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Entretien « Tribune Internationale » (Décembre 1982)

Hocine Ait-Ahmed, qui a accordé cette interview à Tribune Internationale. La vérité est une figure importante dans l’histoire de la révolution algérienne.

Natif de la grande Kabylie, il est copté à l’âge de 25 ans au bureau politique du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj. En 1947, il est responsable de la branche armée du MTLD, l’Organisation spéciale (OS). Remplacé à ce poste par A.Ben Bella, il devient le porte parole du MTLD au Caire. Il se prononce pour l’action armée et rejoint le FLN à partir de novembre 1954. Arrêté le 22 octobre 1956 dans le même avion que Ben Bella, il reste en prison jusqu’au cessez-le-feu de mars 1962.

Au moment de l’indépendance de l’Algérie, il refuse de faire partie du bureau politique du FLN, se démarque de la politique de Ben Bella et crée le Front des Forces Socialistes (FFS) qui dirige une insurrection armée en Kabylie en 1963. Arrêté, condamné, maintenu en prison après le coup d’état du colonel Boumdiene en 1965, il s’évade et vit actuellement en exil.

– Qu’est-ce que le Front des Forces Socialistes (FFS)?

– « Ni dictature du prolétariat », « ni formalisme démocratique », voilà ce que proclamait le FFS à sa naissance, en septembre 1963.

En clair, nous condamnions la monopolisation du pouvoir politique, qu’elle se passe au nom de la classe ouvrière, développée ou en voie de développement, au nom de la révolution ou de quelque texte sacré que ce soit.

Le « formalisme démocratique », entendions-nous bien, ce sont les rituels de légitimation : plébiscites, campagnes au sens unique, etc. Tout ce qu’en matière de stratégie caméléon on n’hésite pas à emprunter à l’Occident, tout en s’excitant contre toute limitation de l’Occident. La dictature politique engendre la dictature économique et culturelle.

L’Acte de naissance du FFS

Le FFS était en un mot contre la bureaucratisation de l’espoir, la démocratie conçue comme fin et moyen n’avait pas besoin d’adjectif, ce sont les libertés publiques, d‘information, d’expression, d’association, c’est le respect des droits de l’homme, ce sont les élections libres à tous les échelons, c’est le pluralisme politique.

Je me rappelle qu’en automne 1962, j’ai exprimé publiquement de la tribune de l’Assemblée nationale constituante mon désaccord au sujet de la dissolution du Parti communiste algérien.

Démocratie révolutionnaire, l’adjectif marquait bien que la maîtrise directe par le peuple de son destin n’était pas une rationalité venue d’ailleurs.

La révolution algérienne, c’était le phénomène colossal d’auto-mobilisation de prise de responsabilités et d’initiatives par les couches sociales les plus exploitées et les plus marginalisées. Ayant accompli leur devoir d’autodétermination avec ou sans leurs chefs décimés par la guerre, je dirai malgré les carences et souvent l’esprit féodal de ses dirigeants, les Algériennes et les Algériens devaient rester maîtres de leurs droits à l’autodétermination, c’est à dire exercer les libertés démocratiques, leurs droits syndicaux pour édifier des institutions étatiques qui correspondent à leurs choix, à leurs intérêts et à leurs aspirations.

Sans liberté d’expression, sans vie associative, pas de socialisme. C’est parce que cette option était profondément ressentie que nous nous sommes battus pour la démocratie.

Voilà pour ce qui est des principes, et ajouté, la lutte‚ étant aussi affaire d’hommes, que le FFS, ce sont des dizaines d’hommes qui ont donné leur vie pour que la révolution algérienne tienne ses promesses et que l’Algérie ne devienne pas le patrimoine juridique, politique, économique et culturel d’un homme, d’un clan ou d’une nouvelle classe.

C’est aussi des centaines de militants qui, chassés de leur gagne-pain, pourchassés par les féodalités policières et de parti, sont restés dignes, même s’ils ont cessé d’être politiquement actifs, ils n’ont pas cédé à la corruption politique et donc financière, à de rares exceptions bien sûr. Ce qui est une prouesse quand on connaît les mécanismes policiers qui ont miné et paralysé toute la société algérienne.

Je ne ferai pas l’historique de ce mouvement, en dehors de sa phase active de résistance qui aurait pu obtenir au renversement du processus de fascisation engagé par Boumediène. Depuis longtemps, le FFS a subi les contrecoups de la société algérienne gangrenée par le désespoir, la démobilisation et la dépolitisation.

La strategie du FFS

Aujourd’hui, le FFS mène le même combat politique. Il s’agit d’éveiller les intelligences aux causes bureaucratiques, autocratiques et féodales qui ont abouti aux bilans catastrophiques. Il s’agit d’engager les consciences à prendre leurs responsabilités.

Les hommes et les femmes algériennes doivent se prendre en charge et ne plus compter sur les miracles, il n’y a pas de Mehdi, la démocratie ne descend pas du ciel, elle s’arrache dans la vie quotidienne, dans les luttes politiques, linguistiques, syndicales, dans le combat idéologique.

– Quelle est l’importance du FFS et quelle est sa stratégie?

– Il est difficile d’apprécier l’audience d’un mouvement en l’absence de vie politique normale, c’est à dire de liberté d’expression et d’association, il n’y a pas d’élections libres, il n’y en a jamais eu, c’est l’éternel monologue où le pouvoir se pose lui-même des questions et y répond par lui-même.

Toute vanité partisane étant puérile et proscrite, je pense avancer l’opinion que le FFS constitue un espoir dans les secteurs de plus en plus larges de la population, qui aspire au changement social par les conquêtes démocratiques, syndicales et linguistiques.

L’acharnement du pouvoir à le combattre, par la répression, l’intimidation et toutes les méthodes subtiles du conditionnement politique et de la manipulation stratégique, n’ont pas moins contribué à créer un mythe FFS. Comme tous les mythes, il suscite des craintes par-ci des espoirs par-là, il est souvent l’espoir se double de la peur.

Une « Tache » colossale

C’est dire que la sympathie ne signifie pas engagement et que le mythe peut recourir toutes sortes de malentendus et d’ambiguïtés, à la limite, je préfère renverser la perspective et dire « Allez-y, je vous soutiens », car le sérieux révolutionnaire ce n’est pas le combat élitiste, l’excitation verbale, la structure close, c’est responsabiliser les hommes et les femmes.

On ne peut pas substituer à une société. « Attendez, j’arrive, je suis Zorro », c’est complètement stupide, j’ai passé ma vie à lutter contre des conceptions sommaires de l’histoire et de la lutte politique.

La nation algérienne s’est remise debout lorsque les jeunes qui la composaient ont compris qu’ils ne pouvaient avoir la tête haute et le ventre plein en se mettant à plat-ventre. Voilà un façon d’entrer en matière sur votre question à propos de la stratégie du FFS.

Il ne faut pas se tromper d’étape historique. Après quasiment deux décennies de désinformation, de dépolitisation, de délabrement de nos valeurs et de nos structures les plus saines, c’est à une tâche colossale de sensibilisation, de conscientisation et de repolitisation qu’il faut s’atteler.

Vous avez entendu cet ouvrier compatriote déclarer à la télévision française et de surcroît en milieu syndical : « Non, je ne fais pas de politique. » C’est l’image d’une régression dans la conscience sociale.

Ainsi est-il de voir de soutenir et de susciter toutes les initiatives associatives d’information, de formation et d’élévation du niveau civique. Il faut aider les tentatives syndicalistes, linguistiques, des femmes, des jeunes, à s’organiser eux-mêmes et pour eux-mêmes. Sans s’en remettre au spontanéisme, il faut se garder de tarir la spontanéité des revendications; il faut écouter la société dans ses diverses dynamiques, pour la connaître d’abord, car elle n’est plus la même.

L’Algérie est indépendante et je dirais par boutade que ce n’est pas de la faute des dignitaires s’il y a des retombées positives : des universités, des usines, des lycées pour jeunes filles aussi, quand bien même le fonctionnement et leurs contenus sont défectueux…

Et puis l’Algérie réelle, c’est la population des moins de 20 ans, majoritaire à 60%, qui a tout à nous apprendre pourvu qu’elle prenne le droit de s’exprimer, et beaucoup à apprendre aussi (car ne tombons pas dans la démagogie par excès inverse), pourvu que nous réussissions à l’entendre et à l’écouter.

Le FFS a pour devoir de participer à cette tâche élémentaire mais fondamentale d’élévation du niveau politique et organisationnel des combats. Il ne veut rien imposer, régenter, mais propose et soutient. Il y a dans l’avant-projet de plate-forme pour une alternative démocratique, diffusée il y a quarante ans, l’ébauche d’une stratégie populaire.

C’est clair, le FFS s’est prononcé pour un combat pacifique d’idées. Dans ces concepts d’autonomie personnelle, locale, régionale, il y a une démarche provocatrice et libératrice du débat politique, et de la réflexion conditionnée ou bloquée par les tabous idéologiques et le terrorisme psychologique.

En réalité, nous y avons davantage soulevé des questions qu’apporté des réponses. Les débuts des réponses ont été apportés par « le printemps berbère », les grèves et les manifestations spontanées des ouvriers en dehors des syndicats officiels, des femmes « malgré leur organisation de masse », des lycéens et des paysans en Oranie et sporadiquement dans l’ensemble du pays.

« Le combat d’idées et le dialogue »

Les expériences politiques et organiques témoignent à la fois contre l’activisme dépolitisé des masses et les formes clandestines d’organisation. Coupée de ses longues traditions de lutte, la jeunesse algérienne ne se rend pas compte que c’est les services de la répression accumulés dans toutes les traditions policières qui leur permettent de provoquer, de récupérer et de manipuler aussi bien les bouillonnements populaires que les bouillons de la culture clandestine.

Nous encourageons de ce fait les jeunes à adopter des types de revendication, d’initiatives et d’associations ouvertes, c’est à dire publique et responsables, autonomes, c’est à dire imposer le pluralisme dans les mœurs politiques, et du coup ne pas exposer effervescence de la base de l’étouffement des centralisations et des routines imposées par le haut.

Dans les projets de statut du FFS (1964), l’admission d’avant-gardes autonomes y est prévue à condition que celles-ci soient démocratiquement structurées. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de vision ou d’intégration des avant-gardes, il s’agit de susciter et d’encourager leur émergence.

Il ne faut pas se tromper de période historique. Seul le parti unique peut se permettre de mobiliser dans la nostalgie d’un peuple aujourd’hui démobilisé systématiquement des avant-gardes fantomatiques. En tout cas, je conçois mon devoir de citoyen algérien et de militant FFS dans la perspective de la réactivation de la vie politique, par le combat d’idées et le dialogue.

– Que pensez-vous d’un rassemblement démocratique?

– A priori et pour être conséquent avec tout ce que je viens de déclarer, je ne peux qu’approuver toutes les initiatives de dialogue et de rapprochement entre les forces démocratiques algériennes.

Unité d’action et contre la répression

Encore faut-il qu’elles soient d’une part et d’autres part des forces démocratiques. Je ne dis pas cela du tout pour marquer le caractère groupusculaire de tel ou de tel mouvement, l’histoire est pleine d’enseignements où des groupes minoritaires deviennent porteurs d’histoire parce qu’ils ont obstinément collé aux aspirations des couches exploitées, alors que des mouvements au passé prestigieux deviennent des sectes marginalisés quand ils cessent de s’ouvrir ici et maintenant sur les besoins et les aspirations des masses.

Le FFS a une grande expérience des tentatives de fusion, de regroupements et de coordination; les échecs ont eu des causes multiples et différentes. Dire que ces échecs ont laissé plus de rancœur. Ce n’est pas remettre en cause le principe de convergence lui-même, c’est prévenir contre les illusions magico-métaphysiques, mesurer aussi la portée exacte que possible d’une initiative, sans optimisme ni pessimisme exagéré, c’est aussi savoir où on met les pieds et ne pas se laisser manipuler.

Ces considérations soulignées, je dis oui! Oui à des unités d’action ponctuelles contre la répression et pour le respect des droits de l’homme. Chaque formation ou courant politique restant libre de s’associer ou non à telle ou telle forme d’action proposée.

Je dis oui également à des formes de rencontre, de dialogue et de réflexion. Il faut laisser à l’avenir des luttes la flexibilité informelle qui permet des convergences plus claires et plus durables.

Le devoir de chacun et chacune étant de développer l’émergence des forces démocratiques, il faut aussi coordonner les soutiens et aides aux initiatives des syndicalistes, des femmes, des groupes linguistiques, des jeunes à se donner les structures associatives de leurs intérêts et de leur choix.

Mettre à leur disposition des locaux, des conférenciers, des enseignants arabes et berbères, du matériel d’impression, il ne faut pas se servir des forces montantes mais les servir avec la conviction que « tout ce qui converge ».

Tribune Internationale
Décembre 1982