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Hocine Aït-Ahmed – Entretien avec « Algérie Actualité » : L’hirondelle et les faucons, semaine du 16 au 22 Avril 1992

Algerie Actuelle : Tel qu’il est parti, est-ce que Boudiaf a une chance d’aboutir ?

Hocine Ait-Ahmed : Je reposerai la question autrement : est-ce qu’on peut s’en sortir sans le retour au processus démocratique ? Si on a la conviction comme nous, que seule la démocratie peut permettre à notre pays de retrouver sa cohésion de sauvegarder son unité et de réunir les chances d’un développement rapide ; eh bien, je pense que Boudiaf devrait s’inscrire dans cette perspective. Est-ce qu’il a les moyens de faire revenir l’Algérie à la transition démocratique ? Je crois que seul Boudiaf est en mesure de répondre au problème qui se pose à lui. C’est lui qui a les données qui permettent de juger. Mais la politique suivie jusqu’à maintenant, face à l’intégrisme, s’est soldée par un échec. L’ordre public n’a pas été rétabli, au contraire aujourd’hui, nous n’allons pas vers une reprise de la démocratie, mais vers l’inverse. C’est-à-dire vers les règlements de comptes, vers les aventures à la latino-américaine. L’Etat est en pleine déliquescence, les institutions de sauvegarde de l’unité nationale, je dirais l’armée, qui elle est un atout, pour la défense de ce pays, ne peut pas ne pas ressentir les échecs sur le terrain. Face à ces blocages, il n’y a pas pour Boudiaf d’autres solutions que de sortir du cercle dans lequel il est enfermé.
Il ne manque pas d’hommes intègres, intelligents, et jeunes. Je me suis même permis de dire, lors de ma conférence de presse, que je pourrais offrir à Boudiaf 60 cadres d’envergure nationale. C’est dire que pour peu que l’on se libère des contraintes imposées, il y a des solutions. Est-ce que Boudiaf peut s’en sortir ? Il ne le peut que par le retour à la démocratie, que par un grand dialogue national.

II semble que le problème qui se pose aujourd’hui est celui-ci : faut-il ou pas dialoguer avec le FIS?


Le FIS n’est pas un phénomène de génération spontanée, Je ne crois pus que sur le terrain, il y ait eu un parti qui se soit battu autant que le FFS contre l’esprit totalitaire, contre le FIS. Nous sommes donc à l’aise pour dire que ce problème a des racines dans la société : ces racines ne sont pas religieuses ou hiérarchiques dans le sens iranien. Ces racines sont sociales, ce sont les laissés-pour-compte d’une politique de modernisation qui a échoué. Nous l’avons dit et répète, ce n’est pas avec une reprise de la répression que ce problème sera réglé. Le 7 juin dernier, deux jours après l’état dé siège, j’ai dit devant la presse que l’état de siège ne s’imposait pas, parce que l’ordre public était maitrisable, autrement que par l’intervention militaire et que de toutes les manières, cette intervention n’allait pas régler le problème. Je dirai en passant que si certains centres de pouvoir n’avaient pas d’autres buts que celui de dissoudre le FIS, n’était-ce pas la meilleure occasion de le taire en juin dernier ? Au moment où le FIS avait perdu tout crédit, avec l’échec de son appel à la grève ? N’était-ce pas le moment rêvé ? Mais ces centres de pouvoir visaient autre chose, ils visaient à empêcher l’alternance, donc à empêcher la tenue d’élections législatives.
Je reviens au FIS pour dire que la répression, en 4 mois d’état de siège, ne fait que renforcer le prestige de ceux qui ont été détenus, et aboutir au verdict du 26 décembre. Aujourd’hui, les résultats sont là : la répression débouche sur le terrorisme, le contre-terrorisme. C’est le cycle infernal de répression et de violence. Toutes les aventures sont possibles dans cette politique autoritaire, volontariste, fondée uniquement sur l’état d’urgence. Je lance un appel aux Algériens pour taire leurs rancœurs et leur haine, de mettre l’extrémisme au vestiaire. La patrie est en danger, l’unité nationale est menacée, l’Etat même a démissionné et risque de voler en éclats, En ce qui nous concerne, je ne puis rien concevoir en dehors de la fraternité algérienne. Il faut que le mot Rahma trouve son application dans l’ouverture d’un dialogue sans exclusive, sans esprit sectaire, En tout cas, moi je suis prêt à rechercher, avec toutes les forces concernées, les voies qui permettent d’arrêter cet engrenage infernal.

Vous êtes prêt à dialoguer avec tout le monde, c’est-à-dire les partis, le pouvoir, Boudiaf… ?
On nous a accusés de faire cavalier seul. Nous sommes prêts à rencontré aussi bien les hommes du pouvoir que les partis politiques représentatifs, pour ouvrir un processus de retour à la transition démocratique, parce que, je le répète, il n’y a point de salut en dehors de la démocratie. La voie de la répression a échoué, il est possible de discuter à nouveau.

En même temps, comment un pouvoir qui a annulé les élections pour éviter que le FIS n’arrive au sommet, admet qu’il faut aujourd’hui dialoguer avec ce parti ?
Le paradoxe n’est pas là. II est dans le fait qu’on ait annulé le second tour, parce que la démocratie ne se donne pas, elle se construit. Il fallait aller au second tour, et soumettre à l’épreuve du pouvoir le FIS. Avec la certitude, en ce qui nous concerne, qu’il aurait implosé, parce qu’il n’a pas de programme, et pas d’expérience dans la gestion. Il y va de l’avenir de notre pays, il ne faut donc pas être prisonnier de quelques contradictions d’ordre rhétorique. La réalité est là, le pays est en train de couler, le peuple désespère, la situation économique se détériore et ajoute quelques ingrédients à la révolte populaire. Nous avons préconisé au FFS quatre formules : la constitution d’un gouvernement provisoire avec des personnalités non partisanes, ce qui s’inscrirait dans la rupture radicale ; son rôle serait de préparer les élections pour une Assemblée nationale constituante.
Tout milite dans l’impératif de donner à ce pays une assise constitutionnelle solide. Vu la non-constitutionnalité du régime actuel, les contradictions qui existent entre les différentes institutions, et surtout le fait que l’Algérie est presque en état d’anti-constitutionnalité à l’égard d’elle-même, ce gouvernement provisoire devrait donc préparer un dispositif électoral, en concertation avec les partenaires politiques pour que, notamment, le mode de scrutin ne puisse pas donner une majorité, si elle n’existe pas dans la société.
Une autre idée nouvelle qui nous semble très appropriée à l’heure actuelle où il y a coupure entre l’Etat et la société : une conférence nationale de surveillance de la transition démocratique.
Cette conférence serait paritaire : d’un côté l’Etat et ses institutions, et de l’autre les partis politiques. Il convient de mettre sur pied un organisme qui puisse faire en sorte que, pour une fois de son histoire, l’Algérie puisse réussir ses élections.


Enfin, un programme minimum autour de quelques principes tangibles, comme le respect des droits de l’Homme, l’alternance, la non-politisation de la religion, des mosquées par quelques partis ou quelques institutions étatiques, quels qu’ils soient. Je tiens à rappeler que c’est l’intégrisme nationaliste du FLN qui a préparé la voie à l’intégrisme religieux du FIS ; c’est le FLN qui a le premier, lors de l’application de la révolution agraire, utilisé les mosquées, je ne conçois pas non plus que la télévision algérienne puisse montrer les dirigeants algériens en train de faire la prière. Ça les regarde. La prière est une affaire privée. C’est ainsi que l’on a fait de la surenchère et banalisé la politisation de la religion. Il faut que la scène politique aujourd’hui se modernise dans le sens de modernité et pas de modernisation, au sens où la politique doit s’autonomiser par rapport à la religion. C‘est donc autour de ces principes que s’engageraient les partis représentatifs. Il ne m’appartient pas de dire qui l’est et qui ne l’est pas, mais il est possible de tenir compte du dernier suffrage.

L’armée est de plus en plus impliquée dans des opérations de police. N‘est-ce pas dangereux pour elle d’abord?


Le rôle de l’armée est la protection de l’unité nationale. La défense de l’intégrité du territoire.
J’avais cru comprendre, un moment, que les dirigeants de l’armée étaient persuadés que pour accomplir leur mission de défense nationale, il leur fallait l’esprit civique et le patriotisme des Algériens, donc, il fallait permettre à la démocratie de réussir pour remobiliser cet esprit civique et patriotique. Alors, c’est vrai que, dans tous les pays du monde, le mal qu’on voudrait faire à une armée, c’est de l’engager dans des opérations de police. Le tort qui a été fait depuis le coup d’Etat, c’est d’avoir fait une mauvaise appréciation de la situation. C’est d’avoir eu une approche bureaucratique d’un problème politique. On s’est fixé une échéance de deux mois pour régler le problème du FIS, comme si c’était une histoire de mécanique qu’on voulait maîtriser, alors qu’il s’agit de psychologie, de problèmes sociaux, de réaction collective. L’armée doit retrouver sa place qui est dans les casernes ; elle doit pouvoir échapper précisément aux retombées d’un rôle qui n’est pas le sien.

Mais en même temps, M. Ait-Ahmed, avec ce terrorisme qui s‘installe, voyez-vous un autre choix?


Pensez-vous que, contre le terrorisme, il suffit de créer des groupes anti-terroristes. Vous ne vous imaginez pas toutes les conséquences qui peuvent en résulter, étant donné l’état de déliquescence de certains services de police surtout. La grande menace hégémonique risque de se concrétiser de la part de certains secteurs de la police politique. Où est-ce que nous allons avec cet engrenage ? Peut-être que l’ouverture d’un dialogue pourrait provoquer un choc psychologique, le calme et donner le sentiment que les problèmes peuvent être réglés par le dialogue. C’est pour cela que nous insistons sur la nécessité qu’il y ait de nouvelles têtes. Je pense que le retour de Boudiaf est une bonne chose. Mais qu’une hirondelle ne fait pas le printemps dans un pays où il y a tant de faucons.

Un dialogue suffirait malgré le problème de nos revenus extérieurs et la dette qui nous accable ?
L’Algérie n’a plus de politique, de grande politique ! L’Algérie s’est refermée sur elle-même. Sur le plan extérieur, où est le rayonnement de notre pays? Nous ne participons au règlement d’aucun problème international, pas même arabe. Nous avons le profil le plus bas. Il y a une conférence qui va se tenir en juin, à Rio. Une conférence dont les incidences sont extrêmement graves pour le Tiers Monde. Le chef de l’Etat ne manquera pas d’y aller. Mais il y va tout simplement pour signer une charte à l’élaboration de laquelle l’Algérie n’a pas participé, parce qu’elle a démissionné. Imaginez-vous qu’on va instaurer à partir de la charte, une police internationale pour surveiller certaines richesses et l’environnement. Les incidences sur la souveraineté sont évidentes, et il est certain que les grandes puissances industrielles vont profiter de cela pour essayer d’accaparer les richesses du Tiers Monde. L’Algérie a démissionné et qui plus est, elle n’a pas une projection extérieure d’une politique économique. Je m’explique : la situation dans laquelle nous nous débattons est le résultat de notre incapacité à gérer la dette. Nous n’avons fait que retarder des échéances, et le service de la dette nous prend les 3/4 de nos revenus en devises, alors qu’il nous est possible de régler ce problème par le biais de la restructuration bilatérale. Nous avons des pays créanciers comme le Japon, la France, ou autre, qui sont certainement disposés à discuter de projets de coopération, de co-développement à moyen et long terme. On met dans ces discussions, et le pétrole, et nos possibilités industrielles et toutes nos relations économiques, culturelles. Je suis persuadé que dans ce cadre-là, le problème de la dette va être réglé, soit par la diminution de la dette, soit par son effacement. J’aurais également suggéré que les pays endettés à revenus intermédiaires puissent se réunir et demander au «G7» d’effacer leur dette, comme l’ont fait les pays endettés les plus retardataires, sauf que, par souci de cohérence, si on opte pour la restructuration bilatérale, on ne va pas demander aux pays créanciers d’effacer la dette, il faut d’abord négocier. Or, qui peut négocier, qui peut engager le pays à moyen et long terme? Quel pays étranger peut accepter de traiter avec un gouvernement qui n’a pas de stabilité, qui n’a pas de base légitime ? C’est donc, dans cette voie qu’il faut aller. Cela renvoie toujours au fait qu’il faut d’abord donner une légitimité à nos institutions.

M. Aït-Ahmed, lorsque vous faites ce genre de proposition concernant la négociation bilatérale de la dette, est-ce que vous connaissez déjà l’intention de certains pays comme le Japon, ou l’Italie, quelles sont leurs dispositions à négocier et quelles sont, également, celles de certains pays du Sud à accepter la négociation «bilatérale dans le cadre d’un développement global ?».

Il faut dire que ce sont des formules nouvelles, pour nous qui sommes habitués à la «négociation globale» prônée par l’Algérie et qui a échoué, le «G7» exigeant des, négociations bilatérales, uniquement.
Je disais qu’il y a deux choses différentes, il y a la restructuration des relations bilatérales avec les pays créanciers. Mettre tout d’un côté et discuter des formes de co-développement et des formes de coopération. II y a l’autre aspect et qui, lui, est une manière de faire pression sur le «G7» pour qu’il efface ou qu’il diminue le poids de la dette. C’est ce qui s’est passé en Amérique latine. Il y a un plan américain qui a proposé que la plupart des pays d’Amérique latine comme le Mexique, l’Argentine, le Venezuela, puissent bénéficier de l’effacement de la dette comme en ont bénéficié les pays à faibles revenus.
Ce sont deux choses tout à fait différentes. Bon, est-ce que nous avons des informations selon lesquelles ces négociations pourraient réussir ? Oui.
Je dirais oui. Nous avons des cadres au sein du parti, qui ont travaillé au niveau le plus élevé de l’administration. Nous avons des contacts et nous savons aussi que le FMI ne verrait pas d’un mauvais œil que le problème de la dette soit résorbé dans ce cadre-là.

Nous n’avons pas, là non plus, l’habitude d‘entendre cela. Le FMI est présenté comme une institution hostile, qui va nous «bouffer», etc.
Cela ne nous dispense pas de réactiver notre politique extérieure, pour réformer les structures des instances internationales. Je dois dire par-là, qu’il est temps de revoir les fondements du FMI, qui datent des accords de Bretton-Woods en 1944. Aujourd’hui, je crois que la plupart des gouvernements pensent à la nécessité de donner une dimension sociale à toutes ces institutions, qu’elles ne soient pas seulement des institutions bancaires.

La rumeur qui fait de vous le Kabyle qui a des intentions pas tout fait claires revient encore.
Je sais qu’il y a, en ce moment, une véritable campagne d’intoxication en ce qui me concerne et en ce qui concerne le FFS. Il s’agit, notamment, d’un projet diabolique qu’on me prête : celui de proclamer une république kabyle. Je vais vous dire : je mets au défi quiconque m’apporte la preuve de ces accusations. C’est tout simplement une «chasse aux sorcières». Ceux qui font courir ce bruit, sont ceux qui ont échoué dans leurs tentatives de «ghettoïser» le FFS en Kabylie. Ils ont tout fait pour nous verrouiller en Kabylie, afin qu’ils puissent porter contre nous des accusations de régionalistes. Hélas pour eux ! Nous avons fait un congrès en toute transparence et nous avons vu que nous sommes un parti national. Nous avons agi dans la transparence. Chaque fois que nous avons fait des manifestations, nous avons tenu à respecter l’ordre public, la paix civile, parce que la paix civile, pour nous, n’est pas un mot d’ordre de propagande, mais une option stratégique. Cela nous amène à un autre cheval de bataille, à savoir que le FFS a une branche armée. Après la «branche armée» du FIS, voilà que le FFS est accusé, à son tour, d’avoir une organisation clandestine. Là, je m’inscris en faux et je mets au défi quiconque peut apporter la preuve que le FFS veut changer de stratégie. Le bruit a couru déjà en juin dernier, avant les législatives. «Oui, le FFS risque de remporter les élections législatives et en plus, il est en train de se préparer à une action armée. J’ai eu l’occasion, à l’époque, de voir le Président Chadli et j’ai tenu à lui dire devant tous mes camarades : «monsieur le Président, je voudrais que vous partagiez le sentiment que jamais on ne nous fera changer de stratégie. Nous sommes pour la paix civile, contre la violence, nous sommes pour l’unité nationale et personne ne pourra empêcher le FFS de devenir un grand parti national !». Alors qu’est-ce que vous voulez que je vous dise? Je suis un historique qui a essayé d’être fidèle à sa conviction démocratique.

Le débat sur la corruption, ou ce «strip-tease» de vieux comme on dit, qui fait que d’anciens dignitaires du régime s’accusent mutuellement, devrait vous faire dire quelque chose.
C’est de la gesticulation pour occuper l’opinion algérienne, sachant très bien que cela ne va déboucher sur rien. Je crois que le problème de la corruption ne peut être traité que politiquement, par la réorganisation de nos institutions politiques et par le retour à la légitimité populaire. Avant d’en arriver à la corruption financière, proprement dite, on passe toujours par la corruption des institutions. Ce n’est pas moi qui ai dit que le pouvoir absolu aboutit à la corruption absolue. Il faut d’abord que le pouvoir se réforme. Ceci dit, le peuple algérien doit savoir comment ses biens ont été gérés dans le passé. Il doit connaître les principaux dossiers de la corruption.

Vous estimez qu’il est absolument nécessaire que des dossiers soient ouverts.
Absolument. Mais ouverts dans un cadre de non-vengeance, de non-règlement de comptes, dans un cadre d’assainissement politique, au sens du respect de l’autre, au sens de cohésion des institutions. Un Etat fort, ce n’est pas celui qui aligne des tanks. Un Etat Fort, c’est celui qui a des institutions harmonieuses. Combattre la corruption, c’est avoir une justice qui mérite son nom, et qui soit autonome du pouvoir politique, il faut aussi une Cour des comptes qui ne soit pas préfabriquée, mais une cour de magistrats qui peuvent mener leur travail jusqu’au bout. Tout cela nous ramène à l’impératif de donner à notre pays un socle constitutionnel qui puisse rétablir la confiance. J’insiste encore pour dire que tout ce qui est vindicatif, tout ce qui est attaques personnelles, tout ce qui peut rabaisser le niveau politique, risque de porter atteinte à notre pays, risque de réduire les chances de la démocratie. Aujourd’hui, nous devons travailler à l’élaboration d’une éthique de gouvernement et d’opposition.

Entretien réalisé par Fatiha AKEB et Abdelkrim DEBBIH
22 Avril 1992