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Hocine Aït Ahmed: L’Invité de Libération.fr – 29 septembre 2005

«Depuis l’Indépendance, ce ne sont jamais les urnes qui ont décidé du destin des Algériens»

Le chef du Front des forces socialistes, opposant à la «charte pour la paix et la réconciliation nationale» soumise à référendum jeudi en Algérie, était le jour-même invité de Libération.fr. Il a répondu aux questions des internautes sur son hostilité au référendum de Bouteflika.

Pourquoi êtes-vous opposé à la charte alors que vous avez toujours plaidé en faveur de la réconciliation?

Hocine Aït Ahmed. Précisément, parce que cette charte en aucune manière ne répond à son intitulé qui est la paix et la réconciliation nationale. Considérer que je sois, ou que le FFS soit hostile à l’appel à la réconciliation me paraît une blague. A moins qu’il ne s’agisse d’une brutale amnésie sur mes appels incessants, depuis plus de 12 ans, à tout faire pour éviter la rupture de la paix civile. Et c’est ce que j’avais dit au Général Nezzar lorsqu’il avait demandé à me voir après le succès du FIS aux législatives: «S’il vous plaît, n’intervenez pas pour arrêter la transition démocratique sinon le pays basculera dans la violence». Des appels aussi à tout faire pour que l’Algérie ne s’enfonce pas dans la crise, en mettant tout le monde autour d’une table pour entamer un processus devant conduire à la paix et à la réconciliation. Il est vrai que c’était le temps où les «réconciliateurs», après la signature du contrat national à Rome, étaient insultés et traités de traîtres à la nation.

Ce projet n’a rien à voir ni avec la réconciliation ni avec un retour à la paix. C’est la volonté de Bouteflika d’instrumentaliser ces deux aspirations profondes de la société algérienne pour se faire plébisciter et lui donner tous les pouvoirs exhorbitants. Que faire d’autre que boycotter une démarche aussi inique? Que faire d’autre quand par dessus le marché il n’existe aucun débat contradictoire? La campagne référendaire n’existe tout simplement pas. Elle déploie des moyens jamais vus qui font penser à un tsunami totalitaire.

Pensez-vous réellement que Bouteflika a l’intention de réformer la constitution pour pouvoir briguer d’autres mandats? Si tel est le cas, pensez-vous que son projet passera sans difficultés?

J’aime bien l’innocence des questions. Les vrais objectifs de ce référendum résident dans la stratégie mise en place par le régime pour réformer la Constitution, qui interdit un troisième mandat à Bouteflika. A partir de là, on ne sais jamais, de là à l’éternité il n’y a qu’un pas pour un tempérament aussi fantasque. Depuis l’Indépendance, ce ne sont jamais les urnes qui ont décidé du destin des Algériens, ni les résultats sortis des urnes qui expriment leurs aspirations. Alors ne parlons pas du rouleau compresseur qui tient lieu de campagne actuellement, il n’y a jamais eu de compétition électorale, ni de vote libre et transparent. La seule transparence dont nous venons d’être gratifiés est une contrefaçon à ciel ouvert.

Pourquoi n’avez-vous pas pris une initiative commune avec Hamrouche et Mehri et denoncé fortement cette mascarade de référendum?

Vous savez que depuis le 1er novembre dernier, lors du cinquantième anniversaire du déclenchement de la lutte armée, nous avons amorcé une dynamique de rassemblement de toutes les forces politiques et sociales qui continuent à défier la politique de mise au pas de notre peuple. Il s’agit là d’une dynamique qui certainement permettra de refléter les mouvements sociaux et politiques qui veulent mettre fin à la crise et travailler à une solution nationale politique et démocratique. Cela demandera beaucoup de temps. Nous n’oublions pas que Bouteflika, malgré le fait qu’il se glorifie d’avoir mis fin à la violence, tient absolument à ne pas lever l’état d’urgence.

Approuveriez-vous l’idée d’une cour d’assise spéciale pour juger les assassins? l’idée de commissions rogatoires couvrant tout le pays ou une commission internationale enquêtant sur les crimes contre l’humanité en Algérie?

Vous savez, je dois confesser que personnellement je suis un libertaire, et témoin des ravages occasionnés par le nazisme, le fascisme, j’ai retenu une chose fondamentale, c’est qu’après la défaite des barbaries totalitaires, une ère devait s’ouvrir en conformité avec les promesses des grandes puissances: que la vie et les activités internationales cessent d’être embrigadées dans un ordre pan-étatique où la souveraineté des Etats s’opposerait au droit des peuples et des individus de participer pleinement à la vie internationale.

Alors, quand on voit de la réticence, de la part des petits bourgeois, contre l’envoi de commissions d’enquêtes internationales en Algérie, contre l’envoi massif d’observateurs crédibles, comme nous l’avons demandé, alors j’en déduis que le pouvoir veut revenir à la conception fasciste du patriotisme et de la souveraineté nationale. Soyons clair, depuis 40 ans, il n’y a eu aucun recours interne contre les violations systématiques et massives des droits de l’homme. La justice n’existe pas, la sale guerre a prouvé qu’elle était totalement instrumentalisée par le pouvoir militaro-policier. C’est un pays de non droit. Personnellement, je n’ai cessé de m’en prendre aux institutions internationales et notamment à nos partenaires pour leur silence assourdissant, et devant les massacres et devant la falsification des élections. Il y a une discrimination intolérable dans le regard et l’action de nos partenaires les plus proches, qui sont prompts à dénoncer les fraudes électorales et les dérives sanglantes de la part des pouvoirs africains ou asiatiques et observent une omerta totale sur ce qui se passe en Algérie.

Bonjour Monsieur Aït Ahmed. On présente en France les démocrates algériens (ffs, réformateurs+Mehri etc…) comme n’ayant pas de base et ne représentant qu’une minorité infime de la société Qu’en est-il vraiment? Pourquoi d’après vous ce silence français, surtout celui des socialistes? Tropisme SFIO?

Comment peut on dire que le FFS est minoritaire? Alors qu’il n’y a aucune élection libre, aucune possibilité d’apprécier l’importance des formations politiques. Je peux vous dire que pendant l’ouverture démocratique des trois premières années, les manifestations du FFS ont prouvé que ce parti n’est pas un groupuscule d’intellos ou un mouvement populiste, mais qu’il arrivait à mobiliser des centaines de milliers de personnes dans les moments décisifs. Pour preuve, la manifestation à laquelle j’ai appelé le 2 janvier 1992: c’était du jamais vu depuis l’Indepéndance. Sur 12 km, cette manifestation était destinée à éviter l’arrêt du processus électoral, à montrer qu’Alger n’est pas Téhéran et que l’on pouvait gérer politiquement un succès du Fis qui avait été planifié par la police politique. Quant à Mehri, rappelons son intégrité patriotique, son rôle au sein du gouvernement provisoire algérien pendant les événements, qui était un gouvernement civil, pluraliste et qui a tout fait pour que les armées des frontières ne puissent pas déstabiliser le processus d’autodétermination du peuple algérien. C’est un homme très respecté. Il avait négocié et signé le contrat de Rome avec 8 parties et personnalités en 1995, et qui évidemment a subi ce que nous appelons le coup d’état scientifique contre le FLN. Quant à Hamrouche, il a réussi à ouvrir par effraction un système stalinien après la chute du mur de Berlin. Et cela est suffisant pour lui accorder le crédit de faire partie de toutes les forces démocratiques. Mais force est de constater que le verrouillage de la sphère politique, des répressions et des intimidations ne permettent pas à ces hommes, pour l’instant, de prendre des initiatives en vue d’organiser le regroupement des militants et de cette jeunesse algérienne. Merci pour vos questions