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Entretien avec Télérama : « Un ancien trés combattant », 8 Août 1990

Un ancien très combattant

Présentation du commentateur de Télérama

Aéroport Houari Boumediene décembre 1989. Hocine Ait-Ahmed descend la passerelle de l’avion d’Air Algérie sous les hourras de la foule. Des milliers d’hommes et de femmes, des vieux en burnous mais aussi beaucoup de jeunes, qui sont nés après l’indépendance, acclament le « héros de la révolution ». Tout le monde veut voir, tout le monde veut toucher ce grand homme digne, ému jusqu’aux larmes, qui retrouve son pays après vingt-trois ans d’exil.

A soixante-quatre ans, ce Kabyle affable est un mythe pour toute l’Algérie, un des pères de la guerre d’indépendance avec Ahmed Ben Bella qui, lui aussi devrait rentrer au pays septembre prochain. La vie d’Ait Ahmed est un roman d’aventure, une vraie épopée qui commence à dix-neuf ans, en 1945, lorsqu’il prend le maquis aux côtés des tout premiers combattants de l »Algérie algérienne ».

Quatre ans plus tard, toute la police et l’armée française sont à ses trousses : chef de l’Organisation secrète, il commande deux mille hommes dans tout le pays. Capturé en 1956 lors du fameux détournement d’avion qui permet aux militaires français d’arrêter cinq des leaders de la Révolution, Ait-Ahmed restera emprisonné jusqu’à la fin de la guerre. En 1962, il retrouve enfin la liberté, mais au moment même où l’Alger, en liesse, fête l’indépendance, il perçoit déjà les prémices de la dictature. Après avoir dénoncer violemment la confiscation du pouvoir par Ahmed Ben Bella et l’instauration du parti unique, il n’a plus d’autre choix que de reprendre le maquis en Kabylie, à la tête de son propre parti, le Front des Forces Socialistes (FFS). Le voilà à nouveau clandestin, puis arrêter et condamné à mort par ces anciens compagnons! Gracié par Ben Bella , il se retrouve au lendemain de la victoire dans les geôles algériennes.

En 1966, il s’évade de prison et rejoint la Suisse où il attendra donc vingt-trois ans avant de retrouver les siens. Alger, juillet 1990. La ville blanche, superbe, s’étire sous un soleil de plomb. Ouf! les jeunes filles sourient et les femmes ne sont pas encore toutes voilées après la victoire des islamistes aux élections municipales. Alger, fort heureusement n’est pas Téhéran et la presse française avec ses gros titres alarmistes a le don d’excéder les Algériens. Sur les hauteurs de la ville, à El-Biar, un petit appartement au rez-de-chaussée, trois machines à écrire posées dans la cuisine entre l’évier et le chauffe-eau: Hocine Ait-Ahmed nous reçoit le plus simplement du monde dans sa permanence provisoire (le local de son parti, le FFS a été saccagé, il y a un mois, nous explique-t-il).

Une fois encore, Ait-Ahmed rame à contre-courant dans cette Algérie déboussolée qui n’écoute plus que les sirènes intégristes. Quand les « barbus » du FIS (Front Islamique du Salut) dénoncent la mixité dans les écoles, l’usage du français, quand ils ordonnent aux femmes de rentrer au foyer, le voile sur le nez, Ait Ahmed lance des appels à la démocratie et à la laïcité.

Courageux, par les temps qui courent ! Rassembleur de l’opposition démocratique, il essuie les attaques du pouvoir. La presse du FLN le couvre d’injures, on l’accuse de jouer la carte de la France ou, suivant les jours, d’être un simple « séparatiste kabyle ». L’épreuve de vérité sera pour le début de l’année prochaine, avec les élections législatives anticipes (cette interview a été réalisée quelques jours avant l’annonce par le président Chadli de la tenue de ce scrutin).

C’est donc à Ait-Ahmed, au chef historique, au rebelle, que nous avons eu envie de montrer la série d’émissions de l’Anglais Peter Batty sur la guerre d’Algérie. Cette œuvre monumentale, heureusement rediffusée à 20h30 sur FR3 (après avoir été proposée à 9 heures du matin; voir Télérama No2091, n’a pas d’équivalent chez nous. Et pour cause : les chaînes françaises, à quelques très rares exceptions, ont fait l’impasse depuis trente ans sur la guerre d’Algérie! Mais retournons à Alger.

Ait Ahmed est installé devant ce petit écran, Jetant un œil discret sur le téléviseur, comme s’il ne souhaitait pas revoir ces images, il fredonne le chant des patriotes pendant que défile le générique.

Aux premiers témoignages de ses anciens compagnons, il dresse l’oreille: Youcef Saadi, l’ancien patron de la Casbah, dénonce « l’apartheid » du temps des Français. Yasmine, une militante du FLN, se souvient « qu’on ne pouvait pas se baigner sur les mêmes plages que les français: il y avait une pancarte qui indiquait : « interdit aux chiens et aux arabes ».

Thierry le Clere


L’entretien

Vous paraissez surpris par ces témoignages…

 – Ca m’étonne, je n’ai pas eu le sentiment que les français aient pratiqué systématiquement la ségrégation. Dans mon village la Kabylie, j’étais bien sûr un « indigène », comme disait les Français. J’avais conscience que je disposais pas des mêmes droits que les Européens, mais le système colonial restait quelque chose d’abstrait pour un gosse.

 – Pourtant en 1945, à dix-neuf ans, vous prenez le maquis.

-Oui (il sourit), au lycée j’avais de mauvaises fréquentations!

Quand vous réalisez que vous êtes seulement une cinquantaine d’Algériens sur quinze-cents élevés européens, vous trouvez ça forcément choquant. Et puis, la répression de 45 a fait basculer les gens, nous n’avions plus rien à perdre (NDLR: A la suite du meurtre de plusieurs Européens, l’armée avait atrocement réprimé les musulmans à Sétif et à Guelma, faisant des milliers de victimes). L’indépendance de l’Algérie me paraissait très, très loin à cette époque.

L’armée, la police étaient tellement fortes…je me suis engagé plus par devoir que par lucidité politique. C’est sans doute mon tempérament montagnard, les Kabyles ont l’esprit un peu libérateur, ils refusent toute autorité quand elle devient écrasante.

– Vous avez lutté dès le début contre les français. En 49, vous étiez déjà à la tête de l’Organisation secrète qui comptait deux mille hommes dans ses rangs. Quel regard portez-vous aujourd’hui, sur ce système colonial que vous haïssiez à vingt ans?

– Ah, mais je suis tout à fait dépassionné, je vous l’assure! C’est fini, la page est tournée. Je pense même que ce côte à côte qui a duré cent ans, a été très fructueux. Nous avons mûri politiquement grâce à ça, nous savions ce qu’était le multipartisme, comment fonctionnait le système démocratique…même si nous en étions privés! A la limite, plus les Français avaient de droits, plus ils étaient prospères, plus notre situation des sujets nous paraissait intenable.

Voilà ce qui a fait notre éducation. Maintenant, on nous dit que c’est l’islam qui a libéré l’Algérie, c’est ridicule! Personnellement, j’ai été pétri de culture française, j’adorais tous les classiques du XVII: Racine, Molière…Bien sûr, on récitait aussi « nos ancêtres les Gaulois », mais personne n’y croyait! Le pouvoir actuel, en Algérie, se sert encore de ce passé comme une excuse. Faute de légitimité politique, il cherche des faux-fuyants. Alors que tout ce qui nous arrive maintenant est entièrement de leur faute.

– Le 22 octobre 1956, vous décollez de Tunis pour Rabat, en compagnie de quatre des chefs historiques du FLN. L’armée française détourne votre avion, vous arrête et vous passez six ans en prison, jusqu’à la fin de la guerre. Que ressent-on à l’instant précis où l’on se fait prendre?

– Je me suis senti idiot! Au moment de l’arrestation, j’avais envie de tout casser, c’était terrible! Après deux ou trois jours de détention, quand les policiers nous ont rassemblés, je suis rentré dans une colère noire contre Ben Bella et mes autres compagnons. Comment avions-nous pu être aussi stupides? Nous étions vraiment des amateurs. Cela dit, c’est une chance que les français nous aient arrêtés! en octobre 56, nous étions extrêmement divisés, nous voyions le spectre de la guerre civile se profiler entre nous.

Notre incarcération a ressoudé les rangs de la résistance. Les paras quadrillent Alger. La torture. Les exécutions sommaires. Ait Ahmed fixe le petit écran. Le général Massu ne regrette rien : « Les terroristes posaient des bombes dans les cafés, dans les salles de cinéma. Sincèrement nous estimions que c’était des salopards ». Antoine Argoud, officier pendant la bataille d’Alger : « Moi, j’ai torturé. J’ai fait torturer- je suis obligé d’employer ce mot puisqu’il n’en existe pas d’autres -, j’ai fait torturer quinze cents Arabes, mais je donnais comme consigne à mes officiers de renseignements que l’intégrité morale et physique de l’individu ne soit absolument pas touchée. »

Ait-Ahmed (le regard sombre, visiblement révolté par la séquence):

– La mentalité fasciste…c’est incurable. Faire une faute, ça passe, mais persévérer c’est diabolique.

– En face du général Massu, que lui diriez-vous aujourd’hui?

– Je n’aurais pas de haine. Je crois que j’aurais assez d’éducation pour ne pas lui rappeler qu’il a torturé.

– Et en face de Le Pen qui a participé, lui aussi, en Algérie, à la « pacification » à cette même époque ?

– Le Pen, je ne le rencontrerai jamais. Quand je le vois, j’ai envie de lui sauter à la figure. Parce qu’il est raciste, parce qu’il est malfaisant aujourd’hui. Les autres ont agi dans le passé…

– Mais, ils ne regrettent rien!

– Ca, c’est leur affaire, ils sont maintenant face à leur conscience. On ne va pas se transformer en justicier, on ne va pas se nourrir de rancune. Si je m’étais nourri de rancune, j’aurais été détruit moralement et physiquement. Il faut évacuer la haine, c’est une hygiène mentale.

– Vous ne voulez pas revenir sur le passé‚ mais, au début de la guerre d’Algérie, un certain François Mitterrand occupait le ministère de l’intérieur pendant qu’on torturait en Algérie. Vous avez décidé d’oublier ça aussi?

– Que voulez-vous que je vous dise? Ca renforce chez moi le sentiment d’absurde qui ne m’a jamais quitté. François Mitterrand est chef de l’Etat, il appartient aux Français de relever les contradictions.

– Vous souhaiteriez le rencontrer?

– Pourquoi pas. Je n’en fais pas la demande, mais si l’occasion se présentait…

– Et vous n’évoqueriez pas le passé?

– Non, ce serait mal venu. En bon politique, il faut essayer de capitaliser les erreurs de l’adversaire en lui faisant faire des bonds positifs pour l’avenir.

– Le réalisateur de cette série, Peter Batty, place à peu près sur le même plan les exécutions des militaires français et celles du FLN. Ca vous choque?

– Quand il s’agit d’émettre un jugement sur des actes de violence, on est obligé de tenir compte de la situation politique. Ca ne veut pas dire qu’on mésestime l’importance de la vie à laquelle on a porté atteinte, mais que la responsabilité première est assumée par l’oppresseur. Les résistants français justifiaient d’ailleurs de la même façon les attentats contre les Allemands.

– Mais vous Ait Ahmed, auriez-vous été capable de poser une bombe dans un café sachant qu’elle allait tuer des dizaines de civils?

– Non, absolument pas. On aurait pu éviter des carnages, il y a eu des erreurs. Mais dire qu’on aurait pu arriver au même résultat sans tuer un civil, sans aucune bavure, c’est un raisonnement de boy-scout. Il n’y avait pas d’autres moyens de lutter que de recourir à la violence. Et la violence, c’est l’irrationalité.

– Que pensez-vous aujourd’hui de celui qui a été votre grand adversaire (au moins au début), c’est à dire le général De Gaulle?

– C’est un personnage hors du commun, un homme d’une grande trempe. Il avait tout de suite compris que la guerre d’Algérie était le boulet qui risquait d’handicaper l’avenir de la France. J’ai senti, dès son arrivée, que le général De Gaulle était la seule personne à pouvoir résoudre le conflit, mais qu’il allait nous faire mal.

Il avait une vision à long terme, une vraie politique à l’échelle du Maghreb et du monde arabe, ce qui n’existe apparemment pas aujourd’hui.

Février 1961. Une nouvelle signature apparaît sur les murs : OAS (Organisation de l’Armée Secrète). Ces trois lettres derrière lesquelles se cachent les ultras de l’Algérie Française vont terrifier tous les Algérois musulmans et pieds-noirs compris. M. Vitalis Cros, ancien préfet de police d’Alger témoigne au micro de Peter Batty : « L’OAS donnait des armes, des 11.43, à des jeunes se seize à vingt ans et leur disait : » il faut tuer dix musulmans, n’importe lesquels ». Le nombre d’attentats commis par l’OAS en six mois, pendant que j’étais préfet de police à Alger de décembre 1961 à juin 1962, a été quatre fois plus important que le nombre d’attentats du FLN pendant six ans. »

– Le vrai responsable de la misère des pieds-noirs, dit Peter Batty, c’est l’OAS et sa tactique de terreur. Vous êtes d’accord avec ce constat?

– Tout à fait. J’étais contre le départ des pieds-noirs. En fait, l’Algérie s’est appauvrie du départ de beaucoup d’Européens.

– L’Algérie indépendante, était-elle prête à accepter un million de pieds-noirs?

 – Pas un million, mais tous les pied-noirs qui auraient accepté de jouer le jeu de l’indépendance. Beaucoup auraient pu le faire parce qu’ils aimaient ce pays.

– Au lendemain de la guerre, De Gaulle ne s’est absolument pas soucié des Algériens qui avaient choisi la France. Cent mille de ces harkis ont été massacrés sur l’autel de l’indépendance.

– C’est une très grande blessure, une fracture sociale très grave.

-Le colonialisme porte une lourde responsabilité, les Français ont joué avec la vie de tribus entières comme avec de la chaire à canon, tout simplement pour faire l’économie de soldats et opposer Algériens entre eux.

– Les Algériens auraient dû leur pardonner en 1962?

– Je pense que le pouvoir aurait dû avoir le souci de la réconciliation nationale à tout prix. Et accorder le pardon à la majorité des harkis.

La victoire du FIS n’est pas du tout une victoire de l’Islam

– 60% des Algériens ont moins de vingt-cinq ans. Que savent-ils de tout ça?

– Rien. A peu près rien! Parce que le pouvoir en place a voulu les couper de leur mémoire. Tout ce qu’ils savent, c’est que leurs parents ont lutté « contre les Français » (ils ne disent même pas contre le colonialisme). En rentrant, l’année dernière, j’ai été frappé par la dépolitisation de la société algérienne. Les gens ont été frustrés de leur histoire, de leur culture. On a beaucoup parlé des pénuries alimentaires, mais pas assez des pénuries culturelles.

– Et c’est pour cela, entre autres, que les Algériens ont plébiscité les islamises du FIS aux élections de juin ?

– La victoire du FIS n’est pas du tout une victoire de l’islam. Leurs chefs ont joué la morale, ils ont dénoncé les voleurs, les corrompus, tous ces gens au pouvoir qui méprisent le peuple et qui détournent les fonds.

C’est un mouvement populiste : si vous analysez le scrutin, vous verrez qu’ils ont obtenu 55% des voix. Compte tenu de l’abstention, cela représente à peine 30%, je suis sûre que très peu d’électeurs ont voté pour les idées des intégristes, ils ont voulu sanctionner le FLN.

– L’Algérie ne risque-t-elle pas de devenir une « république islamique »?

  – Jamais, à moins que les chancelleries étrangères se montrent complices. Si elles se disent : c’est la seule alternative, c’est la fatalité, alors nous risquons d’être victimes du syndrome de Munich (NDLR : en 1938, la France et la Grande Bretagne avaient composé avec Hitler en pensant éviter la guerre).

N’empêche, vous avez fait un cadeau extraordinaire aux intégristes en boycottant ce scrutin.

 – Jamais de la vie! je ne voulais pas apporter ma caution à une opération électorale truquée.

Ce qui m’inquiète, ce n’est pas le « raz de marrée » du FIS, mais la réaction de l’opinion internationale à qui on a fait peur. Je ne dis pas que la montée de l’islamisme est sans importance, mais on oublie que le FIS a été produit par le FLN, par ce parti unique au pouvoir depuis vingt-huit ans.

-Est-ce que vous ne vous trompez pas d’adversaire? le FLN est moribond.

– Certes, il l’est depuis longtemps, mais il tient encore grâce à la police politique. C’est cela que l’opinion internationale ne veut pas comprendre. Nous sommes les seuls en Algérie à exiger la dissolution de cette police politique.

– En septembre prochain, Ben Bella, autre leader « historique », rentrera sans doute en Algérie. Serrerez-vous la main à l’ancien chef d’Etat qui vous a condamné à mort en 1964?

– Je ne pourrai pas oublier que c’est un dictateur, un sanguinaire, je ne lui ferai jamais confiance.

En revanche, je m’enorgueillis à l’idée que Ben Bella est encore capable de me faire confiance à 100%!

– Vous semblez dire que le pouvoir ne tient que grâce à la police politique. Vous sentez-vous physiquement menacé?

– Surveillé, oui. Menacé? je ne vis pas dans cette psychose. Je suis protégé par ma popularité. M’éliminer physiquement comme la sécurité militaire a assasiné il y a trois ans, mon ami Ali Mécili? je me dis pas que ce serait trop gros…Mais on peut toujours tomber sur des gens qui ont des mauvaises idées.

Propos recueillis par Thierry Leclere
Telerama 8 Août 1990