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Entretien avec Amazday: « . Nous considérons que moraliser l’Histoire c’est aussi ne pas tricher avec l’Histoire, ne pas avoir une approche partisane et étroite « , Alger, 1990

Amazday : Monsieur Ait Ahmed, quel mode de scrutin préconisez-vous pour les élections législatives et quels sont les avantages de votre choix?

H.Ait Ahmed : Nous n’avons pas encore définitivement fixé notre choix d’une manière précise sur le mode de scrutin, mais nous croyons retenir le scrutin à deux tours, ce qui permettrait d’abord aux grands partis de faire leur score et aussi, au second tour, de faire des alliances. Le mérite du second tour, c’est précisément le fait d’apparaître dans le résultat électoral, même si on n’a pas une majorité absolue. Nous aurons l’occasion, dans certaines régions où nous ne sommes pas suffisamment implantés, de négocier à partir de plusieurs circonscriptions. D’ailleurs, il y a des régions où nous sommes moins bien implantés, car un parti sérieux ne peut pas se targuer d’avoir une envergure nationale, à moins d’être un parti populiste.

Amazday: La régionalisation est un concept nouveau préconisé par le FFS – Certains « journalistes » confondent régionalisation et régionalisme… Pourriez-vous nous éclairer davantage?

H.Ait Ahmed : En 1962, devant l’Assemblée nationale, j’ai déposé deux lois cadres, notamment sur le mouvement coopératif, qui n’a rien à voir avec la forme d’organisation qui prévaut aujourd’hui, mais je me suis toujours référé à ce que l’on peut appeler la démocratie décentralisatrice. C’est dans ce concept que je situe la régionalisation: c’est un palier intermédiaire entre la municipalité qui doit être un niveau de participation collectif et un niveau de développement décisif et le parlement. C’est ce qui permet une planification régionale, c’est une autre participation qui aura pour effet heureux, de préserver du mauvais régionalisme, qui, lui, est un régionalisme d’appareil. C’est pour cela que l’on constate la ruée des cadres et des hommes politiques vers la capitale, s’y disputant les postes, au lieu de rester dans leurs régions pour y solliciter le suffrage de la population.

Amazday: Lors du meeting du 20 Août à Ouzellaguen, vous avez affirmé que la civilisation arabe est une chaire de notre corps. Pouvez vous nous apporter de plus amples éclaircissements, sachant que cette phase est exploitée par certains extrémistes, en mal de publicité?

H.Ait Ahmed : Je crois qu’on peut pas détacher un point de notre programme de son contexte. Nous avons toujours affirmé trois grands principes, trois grandes composantes de notre personnalité: amazighité, arabité, islamité, trois choses que nous considérons indissociables et qui forment la Nation algérienne (…) et la nation maghrébine. C’est trois notions devraient être conçues dans l’ancrage de la modernité. Alors bien sur, la langue arabe en tant que civilisation, nous la réclamons. Nous la revendiquons. La langue arabe n’est pas forcément porteuse de régression, nous l’avons déjà dit en 1962. L’arabisation a été décidée par un groupe de SATRAPES. Ils ont décidé des options scolaires, des options culturelles sur le plan purement politique et « démagogique ». Cela nous a conduit aux résultats que l’on sait. Aujourd’hui nous disons qu’il faut donner à la langue arabe une nouvelle chance de modernité. C’est cela que j’appelle civilisation. Je pense qu’il y a des progrès réalisés par la langue arabe dans plusieurs disciplines. Ce sont des progrès dus précisément à la tolérance qui a prévalu quelques fois dans certaines dynasties. Nous considérons que moraliser l’Histoire c’est aussi ne pas tricher avec l’Histoire, ne pas avoir une approche partisane et étroite.

Amazday: Votre position concernant le pluralisme syndical?

H.Ait Ahmed: Le principe qui nous guide en matière de défense de la classe ouvrière: qu’elle décide de l’option à prendre en matière d’organisation. Un seul syndicat, si les travailleurs ont la possibilité d’avoir un syndicat libre, s’ils peuvent se donner une organisation syndicale de leur choix, désigner leurs représentants au niveau des unités, des localités, des régions et au niveau national, c’est tant mieux, parce qu’une centrale syndicale qui serait forte de l’adhésion de toute la classe ouvrière aura non seulement la possibilité d’exposer les revendications ouvrières, mais aussi participer aux options quant à la décision concernant les options à prendre et à l’application de celles-ci. En ce qui nous concerne, nous voudrions faire apparaître la nécessité, dans le monde du travail, d’imposer le concept participatif. Les syndicats ne doivent pas seulement demander la réalisation de leurs revendications sociales (salaires, congès…), mais également qu’ils participent à la gestion de l’entreprise et puis avoir des actions dans les plus grandes entreprises, ce n’est pas révolutionnaire, quand on pense que Mme Thatcher, en ce qui concerne les chemins de fer anglais, a préféré au lieu de les donner en monopole à des trustes anglais, a préféré distribuer des milliers d’actions aux travailleurs. C’est intelligent, parce que pour elle, ce qui importe, c’est la paix sociale celle-ci tant la possibilité donnée aux travailleurs de se sentir partie prenante dans les options économiques.

Amazday: Que pensez-vous de la politique du gouvernement concernant l’emploi des jeunes?

H.Ait Ahmed : On ne peut pas admettre le pouvoir de décider quelle que puisse être l’originalité du plan, s’il n’a pas été pris de concert avec les Algériens, avec les jeunes, avec le monde ouvrier qui ont besoin de participer aux réalisations économiques. Il ne sert à rien de promettre des choses si nous n’avons pas la possibilité de les réaliser, et on ne peut le faire qu’avec le concours des jeunes. Le plus grand mal de notre jeunesse, c’est la démobilisation! Le plus grand remède, c’est justement redonner espoir à ces jeunes.

Amazday: Que pensez-vous du massacre des touareg et de la réunion des Présidents des 4 pays limitrophes (Algérie- Libye- Niger- Mali) où ils ont officiellement déclaré que c’est une réunion de balisage des frontières?

H.Ait Ahmed : Je crois que c’est un très grand problème, il interpelle tous les partis et même l’Etat. Nous avons accord‚ un intérêt à ce problème dans le mémorandum que nous avons remis au Président de la République où nous disons qu’il faut leur porter secours. Il faut un plan de solidarité envers les couches les plus défavorisées et les tribus nomades parce qu’elles sont menacées. Nous considérons que la réunion intergouvernementale n’a eu d’autre souci que celui de sécurité. Il s’agit non seulement d’assurer la vie, la survie des tribus touareg mais aussi la qualité de leur vie. Il faut prendre en considération le mode de civilisation nomade, ce peuple a l’habitude de ne pas respecter les frontières. Il faudrait que l’Algérie puisse se porter justement championne de la défense de ce mode de civilisation en tout cas en prenant en compte aussi la promotion de la langue Targuie.

Amazday: Quelle est votre vision de la personnalité de l’Algérien?

H.Ait Ahmed: Un Algérien, je le vois avec sa DIGNITE. Ce qui caractérisait l’Algérien, c’était le sens de la dignité. Il se respectait en respectant les autres. C’est en ayant le respect de l’autre qu’il arrivait à se respecter. Un Algérien, pour être algérien à part entière, doit avoir ses droits civiles et politiques, et arracher ces droits : le droit d’être citoyen, le droit de militer dans un parti politique quel qu’il soit. Militer, c’est s’engager pour un idéal et je pense que le bilan le plus noir des trois décades passées, c’est le fait qu’on ait enlevé aux Algériens les valeurs de l’algériannité : la dignité et la solidarité. Pour être totalement algérien, on devrait parler deux langues nationales : l’Arabe et Tamazight.

Amazday: Pourriez-vous apporter votre témoignage sur l’assassinat de Abbane Ramdane?

H.Ait Ahmed : L’assassinat de Abbane Ramdane a été décidé par certains responsables du GPRA dont trois que vous connaissez : Boussouf, Bentobal et Belkacem Krim. Abbane Ramdane était une personnalité hors-classe, d’une grande lucidité politique et d’un grand courage. C’est lui qui a organisé le congrès de la Soummam, qui lui a donné les assises théoriques et organisationnelles. Je pense que c’était par jalousie qu’il a été éliminé. Il était porteur des idéaux de la Révolution et ne voulait pas que les militaires l’emportent sur le CNRA car il voyait déjà le danger de la « manumilitarisation » dans le fait que l’on donne la priorité aux militaires. Son exécution est un crime et les Algériens ressentent encore l’absence d’un homme de cette carrure.

Amazday : Depuis sa création, le Nouvel Hebdo n’a cessé de tirer à boulets rouges sur le FFS. A quoi attribuez-vous cet acharnement?

H.Ait Ahmed : Avant même la création du Nouvel Hebdo, on a tiré à boulets rouges, à boulets invisibles, mais à boulets concrets contre le FFS. On a cassé la Kabylie, on a séparé les jeunes des vieux. Ils ont même crée un FFS II et jusqu’à présent nous en sommes la cible. J’ai eu l’occasion de dire récemment, en présence des dirigeants qui m’ont accompagné, notamment Mme Wassila Tamzali, devant le Chef de l’Etat, que pendant trois décades, il y a eu excès d’interdictions mais que depuis l’ouverture, il y a eu excès de manipulations. On veut semer la confusion, on veut jouer la division des partis et cela ne va pas très loin. Je dis que c’est peut-être une chance d’être la cible du Pouvoir et notamment de la police politique, parce que les Algériens finissent par comprendre; mais c’est très dur d’accepter qu’un homme que connaissent les algériens….comment il s’appelle déjà……? Belkacem…?

Amazday : Kamel Belkacem…

H.Ait Ahmed : …Oui, que Kamel Belkacem puisse se permettre de diffamer. Je lui ai envoyé trois (03) lettres successives, il feint de ne pas les avoir reçues. Je lui ai adressé une mise au point; s’il ne la publie pas, j’engagerai une action en justice(*).

Amazday : Pensez-vous qu’un seul décret présidentiel prononçant la dissolution administrative de la police politique sera automatiquement suivie d’une dissolution effective?

H.Ait Ahmed : Vous savez que quand on est au pouvoir, on peut tout faire si on le veut vraiment. C’est ce qui a été fait dans les pays de l’Est. La première chose: c’était de dissoudre les polices politiques et elles ont disparu. La notre aussi disparaîtra. C’est une symbolique qui est tombée et c’est important: n’oublions pas que nous sommes le premier parti à avoir revendiqué cette dissolution. Seulement, il ne faut pas baisser les bras en se contentant d’une décision formelle. Il faut vérifier que les écoutes téléphoniques sont supprimées, que les dossiers sont détruits et que les actions de manipulation, notamment celle de l’information ont cessé. Nous avons peur effectivement qu’elle ne soit déjà reconvertie dans la manipulation pour jouer les partis politiques les uns contre les autres, l’infiltration et la déstabilisation.

Amazday: Certains pensent que le Forum Démocratique Autonome pourrait devenir un parti?

H. Ait Ahmed : Pour l’instant le Forum Démocratique Autonome a élaboré une plate-forme politique, je vous engage à la lire, cela vous permettra d’établir s’il va être un parti ou pas.

Amazday: Est-il vrai que l’Internationale socialiste est manipulée par le lobby sioniste international?

H.Ait Ahmed : Ceux qui disent cela ont toujours soutenu que les Droits de l’Homme sont une invention des sionistes et que la démocratie est un luxe pour les occidentaux; ce sont les abrutis du Baathisme qui prétendent que nous sommes exclus de la démocratie et des Droits de l’Homme. Le plus grand tort, non seulement du monde arabe mais aussi des pays du tiers monde, c’est d’avoir laissé le champ libre aux adversaires notamment aux sionistes, je ne parle pas des juifs car je suis ni raciste ni antisémite. Les Arabes ont laissé les Droits de l’Homme devenir presque le monopole du sionisme et cela constitue la plus grande déception et la plus grande bêtise du monde arabe.

Amazday: M.Hamourouche a dit que le débat sur l’enseignement a été faussé parce que réduit à l’arabisation et que ce n’est pas l’essentiel. Qu’en pensez-vous?

H.Ait Ahmed : L’arabisation est vraiment l’essentiel parce que l’option de l’école a été faussée par la volonté démagogique de quelques-uns d’engager l’Algérie dans une voie aussi étroite. Ce qui est fondamental c’est que l’on puisse revoir les assises de l’école algérienne pour préparer les consciences et les intelligences du développement.

Amazday: Ben Bella aurait déclaré qu’il ne serait pas question d’enseigner Tamazight à l’école. Quel est votre commentaire?

H.Ait Ahmed : je ne l’ai pas entendu; cela ne change rien à notre engagement qui est de lutter pour la langue Tamazight soit reconnue comme langue nationale et officielle. A nous de préparer les conditions pédagogiques et techniques adéquates de l’amazighisation à moyen et long terme, de manière sérieuse, moderne et progressive.

Amazday: Dans son livre, Ben Khedda vous accuse de faire passer les intérêts de votre Kabylie natale sur ceux de la patrie Algérie. Qu’avez-vous à répondre?

H.Ait Ahmed: Il n’a pas de leçon de patriotisme à me donner.. Je ne sais pas quelle a été sa réaction en prison lorsqu’il a entendu les premiers coups de la Révolution, mais c’est un peu grâce à moi que celle-ci a été déclenchée.

Amazday: Quelles seraient les solutions à la crise du MCB( Mouvement culturel Berbere)?

H.Ait Ahmed : La solution est que les militants du MCB s’assument et s’organisent. Ils doivent échapper à la manipulation des partis politiques quels qu’ils soient. En tout cas de ne s’engager qu’avec ceux qui donnent des preuves concrètes de bonne fois et non partisanes. Le MCB doit s’ouvrir davantage à la société pour permettre l’éclosion et le développement d’associations à tous les échelons: villageois, communaux et régionaux.

Amazday: Les citoyens de la daira d’Akbou ont manifesté en masse le 06 septembre dernier contre la décision de reversement de logements sociaux au profit de la CNEP. Qu’en pensez-vous?

H.Ait Ahmed : Au FFS, nous allons publier notre programme concernant la promotion du logement social, programme mettant l’acquisition des logements à la portée des plus démunis.
NOTE : (*) cette interview a été réalisée antérieurement à la publication par le Nouvel Hebdo de la mise au pont en question.

Propos recueillis par:
Boudjema Abdell
Toufik Assam
Moussa Boudoumi