soucié de son existence pour proclamer l’état de siège et en définir les modalités pratiques? Etait-il nécessaire d’organiser ce référendum pour modifier une Constitution qui pouvait l’être par le parlement? Pourquoi ne pas avoir fait voter le peuple par exemple sur l’interdiction de la torture, sur l’indépendance de la magistrature avec tout ce que cela comporte dans un état de droit?

Ce gouvernement se préoccupe tout à coup des droits de l’homme mais alors, dans ce cas, comment peut-il justifier la reconnaissance d’une Ligue des droits de l’homme au détriment de l’autre qui a le mérite d’existence? Je crois que les hommes au pouvoir mettent les pieds dans quelque chose qu’ils ne maîtrisent pas tout à fait et qu’ils s’exposent précisément à devoir rendre des comptes au peuple algérien. C’est pour cela qu’ils préfèrent charcuter une Constitution, en faire un habit d’Arlequin plutôt que de redonner au peuple sa souveraineté d’élire une Assemblée nationale constituante.

Il vient de se produire un traumatisme et on répond par un référendum. Il ne peut pas exister de geste de confiance à l’égard de Chadli parce que il y a eu des morts et que les criminels n’ont pas été dénoncés ni traduits en justice, comme les tortionnaires  d’ailleurs. Alors je pense qu’on ne peut pas dire du résultat de ce référendum qu’il constitue un chèque en blanc, mais que des gens ont été tellement secoués par ce malheur qu’ils veulent bien entrevoir dans n’importe quel geste du pouvoir une possibilité de sortir du système du parti unique, parce que c’est de cela qu’il s’agit.

Le peuple algérien veut en finir avec le régime qui s’est instauré depuis 1962. Et des centaines d’Algériennes et d’Algériens ne sont pas morts pour le chef  de l’état procède à profit à une simple rééquilibrage des appareils, à un changement de personnes.

Libre Algérie – Comment peut-on envisager aujourd’hui une élection libre démocratique et pluraliste quand il n’y a pas en Algérie d’autres forces politiques organisées que celles du pouvoir ? Pensez-vous qu’autour de tous ces comités qui sont en train de naître, chez les médecins, les étudiants, les journalistes et curieusement pas chez les travailleurs, puisse exister une expérience durable de pratique démocratique ?

Hocine Ait-Ahmed – C’est évident que l’on ne peut pas passer brutalement de la dictature, telle que nous la connaissons à un régime démocratique à moins d’en avoir la farouche volonté politique. Je veux dire par-là que le peuple algérien qui souffre des mésaventures de la dictature peut difficilement traduire ses aspirations, précisément parce qu’il y a eu la « trahison des clercs  » et que l’intelligensia n’a pas joué son rôle. Il est donc évident que l’essentiel réside dans la volonté politique qui est le contraire de la volonté de structurer les aspirations populaire, de dire sans cesse: il faut ceci au peuple, il faut cela au peuple, sur la base de l’expérience qui s’est relevée désastreuse, d’exclure les plate-forme octroyées, les réformes octroyées, les lois cadres octroyées. Il faut aller à l’écoute de ce peuple pour lui permettre véritablement de s’exprimer et de s’organiser dans toute sa spontanéité et inciter les couches sociales qui ne sont pas organisées à le faire. Je pense aux travailleurs, déjà structurés, soit par les comité du FLN, soit par le PAGS. Il faut véritablement créer un choc psychologique qui leur permette de se sentir libre de s’organiser.

De même, il faut inciter les femmes à d’organiser aussi librement et à l’échelle nationale. Tout ce que je peux dire, tout ce que je peux conseiller, c’est que les travailleurs, les femmes, les jeunes puissent véritablement saisir leur destin avec leurs propres structures, en dehors de tous les notables de la révolution. C’est la jeunesse, qui d’ailleurs constitue la majorité des Algériens, qui doit véritablement être l’artisan de son histoire.

Je pense que pour rendre le pouvoir à la société algérienne, un gouvernement d’unité nationale devrait se constituer. Il permettrait d’instaurer des débats qui encourageraient un processus progressif et pacifique d’organisation sociale à l’échelle nationale. C’est ce que je n’ai pas cessé de dire par exemple aux deux ligues des droits de l’homme, lorsque l’on m’a demandé d’encourager la fusion. J’ai répondu que je n’étais pas la pour encourager les fusions à l’esbroufe, entre états-majors. A quoi bon de construire des comités qui comme ceux de l’UGTA ne sont que des gadgets auprès  des organisations internationales ? Ce qui est important, c’est d’impulser les débats les plus ouverts et que l’idée des droits de l’homme imprègne la société algérienne. Donc, d’organiser les deux ligues, à l’échelle nationale, d’expliquer sans cesse ce que c’est la bataille pour les droits de l’homme, de distribuer la Déclaration universelle. Aujourd’hui, comme hier, on assène des slogans à une population qui est dépolitisée, cela ne rime à rien. Il faut un travail d’information et de formation. C’est un préalable. Une fois cela fait, organiser le débat sur une ou deux ligues et que la fusion se fasse dans la clarté et que les gens en soient véritablement partie prenante à tous les niveaux. Ce qui compte, pour le moment, c’est qu’il n’y ait pas de semblant d’organisation.

Une question qui me tient terriblement à cœur, aussi, c’est la situation des femmes dans notre pays. C’est dans ce domaine où la régression a été spectaculaire quand on pense au rôle irremplaçable qu’elles ont joué dans la guerre de libération. Aujourd’hui, il est déchirant de voir quelques femmes, les notabilités, monopoliser, bloquer l’organisation féminine et permettre que se vote au Parlement un Code de la famille régressif du point de vue de la vie algérienne. Un jour, il y a assez longtemps, des femmes algéroises sont venus me dire: « Nous allons demander à Chadli que tu rentres et s’il ne le veut pas, nous allons faire une manifestation « . J’ai répondu  » Ne vous trompez pas de cible, ça c’est un problème politique; si vous avez la possibilité de faire des regroupements de femmes, allez-y, organisez-vous, discutez de votre statut, de votre place dans la société algérienne, imposez vos revendications ». Cela concerne donc peu de femmes qui se réunissent pour un tea time à la menthe accompagné de macroutes. Il faut que les travailleuses dans les usines, il faut qu’à la campagne les femmes puissent se rassembler, et définir elles mêmes des structures de débat et d’action.

Pour moi, c’est ça la révolution. On peut relancer la révolution algérienne de manière pacifique en engageant un débat qui arrache la société de sa passivité, à ses pesanteurs historiques, et si on veut véritablement rénover la société, l’arracher au conservatisme, cela se fera avec ces associations. C’est très important, j’attache beaucoup d’importance à ce mouvement, autant qu’à mon parti. Un parti est un moyen, ce n’est pas une fin. La fin c’est le bonheur de la société.

– Libre Algérie – Il y a eu quelques changements dans l’équipe dirigeante. Messaâdia et un certain nombre de personne ont été limogés. Le parti a disparu pendant les événements. Comment analysez-vous ce qui peut se passer, dans un avenir proche, du côté des clans et le rôle de l’armée, surtout ?

Hocine Ait-Ahmed – A propos de Messaâdia, tout le mode aujourd’hui cri « haro sur le baudet « , mais la question que l’on oublie de se poser, c’est comment un personnage si plein de défauts a-t-il pu faire la loi en Algérie ? C’est la preuve que le système du parti unique permet la promotion de tous les aventuriers. Il faut tout de même dire que le parti n’est pas l’essentiel du pouvoir, chez nous comme ailleurs, il est souvent un appendice, voir une coquille vide, une espèce de fiction, un burnous de chasteté qui permet à d’autres forces de régenter le pays en toute liberté. Chez nous, en tout cas, l’armée et la police politique sont les véritables maîtres du pouvoir. La preuve, les cinq congrès successifs du FLN ont effectivement été dominés par l’armée et la police politique d’une manière toute à fait flagrante, non seulement par la représentation officielle, les membres de ces deux institutions y étaient majoritairement représentés, mais en plus par tous ceux qui parmi les cadres de la nation ( ou dits de la nation ), appartiennent d’une manière clandestine, à la police politique ou à l’armée.

On a donc tort de se focaliser sur le parti uniquement et d’oublier que le parti n’a aucune autonomie vis-à-vis de ceux qui dirigent l’armée et la police politique. La démocratisation ne pourra se faire que si l’armée retrouve ses attributions normales, c’est-à-dire à la défense nationale, et qu’elle rentre dans les casernes. On dit en plaisantant que la guerre était une chose trop grave pour la confier à des militaires, comment confier à ces mêmes militaires le développement d’un pays, sans aboutir aux situations apocalyptiques que nous venons de connaître ?

– Libre Algérie – Le Premier ministre vient d’être désigné, il s’agit de Merbah, qui est un homme pas vraiment modéré mais qui a été bien perçu par les paysans grâce à la réforme agraire. Comment interprétez-vous cette nomination ?

Hocine Ait-Ahmed – Vous savez, on parlait beaucoup de lui dans certains cercles politiques. J’étais un peu au courant de cette éventualité, mais elle paraissait peu crédible. J’ai été étonné que Chadli fasse appel à lui, parce qu’auparavant on avait parlé de Benylles qui était le chef de la marine, puis on a dit qu’il s’était rendu coupable d’avoir conseillé à Chadli de démissionner pendant les événements.

Je pense qu’il avait quelques chances d’être désigné car c’est un homme qui sécurise l’armée et qui semble pondéré. Je ne fais pas son apologie, je ne la connais pas personnellement, mais enfin c’est pour dire qu’on a parlé de Merbah dernièrement seulement.

Merbah n’est pas un inconnu, il était le chef de la Sécurité Militaire de 1962 à 1980. C’est dire qu’il est à l’origine de tout ce système. Comment, après avoir élaboré, consolider, la défense de ce système pendant dix-huit ans pourrait-il maintenant concevoir sa destruction, comment pourrait-il se ranger du côté du peuple algérien ? Je le souhaite, mais n’y crois guère ! Il a été l’artisan du parti unique parce que le parti unique était la meilleur manière de permettre à son pouvoir de s’exercer pleinement. Mais je pense quand même qu’il n’y a pas de fatalité à ce qu’il continue à faire aujourd’hui, ce qu’il a fait hier à la tête de la SM.

J’en veux pour preuve l’expérience tunisienne. Ben Ali est issu des Services, or il est assez intelligent pour se rendre compte que le monde évolue vers la démocratisation et que, même dans les pays tiers monde, après les échecs successifs de décolonisation, il se produit un certain ressaisissement. Les superpuissances elles-mêmes renoncent à cette sorte de manipulation systématique des gouvernements des pays tiers monde et qui en faisait des dictatures.

Pour en revenir à Merbah, après son passage à l’agriculture, on a parlé de son bon travail, on a dit qu’il avait augmenté la production, qu’il avait fait une politique de crédit intéressante au profit des petits fellah. On a dit aussi qu’il avait mené une politique de coopération très approfondie avec les Américains et que, fasciné par les modes de production et d’appropriation de la terre au USA ( où il a effectué plusieurs voyages ), il a exerce une grande influence sur Chadli dans le sens de la libéralisation économique ( il a d’ailleurs été à l’origine du voyage présidentiel aux USA ). Donc est-ce que Merbah va être le partisan sans nuance de la libéralisation parce qu’il a été à l’agriculture. De toute façon, une libéralisation économique qui se ferait au profit des privilégiés ne pourrait que renforcer le mécontentement et réamorcer la pompe de la violence.

– Libre Algérie – Le rôle de l’armée en Algérie ne date pas de l’indépendance mais bien avant. Ne pensez-vous pas que beaucoup de choses se sont mises en place durant la guerre de libération nationale ?

Hocine Ait-Ahmed – C’est juste qu’il n’y a pas de génération spontanée et certaines habitudes ont été prises pendant la guerre de libération. Il y en a d’ailleurs qui sont le produit de luttes internes entre partisans de l’omnipotence des militaires et ceux que l’on appelait les  » politiques « , bien que ces luttes internes aient été un peu schématisées, voir faussées, par d’autres luttes de personnes, etc. Mais, en tout état de cause, la mainmise des militaires, ou des soi-disant militaires, sur la révolution était une réalité. Je pense notamment à l’importance prise au sein du GPRA par le trio Krim Belkacem, Ben Tobbal et Boussouf. Krim était à la guerre, Boussouf aux renseignement et Ben Tobbal à l’intérieur. C’étaient des ministres qui apparemment n’avaient pas de prérogatives plus importantes que les autres, sauf qu’ils détenaient les appareils qui étaient les véritables pouvoirs.

Je pense, aujourd’hui que la violence engendre tous ces phénomènes militaristes. La plupart des pays qui ont accédé à l’indépendance par la lutte armée et donc par la violence, même lorsqu’elle leur a été imposée par le colonisateur ou l’occupant ont pu difficilement échapper à la fatalité militariste. Dans le cas de l’Algérie, je pense que le phénomène auquel il faut réfléchir, c’est le rôle joué par la police politique et la manière dont elle a donné une certaine cohésion au régime. C’est la police politique qui a conçu non seulement un projet de société où l’armée serait le fer de lance, comme dans l’Egypte nasserienne (le modèle égyptien a beaucoup joué sur l’imaginaire de cette classe politique), mais aussi cette stratégie politique qui permet d’éliminer le peuple algérien.

Je vous dirais que j’ai toujours considéré que la crise des institutions du GPRA, notamment la lutte contre et l’état-major avait été organisée pour préparer le désencadrement du peuple algérien à l’intérieur comme dans l’émigration. Si vous analysez la composition du personnel politique depuis l’indépendance, vous vous rendrez compte que se sont les notables qui étaient à l’extérieur, au sein des forces militaires et politiques qui dirigent encore l’Algérie. Il y a donc continuité dans ce point de vue-là, mais la vraie déstabilisation de notre société, c’est lorsque l’armée a pris le pouvoir. A l’époque, le grand slogan, c’était,  » l’armée fer de lance de la révolution, l’armée n’est pas l’armée classique, c’est l’armée du peuple, c’est l’armée du plus pauvre « , considérant toute autre formule, parlementarisme par exemple, comme attribut de la « démocratie bourgeoise « .

Aujourd’hui, les temps ont peut-être un peu changé pourtant l’armée et ses officiers se sont enrichis et participent à l’exclusion du peuple algérien. Il faut complètement revoir le système politique. Il y a suffisamment d’officiers modernes pour concevoir une défense nationale fondée sur la citoyenneté. Une armée coupée de son peuple ne vaut rien. C’est le peuple algérien dans son automobilisation qui a arraché l’indépendance.

– Libre Algérie – En France, la communauté algérienne s’est mobilisée très majoritairement et sans équivoque aux côtés des manifestants du pays. Ce fut tout de même une surprise alors que les revendications d’intégration à la société française ne laissaient pas supposer à un tel intérêt pour la politique algérienne. La deuxième surprise fût le comportement du gouvernement français et des directions politiques, aussi bien à droite qu’à gauche. Quel est votre sentiment sur la manière dont a réagi la société française ?

Hocine Ait-Ahmed – Effectivement, l’émigration a réagi d’une manière très forte aux événements douloureux qui se sont produits en Algérie. J’ai été moi-même ému par l’émotion de l’émigration. On s’était détaché d’un pouvoir et on pensait être détaché d’un pays, puis soudain on se rend compte que c’est le pouvoir qui a provoqué le désenchantement de l’émigration. L’émigration est souvent vécue par le régime comme une invasion culturelle, comme un véhicule dangereux des notions démocratiques, et c’est ainsi que s’est développé, faute de politisation, un sentiment de frustration.

Les Algériens sont jaloux des médicaments que l’émigration peut trouver à volonté en France et que, eux ne trouvent pas, ils sont envieux des nombreux journaux, de la multitude des chaînes de télévisions, d’une vie normale en quelque sorte. Plutôt que de permettre le développement d’une conscience de classe, le pouvoir a encouragé ces instincts de vengeance sociale, ce qui est malsain et ne peut que dégénérer en violence. L’émigration avait donc quelques raisons de se sentir mise en accusation par le régime, et pourtant cela n’a pas atténué la réaction profonde des émigrés à ce qui s’est passé dans leur pays.

Ils ont réagi d’une manière non seulement affective, mais politique et intelligente, ils se sont organisés et je pense que maintenant, l’intérêt et l’action des émigrés vont se poursuivre et qu’ainsi ils continueront à jouer le rôle de complémentarité qu’ils ont toujours joué dans l’histoire de l’Algérie, sinon un rôle d’avant-garde dans le mouvement de libération social.

Par rapport au gouvernement, oui, ce que l’on peut constater, c’est la faiblesse des réactions au regard de la violence de la répression. J’ai été frappé, comme beaucoup d’autres, par cette différence de comportement de la classe politique française face à la répression en Tchécoslovaquie ou en Pologne devant la terreur exercée par l’armée algérienne. J’ai été vraiment consterné par cette langue de caoutchouc qui a prévalu dans les instances dirigeantes françaises. Par contre, j’ai remarqué moi-même dans la rue qu’il existe vraiment des liens profonds entre le peuple algérien et le peuple français, mis à part une minorité vraiment très faible de racistes, et cela m’a conforté.

Je considère que le gouvernement français n’a pas saisi l’occasion d’apporter son soutien au peuple algérien dans un des moments les plus difficiles de son histoire, alors qu’il pouvait le faire sans avoir à relâcher sa coopération avec l’état algérien n’est-il pas digne de la même solidarité, de la même attention, que le peuple polonais ou sud-africain ? C’est ce qui m’a le plus frappé et, ça, les Algériens ne pourront pas l’oublier.

Libre Algérie
Octobre 1988