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Intervention de Mr Hocine Aït-Ahmed à la table ronde « The opening of the east : implications for the south » Vienne, 1990

Intervention de Mr Hocine Ait Ahmed a la table ronde « The opening of the east : implications for the south »

C’est un privilège et un plaisir pour moi d’assister à cette « table ronde » qui regroupe tant d’illustres représentants des pays de l’Ouest, du sud et de l’Est.
Je voudrais remercier messieurs les membres de l’Institut de Vienne pour le développement et la coopération ainsi que les autorités Autrichiennes qui nous ont invité à cette assemblée.

Les vents implacables de liberté qui ont balayé les régimes totalitaires des pays de l’est ont soulevé de profonds espoirs dans le monde. Nous,gens du Sud, sommes heureux de voir nos régimes autoritaires perdre de ce fait la légitimite idéologique importée à partir du modèle stalinien.

Nous sommes d’autant plus satisfait de la débande des dictatures qu’elle consacre la guerre froide, comme elle crée pour le sud les conditions favorables pour éliminer les  » guerres ouvertes » et les conflits internes. Le rapprochement entre l’Est et l’Ouest contribuera -je l’espère- à restaurer la paix dans le tiers monde et nous aidera à éliminer les causes de la militarisation des États du Sud.

Je ne vous apprendrai rien en disant que nous, au sud, sommes assez inquiets par les perspectives plus ou moins affirmés de la  » maison européenne » car elle pourrait conduire à une attitude discriminatoire à l’égard du Sud.

Nos inquiétudes semblent bien fondées d’autant que les gens de l’Est et de l’Ouest se ressemblent – Ils ont des affinités culturelles, ils sont des blancs, ils sont des chrétiens. « Donc on se tient chaud entre nous ».

Il se pourrait même qu’un scénario se développe pour réinventer de nouvelles relations Nord-Sud et selon lequel les pays du Sud deviendraient ou resteraient des réserves d’exotisme de musique de rue et de matières premières, tandis que l’Est et l’Ouest développeront des affaires sérieuses entre eux.

Aussi notre inquiétude reste grande car la liberté politique et la démocratie ne peuvent pas progresser sans le développement économique, social et culturel.

Je ne veux pas ressortir l’effrayant slogan  » demain l’Apocalypse » dans le Sud, ravagé par les effets conjugués de la pauvreté et d’une démographie incontrôlée.

Je ne suis pas venu non plus pour vous dire : aidez-nous! » autrement la planète explosera. Cependant, on ne doit pas perdre de vue la fragilité de nos sociétés ni sous-estimer leurs situations économiques et sociales.

Permettez-moi d’illustrer mes propos à partir de l’exemple algérien. Vous avez du entendre parler du succès électoral du mouvement fondamentaliste dans mon pays. Bien! ne versons pas dans la « dramatisation ». Après tout, ces élections municipales ont réellement situe le paysage politique nationale. Officiellement, les intégristes ont gagné avec 54% des votants.

Au fait leur influence réelle n’a pas dépassé les 30% et le résultat enregistré traduit davantage l’hostilité à l’égard du FLN plutôt qu’une réelle adhésion au programme  du mouvement fondamentaliste.

Puis-je relever la manifestation de rue de mon mouvement en date du 31 mai 1990 a mobilisé plus de quatre fois le nombre de celle organisée par les islamistes.

Tous les médias étrangers ont rapporté cet événement. Pour revenir à ces résultats électoraux, il convient de considérer les deux principaux facteurs qui ont aidé cette tendance extrémiste, laquelle, faut-il le rappeler à fait l’objet de notre part d’une mise en garde répétée de nos gouvernants depuis plus d’un quart de siècle. Aucune suite n’a été donnée à ces avertissements. Le premier facteur est de nature politique, les gouvernants ont joué avec le feu. Ils ont utilisé les mosquées et les intégristes pour renforcer leur régime.

Le second facteur est la situation économique désastreuse : misère, terrible crise de logement et de chômage. Les intégristes construisent leur prospérité sur le fond de crise sociale et identitaire.

Lors de leur manifestation la majorité des manifestants appartient aux couches pauvres de la population.

La tâche du Nord est par conséquent d’aider le Sud à briser le cercle vicieux de la pauvreté, en augmentant l’aide au développement et en lui apportant un soutien financier.

Dans cet ordre d’idée, en tant qu’Algérien, je dois condamner les voies scandaleuses  de quelques françaises et américaines qui essaient d’étouffer notre économie en refusant d’accorder des prêts à moyen et long terme sous prétexte d’instabilité politique. Je dois souligner que l’Algérie a toujours honoré ses engagements financiers.

Bien, puisque l’occasion m’est offerte de parler d’assistance, je ne peux m’empêcher de faire la remarque suivante : les Européens de l’Ouest ont posé une condition pour leur assistance à leur vision de l’Est et cela en vue de consolider le processus démocratique en cours dans ces pays.

Au contraire, l’assistance de l’Ouest au Sud parait viser la préservation du « statut quo » prévalant, qui, comme vous le savez  a résulté les désastres bien connus.

Pouvons-nous considérer que la démocratie n’est pas un facteur de stabilité et de développement pour le Sud comme cela est prouvé dans les pays de l’Est?

Après, près de 30 ans de dictature du parti unique, le peuple Algérien est dépolitisé. Ces mosquées sont devenues les seuls espaces refuges et les seuls moyens d’expression.

Les fondamentalistes ont construit leur popularité à travers une opposition radicale au pouvoir en place et par de violentes attaques contre la corruption et les gouvernements corrompus. Le résultat est là! la menace d’un fascisme rampant est sérieux.

Est-il possible de considérer que le blanc a droit à la démocratie et que celui-ci la dénie au « Métèque » . Le respect et la promotion des droits de l’homme sont une aspiration universelle.

La démocratie est un préalable au développement. C’est également une règle universelle.

Le succès  du système démocratique à l’intérieur de chaque pays, quelque soit son niveau de développement est un changement pressant pour instaurer ce qui est appel‚ par « barbarisme » le nouvel ordre économique mondial. Pour notre part nous préférons parler de l’indispensable démocratisation des Institutions et structures Internationales. Puis-je encore donner quelques exemples tirés de la situation de mon pays?

Le chômage atteint 22% de la population active.

Le trois quart des ressources en devises de l’Algérie sont absorbés par le service de la dette extérieure qui avoisine 24 milliards de dollars U.S..

200.000 à 300.000 jeunes sont exclus du système scolaire chaque année.

Comment alors assurer une stabilité politique dans ces terribles conditions économiques, sociales et culturelles.

Nous risquons d’être piégés dans le classique cercle vicieux parce que l’instabilité politique décourage l’engagement du capital étranger. De plus, une telle instabilité apporte des alibis pour ne pas orienter les ressources vers le payement de la dette et favorise les conditions de crédit prohibitives.

Enfin pour terminer, nous pouvons dire:

– Les Européens sont obsédés par l’instabilité en Méditerranée. Ils jouent quelque peu à faire peur l’un l’autre sur les  » boats people » fuyant le Maghreb et accostant en France, en Italie et en Espagne.

En effet, comment maintenir la stabilité de l’environnement pour consolider celle du Nord, si l’indispensable solidarité politique, financière et économique n’aidait pas le processus démocratique à réussir dans les pays en voie de développement?

Le message attendu de cette table ronde est à la fois de nature morale et politique.

Les problèmes globaux requièrent des solutions globales comme souligné par l’ambassadeur Yan Kawitsch.

Le monde est actuellement à la croisée des chemins, défi‚ par un gigantesque besoin de réformes aux plans national et international et cela pour aider chaque peuple à recouvrer sa souveraineté afin qu’il devienne un partenaire viable dans la communauté internationale.

Je souhaite que la déclaration de Vienne sur les relations Est-Ouest-Sud puisse atteindre son objectif et permettre une meilleure compréhension des problèmes du tiers monde.

Comme nos destinées sont profondément liées, le temps est venu d’apprendre à travailler ensemble selon une nouvelle conception des choses et de nouvelles bases.

Nous vous remercions.