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Intervention de Hocine Aït-Ahmed au 6e Congrès de l’USFP, Casablanca – 29, mars 2001

Je suis très heureux d’être parmi vous aujourd’hui, parmi des camarades avec qui j’ai déjà fait beaucoup de chemin depuis le combat pour la libération nationale. Et je suis tout aussi heureux de découvrir parmi vous une jeunesse qui s’est forgée dans les combats, oserais-je dire souvent plus dur, au cours des périodes post-indépendance. Il y a dans cette rencontre, entre l’expérience inestimable des vieux routiers au long parcours de combattant politique de la démocratie et la vigilance enthousiaste et critique des jeunes, un formidable levain pour relever les défis qui se posent, de manière si semblable, à nos sociétés.

Je suis heureux d’être parmi vous. Et c’est parce que je me sens parmi des camarades de combat que je me permets d’être un peu critique vis à vis de nous même. Les pays du Maghreb se situent sur une ligne de fracture entre les démocraties et les despotismes politiques. Même si nous avons partagé – et nous partageons toujours – cet idéal d’un Maghreb démocratique, pluraliste dans tous les domaines, ouvert, garantie d’une véritable option pour le développement social et culturel de nos peuples, nous n’avons pas accordé suffisamment d’attention à ce qui se passait dans nos pays respectifs.

Comme vous le savez, je viens d’un pays où des dirigeants autoproclamés proclament à tout bout de champ le principe de non ingérence dans les affaires intérieures afin de pouvoir opprimer le pays à leur guise et continuer à imposer une dictature prédatrice et, malheureusement, sanglante. Mais ce n’est pas pur esprit de contradiction que je proclame devant vous que ce qui nous a manqué, à nous militants démocrates maghrébins, c’est cette ingérence positive dans nos affaires respectives.

Il nous a manqué, à nous comme à vous, cette vigilance contre les atteintes aux libertés qui peuvent arriver dans les autres pays maghrébins. Or, dans un contexte marqué par la régression et les manipulations, cette vigilance à défendre nos libertés au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Mauritanie ou en Libye aurait donné plus de consistance à cet espace maghrébin qui risque de glisser sur plus de régression.

Il n’est pas possible, ou peut-être faut-il dire il n’est guère admissible, que les démocrates du Maroc se désintéressent de ce qui arrive en Algérie, tout comme il n’est guère admissible que les démocrates algériens ne suivent pas avec attention ce qui se passe au Maroc. Le Maroc, la Tunisie, la Mauritanie, la Libye et l’Algérie ne doivent pas échapper au devoir de consultations, d’informations et pourquoi pas d’ingérence positive afin de créer cette opinion démocratique maghrébine susceptible de contrebalancer voire d’influencer la politique des Etats.

Il est clair, à l’heure de la mondialisation, que les pays du Maghreb hypothèquent leurs intérêts et leur souveraineté par le fait qu’ils mènent une intégration séparée.  Constatons que les options bureaucratiques ont tué dans l’oeuf toutes les tentatives d’intégration maghrébine et ont suscité un climat permanent de suspicion et de tensions peu favorables à la coopération et au développement.  Disons le clairement, à l’aune de l’expérience de ces décennies, le Maghreb sera démocratique ou ne sera jamais.

Par démocratique, j’entends concrètement la mise en place d’un parlement maghrébin élu librement au suffrage universel. C’est en faisant de nos sociétés la véritable source de mandat maghrébin que l’on sortira des conceptions étriquées et que la construction maghrébine sortira du cercle des discours platoniques. Mais il nous faut également créer une sorte de conseil économique, social et culturel maghrébin pour élargir les acteurs de la construction maghrébine à la société civile, aux organisations syndicales ainsi qu’a l’ensemble des composantes du mouvement associatif, notamment les jeunes et les femmes. 

Car il faut bousculer les frontières érigées par les autoritarismes et les dictatures. Il le faut d’autant plus que, à l’image de l’Algérie, la dictature est non seulement ruineuse mais elle est porteuse des violences et de fabrication de l’extrémisme qui, lui, saura contourner les frontières. Et j’ajouterai, que nous ne devons pas être en retrait de la marche universelle et que nous devons d’ores et déjà penser à une Cour Maghrébine des Droits de l’Homme.

Je sais que ces idées peuvent vous paraître utopiques surtout que la pratique des Etats fait tout pour maintenir nos sociétés, qui sont si naturellement proches, dans la méconnaissance l’une de l’autre. Pourtant, le monde change à une telle allure que ces objectifs qui visent à créer une formidable synergie des volontés et des moyens dans l’espace maghrébin sont devenus des impératifs vitaux pour nos sociétés. Au cours de ces dernières décennies, de nombreuses idées fausses sont tombées, rattrapées par l’inexorable réalité comme les totalitarismes soviétiques et leurs mauvaises copies tiers-mondistes.

L’idée maghrébine, bien qu’elle ait été manipulée par des approches bureaucratiques, demeure une option juste. Nous devons tout faire pour la sortir de la gangue des bureaucraties. C’est à nos sociétés et notamment aux militants de la démocratie et des droits de l’homme de la porter et de lui donner la sève qui lui a manqué. Les luttes démocratiques qui se mènent au Maroc, en Tunisie, en Mauritanie, en Libye ou en Algérie ne doivent plus être appréhendées dans les limites nationales mais dans une vision maghrébine.

C’est pour cela que nous devons maintenir un intérêt vigilant à ce qui se passe dans chacun de nos pays. C’est pour cela que nous avons un devoir de solidarité, de coopération rigoureuse et d’observation constructive pourcréer ce Maghrebdémocratique et pour favoriser l’émergence d’une incontournable opinionmaghrébine.

Je vous souhaite plein succès à vos travaux.