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Hocine Aït Ahmed au Quotidien d’Oran, « Faire échec à l’implosion de la Kabylie et de l’Algérie », 17 août 2002

“Les interviews de Hocine Aït Ahmed sont devenues rares depuis son incident cardiaque en 1999. Le charismatique et septuagénaire leader du FFS n’a rien perdu de sa verve. Il demeure sur la brèche pour défendre l’horizon démocratique du peuple algérien. Il ne mâche pas ses mots à l’égard du pouvoir algérien et de l’occident. Il explique au Quotidien d’Oran, qu’il faut tout faire pour contrer ceux qui poussent le pays à l’implosion. Il donne aussi les raisons politiques qui ont poussées sont parti à être présent aux municipales.”

Trois ans après les présidentielles anticipées, quelle appréciation portez-vous sur la situation actuelle de l’Algérie ?

Hocine Aït-Ahmed –  Bouteflika n’a pas tardé à épuiser un état de grâce relatif quand le discours a cessé d’être crédible. . Globalement et dans le détail,  sa gestion parle d’elle-même, à travers les manifestations de ras-le-bol et les émeutes  qui ont gagné l’ensemble du pays  et toutes les catégories sociales y compris dans les prisons. Un univers concentrationnaire  Kafkaien qui, à mon avis, résume  l’indescriptible faillite du système dans tous les domaines. Sans perdre de vue la répression en Kabylie et les manipulations fascisantes  à ciel ouvert menées tambour battant, dans l’impunité totale  D’ailleurs, seuls les naïfs et  les parvenus pouvaient croire à une  réelle ouverture sachant que les techniques de désignation du “ président ” sont les mêmes depuis quarante ans.  La fraude et la préfabrication n’ont-elle pas  présidées à la désignation “ du président ” ?  Le référendum concocté sur la “ concorde civile ” n’a, au contraire, rien réparé, ni rien arrangé. Deux parjures ne font pas une légitimité… et surtout pas la  paix. Les tueries se poursuivent, plus  banalisées que jamais. Je ne suis pas un homme de rancoeur et de haine, mais comment  placer un espoir de changement positif  en un responsable qui dit à propos des disparus “ qu’ils ne sont pas dans sa poche ”, qu’il faudrait marcher sur son corps pour qu’il reconnaisse la langue berbère, ou, sans être exhaustif, que “ l ‘opposition n’a pas le droit de parler à l’ENTV puisqu’elle appartient à l’Etat, elle n’a qu’à attendre la fin de l’Etat d ‘urgence pour monter sa propre télévision.”.

Que pensez-vous du projet de réforme de l’Etat qui prévoit notamment la responsabilisation exclusive du chef du gouvernement devant le chef de l’Etat ..

H.A.A  D’abord une remarque subsidiaire:  ce projet de réforme  donne tout à fait raison aux algériens d’avoir boycotté les législatives. La perte d’une prérogative, par un parlement croupion, ne change rien au fait que c’est un parlement croupion.

La question est qu’on ne voit pas l’utilité d’une instance massivement délégitimée par les citoyens et citoyennes et réduite , par le pouvoir , à un simple machin d’enregistrement. Le fond du problème est que nous sommes, à nouveau, empêtrés dans la manie coloniale des statuts octroyés. Les Algériens ignorent tous des fourbis institutionnels cuisinés  secrètement par des experts de hasard. Mais leur revendication profonde et prioritaire est connue, ils la clament haut et fort dans la rue : le changement du système lui-même. Le refus d’une solution politique a mené  le pays à une impasse totale. A telle enseigne que la seule solution à la crise demeure l’aggravation de la crise. On est devant une planification totalitaire de l’avenir, une trahison des promesses historiques et des aspirations élémentaires de notre jeunesse. Les Algériens ne perdent cependant pas l’espoir de reconquérir leur droit à l’autodétermination en vue de la refondation d’un Etat qu’ils construiront de leurs propres mains. Ce projet de révision des institutions ou de la constitution ne m’étonne pas. Il ne faut pas se cacher la tragique réalité: ce sont des structures illégitimes issues de coups d’Etat successifs, avec des institutions cooptées par “ l’Organisation”, au sens mafieux du terme, qui mènent le pays.

Dans le contexte actuel, il n’y a que de moins mauvaises décisions à prendre

Avec un tel diagnostic, comment expliquer que  le  FFS, dont vous êtes le président,  annonce sa participation conditionnelle  aux élections locales du10 octobre 2002 ?

H.A.A – Nous faisons de la politique et non de la poésie. Mais nous ne faisons pas de la politique des clowneries politiciennes. Nous sommes déterminés précisément à ré-habiliter la politique au regard d’une jeunesse en contribuant à lui redonner ses titres de noblesse. La spécificité du FFS est d’être resté fidèle à ses idéaux et à ses objectifs fondamentaux. La finalité de notre combat n’a pas bougé d’un iota. Aider le peuple et les citoyens à reconquérir leur droit à l’autodétermination qui est le premier et le plus fondamental des droits de la personne humaine. “Ce droit d’avoir des droits” grâce auquel ils reprendront possession de leur destinée, de leurs richesses et de leur patrimoine culturel. Quant aux décisions de participation ou non, tout en étant indissociables de ces principes, nous les adaptons, selon les paramètres qui s’imposent à nous, au cas par cas. Nous avons participé aux élections législatives en 1997 dans le seul but de garder un espace d’expression – si réduit soit-il – à l’APN et surtout en dehors d’elle pour continuer à faire entendre les aspirations et le ras-le-bol de la population. Vous savez bien que dans l’état d’exception de fait et les manipulations diaboliques qui pèsent sur la société, il n’y a pas de meilleures décisions. Il faut bien peser les choses : il n’y a que de moins mauvaises décisions à prendre. Le scrutin législatif de mai 2002 s’inscrivait dans un contexte totalement différent, avec le Printemps Noir en Kabylie et les sursauts de solidarité et de résistance citoyenne qui ont rendu espoir et confiance en elle-même à notre jeunesse . Dans cette extraordinaire dynamique l’appel à la dissidence citoyenne nationale et  pacifique était la seule alternative. Il a été parfaitement entendu et compris. Le taux élevé de non-participation a été sans précèdent. Ce  fut la première et la plus cinglante déroute du pouvoir depuis l’indépendance,. Les électeurs ont dit un non historique au rouleau compresseur pressé d’imposer des instances falsifiées pour traficoter une nouvelle  vitrine démocratique   Les trois instances de la vitrine précédente s’étant discréditées par leur silence  et leur indifférence inqualifiable, pendant toute la durée des expéditions punitives et de chasse à balles réelles contre notre belle et brave jeunesse.  Après de larges consultations au sein de toutes nos structures, nous avons décidé de participer aux APC et APW, pour deux raisons principales.  D’abord, développer la dynamique pacifique citoyenne à l’échelle nationale. La jeunesse en général, le mouvement associatif, les syndicats autonomes, qui sont en émeutes quasi permanente à propos des problèmes d’emplois, de logements,  de l’eau , de la hogra, peuvent commencer à les résoudre en allant à la conquête des municipalités. Au lieu d’être entraînés dans des aventures violentes et sans issues. Nous avons conditionné notre participation par la cessation des poursuites contre les élus locaux FFS et par la libération des détenus même  impliqués dans des émeutes .. qui a été rapidement suivie d’effet. Outre que ce sont des gestes d’apaisement, ces libérations sont de nature à convaincre les jeunes exclus de ne pas s’exclure eux-mêmes du pouvoir local et de se prendre dignement en charge et de s’efforcer de solutionner leurs problèmes. Je souhaite vivement que les manifestants arrêtés à El Bayadh , Khenchela , In amenas, Souk Ahras , Aïn Abid  et ailleurs, ne tardent  pas à bénéficier de cette mesure . Deuxième raison de notre participation, ne pas laisser le vide dans les communes de Kabylie et barrer la route à toutes les catégories de maffias qui les avaient   privatisées et pillées. C’est d’ailleurs l’échec de celles-ci aux élections locales de 1997, suivi des révélations sur la corruption et le pillage des biens publics qui les a poussés à se  joindre à toutes les forces des ténèbres qui veulent faire imploser la région et exploser toute l’Algérie

Justement, ne craignez-vous pas que le rouleau compresseur dont vous parlez agisse de la même manière et que pour ces élections locales, il débouche sur le même type de résultat?

H.A.A – Je rappelle qu’en 1997, le pouvoir a utilisé tous les moyens de la force publique, y compris l’armée, pour brutaliser les électeurs, voler les urnes et falsifier les résultats. Le suffrage universel fut transformé en opération de gangstérisme électoral. Sans souci de son image extérieure. Les maîtres du pays avaient pris ces risques et même séquestrés des journalistes étrangers en raison de l’importance stratégique des municipalités. Les enjeux sont vitaux pour leur pérennité : quadriller et contrôler la société à la base en premier pour ensuite cuisiner les législatives et les présidentielles en guise de “ parachèvement de l’édifice démocratique ”. C’est là aussi, l’enjeu pour les vrais démocrates. Mais contrairement au pouvoir, ils ont un  objectif différent : l’affirmation citoyenne pour contrer le quadrillage totalitaire projeté par le régime. La commune nous met en dialogue direct avec le peuple et c’est le plus essentiel des dialogues. Il y a eu bien de la fraude et il y en aura le 10 octobre prochain.  Tous les moyens mobilisés en 97 pour truquer ces élections, ne nous ont pas empêchés de remporter l’écrasante majorité des municipalités.  Et ce, grâce à ce redoutable contrôle social fondé sur les espaces publics traditionnels. Il est impératif que la mobilisation et la vigilance du mouvement citoyen, réussisse à susciter des sursauts de contrôle social sur l’ensemble du territoire national. Les manifestations populaires en Kabylie dans lesquelles les APC et les structures du FFS se sont impliquées, ont permis de déjouer l’objectif du rouleau compresseur qui, en assassinant Maatoub Lounés, voulait faire basculer coûte que coûte cette région dans la guerre civile. Aujourd’hui, le devoir le plus important, urgent, c’est de la protéger la population et de ne pas laisser à la merci des mutants sans états d’âme et sans pitié .  Nous avons peu de moyens pour empêcher la criminalité d’Etat et de ses nombreux relais parallèles. Mais c’est une obligation morale et politique de tout faire pour la prévenir la désamorcer en limiter les dégâts le cas échéant.

Le FFS écarte toute stratégie de sédition ou d’insurrection

Mais, il est question de réduire le pouvoir des élus locaux. Quelle marge pourrait avoir les futurs élus ?

HAA : Il y a déjà le lourd handicap d’une tutelle étroite de l’administration et du wali sur la commune. Quoi d’étonnant à cela, c’est encore un héritage colonial. La logique d’un pouvoir absolu est d’étendre à sa guise ses prérogatives de haut en bas de la pyramide. C’est aussi dans la nature d’un système policier de vouloir contrôler au maximum la Commune qu’il conçoit comme un rouage. La réalité coloniale resurgit sous une version renouvelée, en pire. Dans le vécu des Algériens, il y a deux types de communes : les “ communes de plein exercice ”  lorsqu’elles sont entre les  mains des super-citoyens, des maffias ou des  “ partis-satellites ” et  “ les communes mixtes du 2e collège ” pour lesIndigènes démocrates non encore naturalisés algériens.  Nous poursuivrons notre lutte pour que le peuple algérien recouvre son droit à l’autodétermination. Nous nous battrons davantage sur le plan international qui est devenu maintenant une donnée décisive pour la refondation de l’Etat algérien. La communauté internationale a un droit de regard, du fait qu’elle a reconnu et donc consacré le droit du peuple algérien à l’autodétermination.  A -t-elle abrogé cette reconnaissance pour la transférer à un Etat qui n’existe pas et qui fondamentalement devait son existence à la légitimité populaire ? Ce constat ne fait que  souligner l’énorme responsabilité de la communauté internationale dans la grave impasse politique actuelle.  Nous n’avons cessé cependant de marteler que la solution politique est principalement entre les mains des Algériens. Elle dépend de  leur solidarité dans la durée, de  leur résistance citoyenne donc pacifique et soutenue. Le FFS a opté pour une lutte pacifique non violente et il écarte donc toute stratégie de sédition ou d ‘insurrection.  Cela ne nous dispense pas d’identifier des passerelles,  comme nous l’avons toujours fait , avec les gens intègres et intelligents du pouvoir. Notre boussole pour une sortie de crise politique globale et démocratique demeure le mémorandum remis en juin 2001 à Bouteflika et aux généraux Mediène et Lamari. Elle rappelle toute proportion gardée la plate-forme de la Soummam qui éclairé la lutte de libération.

La situation en Kabylie s’est dégradée du fait d’une crise qui entre dans son 16ème mois. Dans de telles conditions, comment aller à des élections ?

H-A-A :  Dans un texte élaboré sur la signification et le rôle des “ arouchs ”, j’ai mis en garde contre la volonté du pouvoir de mettre la Kabylie dans la violence et les règlements de compte et le chaos afin de se débarrasser de l’un des bastions de la paix civile , de la démocratie et de l’unité nationale .  Tout se passe comme si le pouvoir occulte bunkérisé derrière l’impunité, et  encouragé par elle, préparait un processus de tchétchénisation de la Kabylie. Je pense sincèrement que   son  intention stratégique est de détruire le FFS et toutes les forces politiques non dépendantes des services et de l’armé. Toutes les gesticulations manipulations politiques et médiatiques semblent étrangement aujourd’hui ,focalisées sur la Kabylie .On a le sentiment que toute la problématique de la décennie noire est réduite aujourd’hui au  “  réduit  Kabyle “ qu’il faut réduire à la manière de Moscou .Pour désamorcer la stratégie de la terre brûlée, il faut que la population reste sereine et déterminée, face aux intimidations et provocations grossières, et aux surenchères gratuites des kabyles de service. La dissidence citoyenne a le devoir patriotique de sublimer la tentative de ghettoïsation de la Kabylie en allant reprendre possession de leurs APC et APW ,à l’échelle de toute l’Algérie. Notre vision de la Kabylie est une vision nationale.

Que dites-vous à vos militants, sympathisants et à de nombreux algériens qui s’interrogent sur la motivation qui vous a amené à témoigner en faveur de Habib Souaïdia dans le procès qui l’a opposé à Paris au général Nezzar ?

Avec Nezzar “ les yeux dans les yeux ”

H-A-A : D’abord j’avais un devoir moral à l’égard de Habib Souaïdia dont le livre est d’une utilité sans précédent ;  car il révèle indubitablement  la responsabilité des autorités militaires et civiles dans des massacres et tueries auxquels il a assisté. Je voulais lui apporter mon soutien parce que sentimentalement – je l’ai dis au procès, non sans émotion – il représente avec son âge l’un de ces 2000 militants de l’OS qui ont accepté de rentrer dans l’ombre, de se former, de se préparer à donner leur vie contre l’oppression et  la hogra.. Nul doute que ses révélations ont aidé à comprendre la nature véritable du régime et du coup à poser l’urgence d’un retour à la paix et à la démocratie . Son innocence , sa franchise et son courage  sont émouvants , face à ces espèces de mutants du régime  incapables d’autre chose que de mentir. Comme dirait  Wells, ils font de la contrefaçon en oubliant comment ils l’ont faite et ils s’installent dans le vrai. De plus , j’avais à cœur de rétablir la vérité sur deux évènements. Disons tout suite que je n’ai aucun complexe à témoigner devant une cour française de justice et devant n’importe quel autre tribunal. Je voulais expliquer que c’est  le coup d’Etat de 1992 qui  a engendré l’émergence de la violence  .

Des évènements, comme par exemple ?

Cela nous a permis d’expliquer que cette décennie noire a son origine dans la décision prise d’arrêter le processus électoral. Je voulais le dire devant cette Cour française de justice. Aux patriotards qui verraient en mon témoignage une trahison ou que sais-je, je leur redis que ma vie est pour le pays et que mon honneur est à moi. Il m’appartient. Libre à chacun de l’interpréter politiquement.

J’ai raconté les deux rencontres que j’ai eu avec Nezzar avant et après le coup d’Etat . J’ai rappelé au représentant de l’armée, qu’il m’avait promis, qu’il m’avait  donné sa parole, que celle-ci n’interviendrait pour arrêter le processus électoral. Il n’a pas dit un mot là-dessus devant la Cour. Je l’ai même interpellé en le regardant franchement les yeux dans les yeux : ” Vous m’aviez précisément déclaré : ” Nous n’interviendrons jamais ” j’avais répondu “ laissez faire le 2ème  tour,  il y aura ensuite forcément un 3ème en raison des dizaines de recours introduits par mon parti, et je peux vous assurer, qu’il y aura des sursauts étonnants chez les 7 millions d’abstentionnistes. Bien sûr,  le FIS aura quand même une majorité relative, par votre faute parce que vous avez refait totalement le découpage électoral du gouvernement Hamrouche. De plus, le président Chadli disposait de retranchements constitutionnels pour dissoudre le parlement, selon une procédure prévue par les textes. Et si ces garde-fous ne suffisent pas à maîtriser les choses , c’est à la société qu’il appartient d’intervenir en premier lieu. C’est pour cela, ai-je encore dit à Nezzar devant le tribunal, que je vous demande de m’autoriser à faire la manifestation prévue pour le 2 janvier 1992.  On a faussement écrit, dans un journal à sensation, que Nezzar m’a proposé d’être chef de l’Etat. Je dois dire, en toute honnêteté, qu’il ne m’a rien proposé du tout.  Par contre,  je le lui ai rappelé au cours de ce procès qu’ils avaient arrêté le premier processus législatif de juin 1991. On a occulté cela parce que là il y avait la possibilité d’une coalition FFS-Réformateurs dont ne voulait pas le régime.  Et puis, je lui ai dit qu’il faut permettre à la société d’abord de se mobiliser et si tout ces développements ne suffisent pas à la requête du chef de l’Etat vous pouvez intervenir. Il m’a donné sa parole qu’il n’interviendrait pas. C’est le contraire qui s’est produit. Cette décennie horrible a son origine dans la décision prise d’arrêter le vote .

Ce procès a également été l’occasion d’aborder la question de savoir par qui et pourquoi a été organisée la manifestation du 2 janvier 1992…

H-A-A :  J’ai fait un appel à la marche au cours d’une conférence de presse où j’eus pour une fois, le privilège d’être enregistré par la télévision d’Etat . Qui a organisé le service d’ordre ? C’est le FFS qui a trié sur le volet 5000 militants, pour parer aux provocations pouvant venir des uns ou des autres. Qui a préparé les banderoles portant les mots d’ordre hégémoniques du FFS comme “ Ni République intégriste, ni état policier ” ? Au  surplus le discours, que j’ai prononcé du haut d’un balcon ne laissait aucune ambiguité sur les buts de cette gigantesque marche : << je fais confiance à l’intelligence de notre armée pour qu’elle n’annule pas le deuxième tour. Bref , et ceci en m’adressant à la cour, j’ai affirmé qu’il y avait une alternative à l’arrêt du processus électoral et à l’engrenage des violences . Rétablir les faits est un devoir en lui-même .La vie perd toujours contre la mort , mais la mémoire doit gagner contre le néant .La reconstruction du sens est indispensable pour retrouver le sens du problème et accélérer sa solution .

Le cynisme des grandes puissances

Que vous inspire l’attitude de la communauté internationale , notamment des grandes puissances vis à vis de l’Algérie?

Je suis chaque jour plus accablé par les deuils les souffrances des mes compatriotes , et par le sentiment qu’ils ont d’être laissés au bord de la route comme des chiens…alors même que les chiens et les animaux ont un droit effectif à la protection .

Je suis révolté par l’attitude discriminatoire frisant le cynisme, de la communauté internationale à l’encontre de mon pays, c’est-à-dire des femmes et des hommes considérés comme des  sous êtres humains, des unten-menschen .  Il s’agit plutôt d’un retournement sidérant de la part de  tout ce beau monde qui mène l’humanité.  Car soyons honnêtes il y a deux années environ, le Congrès du Parti Socialiste Européen , la Conférence des chefs d’Etats et de gouvernements réunie à Goeteborg , Le Comité de l’Internationale Socialiste , avaient voté des résolutions très importantes. Comme de demander au secrétaire général de l’ONU de dépêcher une Commission d’enquête internationale en Algérie , de saisir le Conseil de Sécurité de l’ONU sur la situation alarmante des droits de l’homme, d’exiger de mettre fin à la répression et  de rechercher une solution politique à la crise algérienne. Ce tournant politique fut la conséquence de deux évènements-clé. D’un côté, les révélations d’ex-officiers de l’armée algérienne et de la police politique ainsi que des témoignages de rescapés de la Mitidja et de Relizane , qui ont dénoncé les massacres et les exécutions ciblées contre les populations civiles pendant dix ans . Et de l’autre côté, la répression sanglante  – à la limite du racisme – préparée et menée délibérément  en Kabylie, et ce, en l’absence d’alibi intégriste.

Mais, les abominables attentats qui ont frappé les Etats unis, le 11 septembre 2001, ont totalement modifié la donne internationale ,à propos de la deuxième guerre d’Algérie . C’est vrai que le terrorisme a revêtu des formes et des niveaux jusque là  sans précèdent.

La guerre internationale anti-terroriste  déclenchée par le président Bush était dans la logique initiale de l’onde de choc émotionnelle et politique qui secoua le monde. Mais l’aubaine était miraculeuse pour les responsables algériens qui l’exploitent à fond en vue de légitimer les 10 années d’une guerre éradicatrice  et de rendre nulles et non avenues les accusations portées contre eux .

Ils  s’acharnent à occulter l’équation politique de la confrontation “  société-pouvoir ”. En réduisant la tragédie algérienne à une simple affaire de terrorisme , ils veulent persuader les partenaires de notre pays, que leurs demandes de solution politique sont sans fondement . Comme par hasard, c’est en Kabylie, qu’on découvre l’implantation du GSPC !  Un communiqué attribué à ces  “ islamistes liés à Ben Laden ”   menaçant “ les intérêts américains et européens ” a  même été largement diffusé par les médias .

Alors, quand des chefs d’Etat occidentaux s’empressent de féliciter Bouteflika pour son succès aux législatives, quand l’Union Européenne escamote l’Accord d’association avec l’Algérie, en l’amputant de la conditionnalité sur le respect des droits des l’homme ; quand des députés européens , belges notamment , font l’éloge de la démocratie algérienne, après des visites touristiques , comment s’étonner que le conflit algérien ne soit plus perçu en fonction de la bonne gouvernance ou de l’Etat de droit , mais sous l’angle mort  et falsifié du fondamentalisme. Il faut faire face à cette réalité . Cette deuxième guerre d’Algérie risque d’être longtemps exclue du champ politique et médiatique international.  De dernier quart d’heure en dernier quart d’heure, elle vient de boucler sa 10ème  année .. D’un terrorisme résiduel à un autre, on est arrivé à plus 200 000 morts, sans compter les désastres collatéraux. Les retombées sociales sont inimaginables sous un régime qui engrange chaque année une rente 20 à 22 milliards de dollars et qui dispose de d’une réserve de change de 28 milliards de dollars , alors qu’un Algérien sur deux  vit au-dessous du seuil de pauvreté , et qu’un Algérien sur trois est sans emploi .  Le pire n’est pas derrière nous , cette situation apocalyptique risque de déboucher sur une troisième guerre.

Qu’entendez-vous par troisième guerre ?

H-A-A: Trois facteurs essentiels m’ont suggéré de l’appeler ainsi.

D’abord, ce conflit était à bout de souffle et les prémisses d’une solution politique commençaient à prendre forme, d’autant plus que cette guerre sans nom , commençait à échapper comme son nom l’indique à toute logique idéologique . Les exactions intégristes , la terreur  et la criminalité modulées par le pouvoir  , le pullulement des maffias locales et régionales , l’irruption aussi massive des milices , les distributions effarantes des armes qui se poursuivent encore aujourd’hui , le grand banditisme , tout cela a fabriqué une terrifiante mécanique qui impose la privatisation de la guerre.

Cette troisième guerre se refait une légitimité idéologique , en s’intégrant dans la croisade anti-terroriste mondiale . Elle se met sous la protection de la plus grande puissance dont le pouvoir attend qu’elle lui assure l’impunité ad aeternam.

Cette 3è guerre a toutes les chances de bénéficier de la part de Washington et de certains pays européens, outre “ du soutien politique sans réserve, des aides financières , militaires et technologiques que les généraux algériens n’avaient pu obtenir jusque là.

C’est dans ce nouveau contexte international que s’inscrit une stratégie globale de basculement de l’Algérie dans un troisième conflit. La fameuse “ exception algérienne ”  aura donc de beaux jours devant elle. Cela ne peut occulter , les solidarité décisives avec le peuple algérien . Contre  cette descente aux enfers , une insurrection morale invisible et souterraine est en train de mûrir rapidement dans les consciences et les intelligences des peuples à travers le monde et surtout dans le monde arabe et islamique.

Ce que cache l’information officielle et que ne veulent pas entendre, ou voir, les occidentaux parvient quand même aux banlieues de Paris et de Berlin. Qui peut assurer avec la montée de la xénophobie, de l’exclusion et les nouvelles d’exactions et de tueries, qui leur parviennent , qu’il n’y aura pas demain des mouvements spontanés de solidarité dont on ne peut pas assurer qu’elles soient non violentes ? Plus importantes encore les prises de consciences aux Etats Unis , de la nécessité de passer d’une option revancharde à une approche plus sereine et intelligente sur la manière de mieux combattre le terrorisme . Déjà dans les tréfonds de la vieille culture humaniste européenne apparaissent des signes d’inquiétude sur l’unilatérisme et le manichéisme officiel américain et expriment l’idée d’ouvrir deux fronts, contre la pauvreté et contre les dictatures qui constituent solidairement les terreaux les plus dangereux de tous les fondamentalismes.

L’ONU  interpellée

N’exprimez-vous pas le dépit de voir les partenaires étrangers de l’Algérie sourds à vos interpellations ?

H-A-A. Non, pas du tout. Je prends acte de leur extraordinaire autisme. Mais , demain , on ne devra pas , au nom du réalisme politique, en ce qui concerne l’avenir , barrer d’un trait  cette façon indigne dont certaines puissances se sont comportées à l’égard de notre pays. Nous nous battrons toujours et encore pour que triomphent les valeurs civilisationnelles dont l’ONU était porteuse.

Il est temps que le secrétaire général des Nations Unies envoie une représentation d’observation et de médiation à Alger, comme il vient de le faire dans un pays ou nous pensions qu’il y aurait jamais un début de solution politique: la Birmanie..

Pensez-vous qu’avec la reconduction de Jacques Chirac à l’Elysée, les rapports algéro-français  vont se transformer ?

H-A-A : Je crois que, malgré des rapports tendancieux fournis par certaines chancelleries, les responsables français au Quai d’Orsay et ailleurs savent ce qui se passe. Leur seule faute politique, c’est de croire encore à la lutte des clans à l’intérieur du régime et de miser sur Bouteflika pour progressivement pousser l’armée au dehors et installer un pouvoir civil. Il n’y a pas de problème crucial qui sépare le régime et ses réseaux d’intérêt. Ils ne se battent que pour le partage de la rente, pour les promotions dans les appareils d’Etat et pour des sinécures à l’étranger.

Fondamentalement, il y a une stratégie mise en place dans la durée en vue de profiter de la conjoncture internationale au maximum pour que précisément, s’il y a une volonté de changement, ce troisième conflit aura déjà pris sa vitesse de croisière. C’est maintenant qu’il faut agir. Je ne pense pas qu’un homme comme le nouveau ministre français des affaires étrangères Dominique de Villepin, qui à propos de la Tchétchénie propose une solution politique,  n’ait pas songé que le même impératif se pose pour l’Algérie. Aujourd’hui, il ne reste plus que la solution politique sinon c’est, comme je le redoute, la troisième guerre, sans solution politique finale.

“ Je suis fier du parti ”

Vous avez toujours porté un intérêt particulier pour la scène internationale. Là, on constate que vous y êtes complètement impliqué, est-ce que cela signifie que vous vous consacrez exclusivement à cela ?

H-A-A :  C’est  un travail auquel je me suis déjà consacré durant la guerre de libération. Je ne me sens pas un historique  cela même au titre de premier responsable de l’Organisation spéciale (OS). J’assume pleinement mon rôle de président du FFS.

Je suis de très prés ce qui se passe. Mon obsession est de former et de multiplier des responsables nationaux. Le parti n’est qu’un instrument au service du pays, et il doit s’ouvrir à la société. Personnellement, si la conjoncture le permet, je suis prêt à rechercher toutes les formules qui permettent des regroupements sérieux, avec des hommes crédibles.

Cela dit, je suis fier de ce parti, de sa base et de ses cadres. Son existence même est un miracle de la fidélité de l’abnégation et de l’intelligence.

Quant à mon action internationale, j’ai fini par faire un bilan qui me permet de dire que je suis arrivé à une autre étape. C’est de frapper à l’échelon le plus décisif pour obliger les plus hauts responsables des institutions internationales des droits de l’homme et les gouvernements à prendre leurs responsabilités.

 Quel bilan faîtes vous à l’approche du congrès du FFS (2004), sachant que la principale résolution des précédentes assises était l’ouverture sur la société ?

H-A-A : Le bilan provisoire que je fais est malgré tout positif. Ne serait-que le FFS est le seul parti qui ait  su faire échec aux tentatives de le déstabiliser ou de lui attacher la casserole de l’allégeance ouverte ou secrète au pouvoir .

Malgré des échecs partiels en ce qui concerne l’ouverture du parti sur la société ,  nous n’avons cesser de progresser et d’étendre l’influence de  nos idées . Je pense que le principe de rotation des dirigeants à permis à plusieurs vagues de jeunes de faire l’apprentissage de la responsabilité et de l’esprit d’équipe .C’est dur d’échapper aux dérives du caporalisme et du bureaucratisme étant donné les conditionnements de l’histoire , du rapport de l’Algérien au pouvoir et des tentatives de corruption politique et financière qui , heureusement , n’ont presque pas mordu chez nous . D’un bilan significatif dans la perspective de notre prochain congrès , nous en reparlerons au siège du FFS ,  Incha Allah. Je  salue mes compatriotes et je leur dis , je suis avec vous , à vos côtés , non pas parce que je suis mordu par la “Boulitique ”, mais parce que j’aime notre pays . Il a tellement besoin de paix et de réconciliation . Et votre envie de bonheur ne m’est pas du tout étrangère.

Vous avez eu, il y a trois ans des ennuis cardiaques, comment vous portez-vous aujourd’hui ?

H-A-A: – Malgré la lourdeur de l’opération chirurgicale que j’ai subie, ma capacité de récupération a étonné les médecins. Je me porte bien. Malgré les engagements pris avec mes médecins, je ne respecte pas toujours les limites qui me sont imposées. Aux conseils qui me sont donnés d’éviter le stress, je réponds que je serais encore plus stressé si je ne continue pas à mener les activités exigées par les souffrances, les espérances et la confiance de mes compatriotes. 

Entretien réalisé à LAUSANNE , par Mailk Soukhna et  B.Aghrib