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Hocine Aït-Ahmed : « Nous avons tout ce qu’il faut pour faire de l’Algérie un grand pays », Décembre 1991

« Alors que des personnalités politiques battent campagne, Mr. Hocine Ait Ahmed a choisi de tenir un meeting avec nos compatriotes émigrés.

Pendant que d’aucun s’adonnait aux douces joies d’un électoralisme archaïque, le Leader du FFS préfère enraciner la démocratie. Sa visite ‘ aux exclus’ des élections est éloquente à plus d’un titre. »

Lors de la deuxième rencontre partis-gouvernements, nous avons posé au chef du gouvernement trois questions : la date, la date, la date des législatives. Nous avons pris date.

Et c’est maintenant que tout commence parce que depuis octobre, trois ans, un seul enjeu : un pouvoir populaire représentatif de vous tous. Les élections vont servir à cela.

Le problème des uns c’est de les occulter.

Le notre, c’est de nous battre pour les imposer.

On voit déjà manœuvrer pour :

  • en faire un non-événement et préserver le statu quo
  • les manipuler
  • les combattre directement en préconisant des élections présidentielles et l’utiliser pour plonger le pays dans un nouveau drame.

Avant même la tenue de ces élections se dessine une large majorité : Ceux qui sont contre et nous qui sommes déterminés à nous battre contre tous ceux qui veulent jouer avec ces élections. Parce que nous sommes pour un retour à la démocratie Pardon pour aller à la démocratie car nous n’y avons jamais été.

Que vous dire d’autre que « VOTEZ FFS » ?

Votez FFS pour faire avancer nos idées. Mais nous devons être aussi un pôle rassembleur pour casser la bipolarisation. Pour faire échec au FIS.

Tous les professionnels de la politique voient dans ces élections un nouvel enjeu pour leurs manœuvres, pour leurs petits jeux de pouvoir. Bien sûr qu’il est important, décisif même, de remporter un maximum de sièges. Mais nous ne voulons faire partie d’une nouvelle classe de chasseurs de sièges.

Notre enjeu, notre ambition sont autres : C’est de bâtir un nouveau pacte social pour tous les Algériens. C’est d’avoir confiance en nous. C’est de reconstruire le pays. C’est de reprendre les choses en main. C’est de travailler au bonheur en balayant toutes les causes de nos malheurs.

La mode aujourd’hui est à l’auto flagellation. Après trois décennies de coups de clairon triomphalistes, on s’ingénie à jouer les marches funèbres qui désespère Bab-El-Oued et pousse notre jeunesse à fuir vers des Eldorados qui s’appellent tour à tour la France, l’Australie, le Canada ou les Etats Unis.

Je refuse cette fatalité. Je la refuse même si je dois être le seul à clamer ma confiance en l’Algérie, en notre jeunesse. Nous avons tous ce qu’il faut pour faire de l’Algérie un grand pays. Nous avons l’espace, les ressources, les talents, l’énergie, une diversité de culture

Il y a vous, l’émigration qui êtes une formidable ouverture sur la modernité.

Le 26 décembre donc, nous irons aux urnes. Le moment est grave et je lance un avertissement par avance à tous ceux qui, par leurs manigances et leurs manœuvres politiciennes, risquent d’être responsable d’un nouveau drame.

Les élections sont un nouvel espoir, une occasion historique à ne pas manquer. Mais c’est peut-être aussi un nouveau drame qui se prépare. On le voit : Plus on va vers le scrutin, plus les politiciens de profession s’affolent. Et s’affoleront.

Il faut être clair : Qu’un seul algérien perde la vie et ces élections n’auront plus de sens. Vous savez tous de quoi je parle. En juin dernier, l’espérance a été étouffée dans le sang. Nous avons trop dénoncé le laxisme de la puissance publique à l’égard de l’intégrisme pour nous plaindre des mesures enfin prises à son encontre, mais nous savons tous aussi que l’escalade avait été programmée. Nous savons tous que des voitures banalisées ont, comme en octobre 1988, tiré sur la foule et que la proclamation de l’Etat de siège visait aussi à remplacer un groupe du FLN par un autre.

Nous ne tolérerons pas que cela se reproduise.

Le patriotisme aujourd’hui, c’est faire que ces élections aient lieu. Et qu’elles soient loyales. S’opposer à tout nouveau drame, désamorcer tout dérapage : Pour nous, c’est cela le sens civique.

Chaque algérien, nous tous, vous tous, individuellement et collectivement, nous sommes responsables du bon déroulement de cette échéance. Nous devons être vigilants. Et nous le sommes quand nous insistons pour régler les problèmes posés.

Depuis mon retour en Algérie, il y a presque deux ans, je n’ai qu’une idée en tête, je ne mène qu’un seul combat : Enraciner la démocratie. Et cela passe, je ne cesserai de le répéter, par des élections législatives loyales.

Pourquoi, croyez-vous qu’après 23 ans d’exil, je sois rentrer au pays ?

Pour me jeter dans la gueule du loup ?

Pour me rappeler, in extremis, à l’histoire ?

Pour satisfaire une soudaine pulsion dictatoriale ?

Pour allonger la ’ liste d’attente’des candidats à la présidence de la république ?

C’est déjà ce que les versions officielles avaient tenté d’accréditer en septembre 1963 lorsque nous avons créer notre parti.

A l’époque, comme aujourd’hui, nous nous battions pour que la démocratie soit le socle de l’Algérie indépendante. Ce socle reste encore à construire. Seules, les futures élections permettront de rétablir la continuité historique en restituant la parole et la décision au peuple. Cela s’appelle, j’ose dire le mot, un entêtement sur les principes, une éthique politique.

C’est sans doute ce qui manque le plus à ce qu’on appelle la classe politique de notre pays.

Ce qui s’oppose aujourd’hui en Algérie, ce sont deux visions de l’avenir.

D’un coté, une pratique politicienne ou seule comptent les petits calcule personnels marqués par des alliances, des contre-alliances, des mésalliances, toutes sans lendemains Sans gloire, est-il utile de le préciser ?

Nous, nous opposons à cela un projet de société librement élaborer et pas imposé comme toutes les chartes que vous connaissez. Si nous avons tenu à réunir notre congrès en mars 1991, c’est pour affronter les élections dans une compétition de programme et d’idées et pas de pouvoir. Nous entendons être une véritable alternative qui va dans tous les sens, populiste, élitiste, opportuniste ou que sais-je encore.

Vous avez tous compris que nous voulons un changement pacifique, mais ne nous y trompons pas, RADICALE.

Pour cela, il faut prendre un certain nombre de décisions. Les élections reportées de juin dernier signifiaient pour nous l’amorce de ce changement malgré toutes les limites que nous connaissons. Un parlement non-FLN, un gouvernement plus légitimes, l’abrogation de toutes les lois rétrogrades, le rétablissement d’une certaine confiance.

Les élections n’ont pas eu lieu.

Mais nous avons eu quatre mois d’Etat de siège ’ pour défendre la démocratie’, nous a-t-on dit et un gouvernement Ghozali dont la transparence et l’impartialité étaient censées refléter déjà le changement.

Il n’y a décidément qu’en Algérie qu’on voit l’armée descendre dans les rues pour défendre les libertés et la démocratie !

Le prétendu changement a fait long feu. Ghozali ne nous a pas sorti des luttes de clans inter-familiaux du régime. Il nous y a ramené de plein pied.

Non content de capituler devant une assemblée qu’il n’avait cessée de dénoncer, il s’empresse de redonner vie à cette assemblée discréditée et moribonde en lui soumettant des projets de loi engageant à long terme le pays tous entier.

Sur l’ordre public, le pouvoir pour les autorités civiles de recourir à l’armée n’est rien d’autre qu’une ’banalisation de l’Etat de siège’.

Ne parlons pas des restrictions aux manifestations.

Quant à la libéralisation des prix, qui oserait prétendre qu’elle constitue une priorité pour les algériens, pour les chômeurs, pour les démunis. Elle ne l’est que pour ceux qui souhaiteraient une explosion populaire qui mettrait en échec le verdict des urnes.

La constitution d’un gouvernement de choc, ( récent remaniement), en vue des élections ne laisse plus de place au doute.

Ce scrutin vise à assurer la pérennité du régime. Y compris en organisant la fraude. Y compris en ’sur-finançant’, ’sur-médiatiser’des candidats pseudo ’indépendants’et un certain nombre de partis satellites.

Il n’était pas question que le FFS cautionne des élections qui ne seraient ni propres, ni honnêtes, ni loyales. Assez des promesses non tenues ! Nous respectons, nous, nos engagements.

Le FFS a retiré sa confiance au gouvernement Ghozali. Il ne renonce pas pour autant à son combat pour faire respecter l’échéance législative. Notre volonté d’y participer est inébranlable.

Vous le voyez, ce sont toujours les trois même principes qui régissent l’action du FFS :

  • devoir de vérité
  • devoir de lucidité
  • devoir de pédagogie

Je me suis accroché à ces principes parfois à contre temps et on me l’a reproché, par exemple lorsque nous avons refusé la mascarade des municipales.

Parfois dans l’incompréhension et j’en ai payé le prix. Le plus souvent dans l’hostilité !

Aujourd’hui, au risque de vous décevoir, je n’ai rien d’autre à dire que ce que je martèle depuis deux ans : La nécessité d’instaurer un pouvoir légitime élu par une majorité d’algériennes et d’algériens.

Fini la ’légitimité historique’ !

Au vestiaire, la légitimité révolutionnaire !

Reprenez vos adjectifs ! laissez -nous la démocratie tout court. Ou plutôt reprenons la, construisons là.

Pour y parvenir, des mesures s’imposent :

  • la disparition effective et totale de la sécurité militaire dont on a vu la résurgence depuis les événements de juin.
  • Faire la lumière sur les événements d’octobre et de juin.
  • En finir une fois pour toute avec l’hypothèque que fait peser le FLN sur l’histoire telle qu’elle se fait. Le FLN a une place prestigieuse a prendre dans nos livres d’histoire. Qu’attend-il pour la prendre ?
  • Election d’une assemblée constituante. A charge pour le futur et nouveau parlement d’organiser cette consultation de tous les citoyens et de toutes les collectivités du pays pour que soient définitivement consacrés les droits de l’Homme, tamazight, langue nationale et officielle, et la séparation du religieux et du politique.

L’alternance ne se décrète pas. L’alternance est votre affaire, notre affaire. Ne nous leurrons pas : Elle est toujours l’otage de la pensée unique et totalitaire. Que celle-ci soit FLN ou FIS.

Le FFS n’a eu de cesse dénoncer la bipolarisation entre les deux pôles. Notre slogan : ’Ni Etat policier, ni République intégriste’n’est pas né d’hier.

Lorsque nous dénoncions le FLN, sa main mise sur l’Etat et sa stratégie d’apprenti sorcier, nous étions accusés de complaisance à l’égard du FIS. Pendant que, sur le terrain, nous étions les seuls à vraiment lui tenir tête. En juin dernier, lors de la grève du FIS, ce sont nos militants qui, par groupe de trente ou quarante, ont protégé des commerçants que l’on voulait forcer à fermer boutique ou des étudiants que l’on voulait empêcher de passer leurs examens.

La population algéroise qui a basculer, en participant massivement à notre manifestation du 27 décembre 1990, ne s’y est pas trompée ! Un récent sondage publié par la revue SIMSAR attribue au FFS un score plus important qu’au FIS à Alger dans une capitale qui passe pour la forteresse des intégristes.

L’absence de toute ambiguïté à l’égard du gouvernement Ghozali montre que nous n’avons pas changer et que nous ne changerons pas de stratégie. N’en déplaise aux faiseurs de rumeurs qui nous prêtent tantôt de nourrir des projets d’alliance avec le FIS tantôt avec le FLN !

Tout en nous accusant en permanence de faire cavalier seul. Le premier tour des élections permettra de clarifier le paysage politique. Seul le baptême des urnes dira ’ qui représente quoi’ ?

Ce n’est qu’avant le deuxième tour que le problème des alliances se posera. Nous soutiendrons les hommes et les femmes de conviction et d’engagement démocratique.

La clarification ne s’arrête pas devant l’isoloir. Les élections doteront l’Algérie de son premier parlement pluraliste. Le pluralisme ici aura un sens très concret :

  • pas chikaya, petites ou grandes manœuvres de coulisse.
  • Mais défendre nos propositions.

Nous voulons un parlement digne de l’Algérie de demain qui contrôle l’exécutif et commence à abolir tous ce qui est indigne d’elle.

  • code de la famille
  • loi d’exclusion linguistique
  • code de la presse

Nous exigerons la retransmission télévisée des débats pour faire participer de manière permanente les citoyens à la vie publique.

Face à ce projet, vous avez joué un rôle primordial, vous qui vivez hors des frontières du pays, tant dans le mouvement de libération national que dans l’opposition (FFS) et un grand prix a été payé pour cela ; l’assassinat de Mecili en est l’exemple.

Le FFS a exigé la représentation directe de l’émigration dans le nouveau parlement à ce gouvernement qui l’a refusé comme les précédents. On continue à marginaliser l’émigration alors que l’Algérie a besoin de ses expériences associatives syndicales, professionnelles de même que de ses capacités créatrices. La jeunesse ’Beur’mérite mieux qu’un pèlerinage annuel au pays. Elle peut nous apporter une part de modernité, servir de relais pour conquérir, là-bas la citoyenneté de manière à s’assurer ici respect.

Car disons le tout net. Nous sommes inquiets, choqués, révoltés par le racisme patent en Europe, en passe de devenir une gangrène publique.

Les pratiques discriminatoires basées sur l’’épicerie électoraliste’est indigne de ce pays. Electoralisme ou pas, on ne joue pas avec cela !

Passent les compétitions électorales, demeurent intolérances et haine de tout ce qui ne vous ressemble pas.

Comme j’ai commencé le 1er novembre 1954 en tant qu’’histoire’, j’estime ne pas avoir des droits mais encore des devoirs. Il n’y a d’historiques que les promesses. Nous avons lutté pour une Algérie fraternelle, heureuse, prospère.

Le plus grand paradoxe aujourd’hui est que ce pays qui a été à l’avant garde de la décolonisation soit à la traîne du changement, de la démocratisation.

Nous, nous tous, ensemble, ici et là-bas, nous devons prendre notre place face et dans l’histoire.

Avant de vous laisser à la musique, je ne peux m’empêcher de rappeler le chant des bidonvilles brésiliens :

Rêver seul, ce n’est qu’un rêve

Rêver ensemble est le début de la réalité

Hocine Ait Ahmed