«La présidentielle fait planer une grave incertitude sur la cohésion nationale»

Dans cet entretien, Ali Laskri, coordinateur de l’instance présidentielle du FFS, revient sur la présidentielle du 18 avril prochain, un rendez-vous électoral totalement «verrouillé par le pouvoir» qui prépare une «mise en scène théâtrale en vue de se pérenniser, avec des conséquences dramatiques pour le pays». Ali Laskri défend l’option du boycott choisie par le FFS, qui se dit déterminé à se battre pour l’avènement d’une deuxième République avec un nouveau régime basé sur l’Etat de droit et la démocratie. L’erreur du pouvoir, selon lui, est de croire que le mandat à vie de son candidat «est la solution, alors que ceci ne fera qu’aggraver le mécontentement de la population et susciter son soulèvement dans un sursaut de dignité».

– La campagne pour le 5e mandat est officiellement engagée par les partis de l’alliance. Le président Bouteflika rempilera donc malgré sa maladie. Quel est votre avis ?

La prochaine élection présidentielle ne fera que pérenniser le système actuel, quel que soit le candidat parrainé par le régime, alors que le FFS plaide pour un changement de système et non un changement dans le système. Tout laisse prévoir que la grande majorité des Algériennes et des Algériens s’abstiendra de voter. Les chiffres officiels des résultats ne parviendront pas à masquer cette réalité.

Alors que la crise dans notre pays est une crise de système qui doit changer, la solution ne réside donc pas dans un scrutin présidentiel qui organise une alternance clanique et se déroule dans un Etat de non-droit.

Nous assistons à l’art de verrouiller une élection en interdisant toute manifestation publique d’opposition et en se vantant de maîtriser la rue. Pour le pouvoir, c’est le succès garanti, à écouter le chef du gouvernement qui se réjouit par avance de la victoire du candidat du pouvoir, satisfait de pérenniser ainsi un régime liberticide. Il déchantera bien vite, car l’erreur du pouvoir est de croire que le mandat à vie de son candidat est la solution, alors que ceci ne fera qu’aggraver le mécontentement de la population et susciter son soulèvement dans un sursaut de dignité.

Dans un tel contexte, le FFS met l’accent sur le changement du système, qui est au cœur de son projet de reconstruction d’un consensus national avec l’élection d’une Assemblée constituante, visant à instaurer la deuxième République avec un nouveau régime basé sur le droit et la démocratie.

– Le FFS a décidé de boycotter activement la présidentielle du 18 avril en raison de l’absence de conditions de transparence des élections. Pensez-vous pouvoir mener campagne pour le boycott ?

Les conditions d’une élection démocratique, libre, honnête et transparente, à moins de trois mois de la tenue du prochain scrutin présidentiel, ne sont pas réunies.

Les élections se dérouleront sous un régime autoritaire qui se maintient par la force et la fraude en ayant la mainmise sur tous les instruments de contrôle et de régulation. La corruption généralisée, la désinformation systématique et l’exploitation politicienne des aspirations de la société à la stabilité et à la sécurité pour justifier la continuité du statu quo enlèvent tout crédit à ce scrutin. Il fait planer une grave incertitude sur la cohésion nationale et la paix civile, crée une perte de confiance dans les institutions et élargit le fossé qui sépare le peuple de ses dirigeants.

C’est pour l’ensemble de ces raisons que le FFS a pris la décision d’appeler la population à un boycott actif, massif et pacifique du scrutin, tout en l’incitant à s’organiser et lutter dans les syndicats et le mouvement associatif autonome, de s’impliquer en politique pour pouvoir changer le système autoritaire actuel et instaurer un Etat de droit démocratique et social.

Nous comptons mener une campagne de mobilisation en direction des Algériennes et des Algériens et des forces vives de la nation pour imposer au régime une alternative démocratique et sociale qui mettra fin au système actuel, qui n’a ni légitimité ni compétence pour sortir le pays de la crise multidimensionnelle dont il est responsable.

– Certains courants de l’opposition pensent que le boycott arrange plutôt les affaires du pouvoir. Qu’avez-vous à dire là-dessus ?

Ce qui arrange le pouvoir, c’est une participation qui ne sert qu’à donner une façade faussement démocratique à un scrutin fermé d’avance au profit du candidat du régime. Ce qui arrange le pouvoir également, c’est la résignation et le silence complice. Or, le FFS ne s’inscrit ni dans l’une ni dans l’autre de ces positions.

Pour le FFS, il s’agit d’aller à la rencontre des Algériens et des Algériennes, d’être à leur écoute et de les mobiliser pour le changement du système avec l’avènement de la deuxième République et l’instauration d’un Etat de droit, démocratique et social.

– Depuis la convocation du corps électoral, près de 200 intentions de candidature ont été adressées au ministère de l’Intérieur. Que signifie ce «rush» ?

La prolifération de candidatures folkloriques, sans base électorale, encouragée par le régime, vise à déconsidérer le pluralisme démocratique, à dégoûter la population de la politique et à justifier la continuité et le statu quo. Loin de crédibiliser le scrutin, un tel procédé poussera la population, qui n’est pas dupe, à le boycotter.

– Des dizaines de candidats loufoques à la présidentielle défilent à la télé. Qu’en pensez-vous ?

Cela confirme le constat du FFS que la présidentielle n’est qu’une mise en scène théâtrale orchestrée par le régime en vue de se pérenniser, avec des conséquences dramatiques pour le pays, pour son indépendance économique, la préservation de ses ressources, de son unité, de sa stabilité et de sa souveraineté. Nous assistons à une mascarade électorale, une «mahzala» dans le fond et dans la forme.

– Le FFS maintient-il toujours son projet pour le consensus national, malgré la multiplication des initiatives de partis de l’opposition allant dans le même sens (MSP, TAJ…) ?

Le projet du FFS pour la reconstruction d’un consensus national, qui a été adopté lors de son 5e congrès en 2013 pour changer radicalement le système, ne correspond en rien ni dans sa conception, ni dans son contenu, ni dans ses objectifs aux initiatives récentes de partis politiques du pouvoir et de l’opposition qui, au contraire, s’inscrivent dans le système en le prolongeant.

Le projet du FFS, qui vise à instaurer un Etat démocratique et social, tire ses racines de la Guerre de Libération nationale qui a triomphé du colonialisme grâce à un consensus national et populaire. La Déclaration du 1er Novembre 1954, tout comme la Plateforme de la Soummam, fruit de ce consensus, ont conduit le peuple algérien à la victoire.

Le dialogue pour la reconstruction du consensus national, qui a été engagé en 2014 dans une démarche inclusive avec comme seul préalable l’Etat de droit et la démocratie, s’est confronté à l’absence de volonté politique du pouvoir, qui voyait dans cette initiative une menace pour sa pérennité. Non seulement il s’est refusé à y adhérer, mais il a tout fait, depuis lors, pour dénaturer et discréditer cette initiative.

Devant la détermination du FFS à poursuivre la mise en œuvre de son projet en menant campagne en direction de la population et des forces vives de la nation, le régime a encouragé des initiatives de partis politiques du pouvoir et d’une certaine opposition avec l’intitulé de «consensus national» pour prolonger le système, créant ainsi un amalgame, dont le seul but est de faire oublier dans la mémoire collective le projet du FFS qui vise à changer le système.

– Le pouvoir dont vous parlez a-t-il réussi dans sa démarche à «faire oublier» le projet du FFS ?

Cette tentative n’a, bien entendu, pas abouti, puisque le consensus national inspiré par le pouvoir pour légitimer la prolongation du régime n’a pas pu se réaliser, en dépit d’une campagne médiatique intense. Le FFS est persuadé que le régime n’abandonnera pas de sitôt son intention de s’approprier le concept de consensus national en le détournant de ses objectifs originels d’instaurer un Etat de droit démocratique et social.

Ce n’est pas nouveau. Le régime n’a jamais cessé de s’approprier les propositions politiques de sortie de crise du FFS en les vidant de leur contenu et de tout faire pour les discréditer aux yeux de l’opinion. Mais en vain. C’est le cas de la conférence du consensus national, de l’Assemblée nationale constituante, de la deuxième République, prévues dans les programmes électoraux de candidats à la présidentielle, le tout inspiré par le pouvoir.

La finalité programmée est qu’aucune de ces initiatives n’aboutira pour ancrer dans l’opinion que le consensus national, la Constituante et la deuxième République ne constituent pas des solutions à la crise. Fort d’un large soutien de la société civile, le FFS est plus que jamais déterminé à poursuivre son initiative en donnant la priorité à la mobilisation citoyenne pour réaliser un consensus national et populaire, et ce, jusqu’à la concrétisation des objectifs fixés sur les plans politique, économique, social, culturel et environnemental, dans la perspective d’un changement du système et l’avènement de la deuxième République.

– Quelles sont les conditions nécessaires pour sa concrétisation ? Sont-elles réunies ?

L’ouverture vers la société civile, la mobilisation citoyenne, la convergence avec les syndicats indépendants et le mouvement associatif autonome sont déterminants dans la concrétisation de notre projet politique.

De grandes avancées ont été réalisées dans ce processus. La population a pris conscience que ce régime antidémocratique et antisocial, qui bafoue ses droits politiques, économiques et sociaux, n’offre aucune perspective d’amélioration de ses conditions de vie et de travail. Cette prise de conscience politique se renforce de jour en jour grâce au travail sur le terrain de nos militants et de nos élus nationaux et locaux.

La campagne de boycott offre au FFS une excellente opportunité pour poursuivre la présentation à nos concitoyens de son projet de reconstruction d’un consensus national et populaire en montrant l’intérêt d’y adhérer afin de créer un rapport de force en vue d’instaurer un Etat de droit, démocratique et social par opposition au régime autoritaire et libéral actuel.

Notre solidarité avec le combat des travailleurs pour la défense de leurs droits, de leur emploi et de leur pouvoir d’achat, notre engagement aux côtés de la population pour protéger ses acquis sociaux et améliorer son niveau et son cadre de vie sont en train d’élargir notre audience auprès des classes populaires et de rendre possible un changement de régime dans un proche avenir. Cette dynamique est devenue insupportable pour le régime. Elle le dérange.

– Pourquoi ?

Elle le dérange parce qu’elle est guidée par une ligne politique inviolable qui menace sa pérennité. Elle dérange aussi par l’autonomie du FFS, par ses principes, ses valeurs intangibles non négociables. Elle dérange par le rappel incessant de l’illégitimité des institutions et de leurs dirigeants non élus démocratiquement. Elle dérange par la revendication d’un Etat de droit, démocratique et social.

Elle dérange par le combat pour la protection des droits de l’homme, le respect des libertés individuelles et collectives, la vérité et la justice. Elle dérange par la protection de l’Etat social en opposition à l’Etat libéral, conformément à la proclamation de Novembre et à la Plateforme de la Soummam. Elle dérange parce qu’elle exige et réaffirme avec détermination et intransigeance le respect du droit à l’autodétermination du peuple algérien.

Après la résolution politique du conseil national du parti pour boycotter activement, massivement et pacifiquement le scrutin présidentiel, il est devenu urgent pour le régime de neutraliser par tous les moyens le FFS.

Combat perdu d’avance pour le régime, car depuis la création du FFS en 1963, toutes les tentatives visant, à travers ses relais, sa clientèle, ses médias aux ordres, d’agir pour infiltrer, diviser les rangs du parti, dénigrer sa direction et le discréditer auprès de la population, la véritable opposition démocratique en Algérie, ont été déjouées grâce à la vigilance et la maturité politique de sa base militante. Le FFS est toujours sorti plus fort de ces épreuves. Il le sera une fois de plus.

– Depuis le congrès national extraordinaire du parti d’avril 2018, beaucoup d’encre a coulé sur la situation interne au FFS. Qu’en est-il exactement ?

Le FFS se porte bien. La campagne médiatique sans précédent conduite par le pouvoir avec l’appui de ses médias et de ses réseaux sociaux – suite aux décisions organiques internes du parti qui sont intervenues statutairement après le renouvellement démocratique des instances dirigeantes du FFS lors du congrès national extraordinaire du 20 avril – vise à créer des frondes pour paralyser l’action du parti en faveur de son projet politique et du boycott de l’élection présidentielle. Comme indiqué plus haut, le FFS est vacciné contre de telles pratiques propres aux dictatures.

Conscient qu’il s’agit là de manœuvres grossières de diversion, le parti ne se détourne pas de l’essentiel, à savoir la poursuite de son combat pour l’instauration d’une alternative démocratique et sociale à travers la reconstruction d’un consensus national et populaire pour l’élection d’une Assemblée nationale constituante et l’avènement salutaire de la deuxième République qui restituent le pouvoir aux citoyens.

A cet effet, le FFS avec l’ensemble de ses structures, ses milliers de militants et ses centaines d’élus, est engagé résolument dans la mise en œuvre de la résolution politique et de la feuille de route organique adoptées lors de son dernier conseil national, en se mobilisant à tous les niveaux pour mener à bien la campagne de boycott et les échéances statutaires programmées cette année : la convention nationale thématique, la conférence d’audit démocratique et le congrès national ordinaire.