Dans le cadre de la célébration de la journée du militant et des activités commémoratives du 31ème anniversaire de l’assassinat d’Ali Mécili, une conférence – débat à été organisée le 05 avril par la Fédération de Béjaia au siège fédéral « Ali Mécili », sous le thème : « Mécili : de l’assassinat politique a l’assassinat du politique » et animée par Salima Ghezali, dont voici le texte ci-aprés.

 

Comme la commémoration de l’assassinat de Ali Mécili coïncide avec la célébration de la journée du militant, et ce n’est pas un hasard, je vais partager le temps qui m’est imparti en deux moments, le premier sera consacré à la question de l’assassinat politique et le deuxième au militant Ali Mécili. Je me suis appuyée, pour ce propos, essentiellement sur le livre, l’Affaire Mécili, que Hocine Aït Ahmed a écrit pour dénoncer ce qu’il a appelé un crime d’Etats, au pluriel, mais aussi pour dresser le portrait d’un homme qui a su s’élever au statut de militant en donnant le meilleur de lui-même. Un livre que tout militant doit lire ABSOLUMENT, car il constitue une boussole politique et éthique pour apprendre et comprendre ce qu’est le militantisme.

Le titre de ce propos s’inspire de la mise en parallèle de l’assassinat de Abane Ramdane avec celui de Ali Mécili. Les deux, comme nombre d’autres assassinats qui ont marqué notre douloureuse histoire commune, relèvent de l’assassinat politique tel qu’il est défini communément comme le fait de tuer un homme pour des motifs politiques.
Mais, l’intervalle de 30 ans qui sépare les deux crimes oblige à en analyser plus finement les retombées sur le pays et la société. Et ceci indépendamment du fait de savoir si les responsables de ces actes étaient conscients, ou pas, des conséquences, plus lointaines, et nécessairement plus complexes, de ces meurtres dictés par leur désir brutal de contrôle du pouvoir.
L’assassinat de Abane Ramdane a opéré, brutalement et immédiatement, à une élimination d’un adversaire gênant pour le contrôle, par un groupe, sur le pouvoir au beau milieu de la lutte pour l’Indépendance Nationale. La conséquence en sera, au terme de nombreux bouleversements ultérieurs, l’instauration après l’indépendance d’un système fondé sur la dictature militaire et du parti unique.
L’assassinat de Ali Mécili , en 1987, aura par ses conséquences, des retombées autrement plus complexes à décrypter d’emblée, dans un paysage politique national déjà en crise, et un ordre géopolitique travaillé par le proche avènement d’une ère unipolaire sous férule à la fois néo- libérale et férocement hostile à l’auto-organisation politique des sociétés et des Etats. Si l’assassinat de Abane Ramdane va donner, à terme, le pouvoir aux militaires, celui de Mécili va mettre en pôle position pour la prise du pouvoir, la délinquance sous ses formes économiques, sociales et politiques.

Après la chute du mur de Berlin en 1989 qui devait, nous disait-on, apporter au monde, la paix, la démocratie et la mondialisation heureuse, c’est, progressivement, l’ère du chaos qui s’est installée, partout où les sociétés et les Etats souffraient, sous la dictature, d’un grave déficit d’organisation politique et de libertés publiques.
Que 30 ans après l’assassinat d’Ali Mécili son meurtrier se porte candidat à une élection locale, dans les rangs d’un parti du Pouvoir, nous permet de prendre la mesure des profonds dérèglements, éthique et politique, introduits sur la scène publique par la violence.

Dérèglements aux retombées multiples dont la gravité va croissant, puisque nous passons d’un crime commis en 1957 pour le contrôle du pouvoir au sein d’un même bloc militant pour l’indépendance nationale, à, en 2017, une tentative de légitimation populaire de la prise du pouvoir local par un vulgaire truand. Sans autre palmarès que le crime. Ce développement à un niveau local, puisqu’il s’agît là de la micro-scène d’une élection communale, contient néanmoins, en un caractère symbolique saisissant, l’essence même de ce qui est en jeu à un niveau plus global.
Ajoutons à ces deux assassinats, hautement emblématiques, un autre assassinat, tout aussi emblématique, celui du Président Boudiaf, intervenu, lui, quelques semaines seulement avant la célébration du 3Oème anniversaire de l’Indépendance. Et qui sera suivi par l’entrée du pays dans une séquence d’une terrible violence qui n’épargnera personne et fera des morts en masse et de multiples dérèglements institutionnels et comportementaux qui impacteront douloureusement et durablement le pays et les êtres.

Nous avons sous les yeux une séquence historique de 60 années où l’Etat et la société se retrouvent confrontés aux retombées chaotiques d’une gestion du pouvoir où une action criminelle originelle rebondit violemment à travers le temps et opère une cassure majeure tous les 30 ans. Que l’on commence à compter à partir du crime originel, celui d’Abane Ramdane, ou que l’on compte à partir de la mise en place brutale, juste après une indépendance nationale conquise de haute lutte, d’un pouvoir né du crime contre le politique.
Et dont les acteurs, et les conséquences induites, suivent, tout aussi emblématiquement, les contours de l’effondrement éthique et politique qu’entraine l’usage de la violence pour le contrôle du pouvoir. Inauguré en 1957 par des militants brutalement hostiles à la primauté du politique sur le militaire, ce cycle aboutit à la prétention à la prise du pouvoir par la violence nue de la délinquance en 2017.

La vigilance des militants du FFS a permis d’empêcher que l’assassin d’Ali Mécili prétende se faire élire. Par la mise en pratique des moyens non violents basés sur la mise en synergie de tous les leviers de l’action politique où la concertation et la mobilisation vont de la section à la fédération pour alerter la direction nationale. C’est la direction nationale du parti qui va alerter l’opinion publique et c’est son groupe parlementaire qui va interpeller le premier ministre et S.G. du RND, au sein même de l’APN, du scandale. Face à la mobilisation, la candidature infâmante sera retirée. Tout le mérite en reviendra à cette dynamique de la complémentarité entre le fonctionnement organique démocratique, la prise de position politique sur la place publique et dans les institutions élues. En réponse, les électeurs donneront leurs voix au candidat du FFS.

D’autres victoires nous attendent pour peu que nous fassions nôtres, en les traduisant constamment dans nos pratiques, les valeurs démocratiques, les principes de bon fonctionnement, et les multiples enseignements des deux militants hors pair qu’ont été Hocine Aït Ahmed et Ali Mécili.

Détruire le politique

Dans la préface de l’édition de 2007 du livre qu’il a consacré à l’assassinat de son compagnon de lutte et ami, L’Affaire Mécili, Hocine Aït Ahmed écrit : « … ce meurtre ne constitue ni une bavure, ni un accident de parcours. Il marque au contraire (…) la volonté du régime de détruire le politique et jusqu’à l’idée même de politique, de refuser et de casser toute médiation et tout médiateur crédible. Au besoin par l’assassinat de ceux qui menacent la pérennité du régime : presque toujours des hommes capables de penser et surtout d’organiser un débat et un combat politique autonomes. »
Il s’agît là, bien sûr, des propos d’un militant politique de premier plan qui sait toute l’importance que revêt pour la construction d’une société, l’organisation d’un débat et d’un combat politique autonomes. Ce n’est pas toujours le cas, y compris au sein des structures partisanes qui prétendent s’inscrire dans un projet démocratique.
(…) Les hommes vivent politiquement parce que, pour assurer l’harmonie de leurs rapports réciproques, ils sont obligés de diminuer le volume de violence. Il n’y a que le politique qui puisse le faire. Et le jour où le politique ne le fera plus, ce sera la guerre civile jusqu’au moment où un nouveau pouvoir parviendra à monopoliser et à domestiquer la violence. Julien Freund, « La mésocratie », Revue Critère, 1978

Débat, raison, paix civile, et politique : Le politique est un choix de la raison.

Ici, il faut s’arrêter devant une définition du politique telle que la donne Yves Mangeau dans Libérer la démocratie. « Les idées d’ordre, de bien commun, de sécurité, de concorde, de prospérité, de progrès, de participation et d’autorité qui relèvent du politique passent devant le tribunal de la raison qui les met en rapport avec ces idées plus hautes encore de bonheur, de justice et de liberté, et ce « règne des fins » s’inscrit à son tour dans le développement cohérent de l’idée de l’homme et de sa socialité. »

Tout le cheminement intellectuel et militant de Ali Mécili qui a dicté son engagement dans la guerre d’indépendance en tant qu’officier du MALG, puis dans la lutte pour la démocratie en tant que membre fondateur du FFS, puis en tant qu’avocat militant des droits de l’homme ; puis en tant que journaliste fondateur de Libre Algérie et militant actif de la liberté d’expression, et enfin en tant qu’organisateur du rapprochement entre divers courants politiques algériens a fait de lui un militant du politique par excellence. Un militant qui s’informe, réfléchit, débat, se concerte avec les autres, s’engage pleinement et organise la lutte en fonction de tous les paramètres susceptibles de déboucher sur une amélioration concrète des conditions de la conscience politique en même temps que celles de la mobilisation sociale et populaire.

Ce n’est donc pas un hasard si la commémoration de l’assassinat de Ali Mécili coïncide, pour le FFS, avec la célébration de la journée du militant.

C’est le sens même à donner aux termes « commémoration » et « célébration » qui se trouve, ou devrait se trouver déterminé, par cette date unique à double facette.
La pratique des commémorations et autres célébrations officielles a prit, dans la culture imposée de multiples manières par le Pouvoir à la société, les allures d’une dissociation, voire une contradiction, entre le sens des mots et la portée des actes.

Il en résulte cette aliénation qu’engendre et nourrit le détournement des mots par des pratiques faussaires. Ces pratiques peuvent être conscientes de la perversion à laquelle elles procèdent, ou issues d’automatismes mimétiques à l’égard de ce qui se fait sur une scène publique, culturelle et politique dévoyée par les multiples formes de domination qui s’y exercent.
L’usage abusif du slogan et de la langue de bois lui servent de masque qui tout à la fois dévitalise le langage, qui ne sert plus aux hommes à se reconnaître comme partenaires ou adversaires, et fait le lit des violences dans la diversité de leurs manifestations.

Pour échapper à cette aliénation, il faudrait s’assurer, et c’est là la première des responsabilités que doit s’imposer tout militant, que lors de nos commémorations et célébrations, l’on ne se trouve pas devant un rituel vidé de sens, et pour cela nous obliger, nous-mêmes, à faire de nous-mêmes des êtres conscients que nous ne commémorons pas une icône réduite à tenir une place muette au milieu du martyrologue des innombrables victimes de la domination et de la dictature.

Mais que nous célébrons, en militants, un militant politique engagé pleinement, pour la construction des instruments de la lutte pour la liberté et la démocratie.
De tels militants ne meurent jamais. Tant qu’il y aura d’autres militants pour prolonger leur lutte par une lutte d’égale intensité et vigilance. Des militants de la stature de André Ali Mecili ne sont pas venus au monde pour qu’à leur disparition, comme pour n’importe quel être cher, on se contente d’en entretenir le souvenir.

Des militants de la stature de Ali Mécili viennent au monde pour accoucher de l’Histoire. La fidélité à leur mémoire ne peut pas se payer de mots. Elle est action ou elle n’est rien. Elle est prolongement de son action dans aujourd’hui ou elle n’est rien. Elle est adéquation entre le mot et le geste ou elle n’est rien.

Pour mériter son statut d’accoucheur de l’Histoire, l’homme Ali Mécili a commencé par accoucher du militant Ali Mécili.

Tous les êtres humains naissent de leurs parents biologiques. Les militants politiques naissent deux fois, car après été mis au monde par leurs géniteurs, ils accouchent – eux-mêmes – du militant qui dort en eux, le sortent de la prison des multiples aliénations, confortables ou pas, pour opposer à l’histoire imposée par la domination, la gestation et l’accouchement d’une Histoire libérée de la domination, et de la violence des aliénations qui la reproduisent.

Et, indéniablement, le militant Ali Mécili a accouché de lui-même. Comment ? Hocine Aït Ahmed l’a consigné pour nous dans son livre L’Affaire Mécili.

1- Militant par la prise de responsabilité de faire des choix et de les assumer

Venu au monde de nationalité française, par sa mère, il accouchera de son algérianité à l’âge de 20 ans en refusant d’accomplir le service militaire français et en choisissant de se mettre au service de la lutte pour l’Indépendance algérienne.
Par ce choix il fait échec à tout déterminisme, de classe ou autre, autant qu’à tous ceux qui préconisent « la fin de l’Histoire » et annoncent une ère « post-politique » au nom du déterminisme économique et technologique qui fait le lit du chaos qui se déploie, sous nos yeux, aux quatre coins du monde.
Dans L’Affaire Mécili, Hocine Aït Ahmed dresse un portrait du militant Ali Mécili qui pourrait servir de manuel de conduite militante tant il illustre ce fait, occulté par tous les pouvoirs de domination, qu’être militant c’est, avant d’être un statut organique, une condition de l’être humain qui exige de lui-même de correspondre à certaines conditions pour se révéler dans sa vérité et sa plénitude militantes. Hocinhe Aït-Ahmed rapporte ceci en page 69 de l’édition de 2007:
« Tout commence pour Ali par un refus de l’embrigadement. Comme tous les français, à part entière ou pas, il a vingt ans quand il est appelé à faire son service militaire en 1960, année où il prépare sa deuxième partie du baccalauréat. (…) Dès 1956, les autorités françaises ont fait appel au contingent, les effectifs de l’armée de métier ne suffisant pas à faire face « aux évènements ». C’est dans ce cadre qu’André est convoqué par l’administration française pour faire ses classes. Hocine Aït-Ahmed cite Ali Mécili « Mais, militant depuis longtemps au sein du FLN où j’assumais des tâches de liaison et d’hébergement, j’étais en quelque sorte déjà sous les drapeaux.(…) Mon problème, puisque j’allais à devenir insoumis au regard de la loi coloniale et ne pouvais plus vivre « normalement » était de savoir s’il fallait rejoindre l’ALN en wilaya IV ou rallier les combattants de l’extérieur.»

Le mot clé qui va substituer au déterminisme biologique, social ou d’appareil, la détermination militante est : « Refus de l’embrigadement » Cette condition qu’il s’impose n’est ni synonyme de liberté abstraite ni refus des contraintes, ni rejet de toute discipline. Elle est, bien au contraire, indissociable d’un sens élevé des responsabilités. Ici la liberté consiste à opposer à l’embrigadement la force de l’engagement.

2- Faire face aux désillusions : Par la lucidité, l’autodiscipline, la formation continue et la conviction dans son idéal

Envoyé à l’extérieur et affecté aux structures du MALG en Libye, Ali Mecili est tout de suite confronté aux désillusions :
«… Mais, pendant dix mois à peine, dix mois déjà, j’ai connu tour à tour, le baptême du feu au bord d’un monstrueux barrage électrifié, j’ai connu les poux et les punaises, la saleté, l’hypocrisie, la bassesse humaine, les exécutions sommaires de ceux qui n’ont rien fait de mal et qui ne pourront plus rien faire. J’ai connu la honte, la peur, l’épuisement, le défaitisme, en d’autres termes, j’ai connu l’homme, à nu, et j’ai acquis la conviction qu’il n’y avait pas d’idéal en dehors de celui qu’on pourrait se créer individuellement, en oubliant les autres, en les écartant même définitivement de notre destin.»(p75)
Que va faire Ali Mécili face à la désillusion ? Va-t-il démissionner ? Va-t-il abandonner la lutte ? Va-t-il entrer dans le jeu du clientélisme et des allégeances ? Va-t-il rallier l’ennemi au nom de l’inadéquation entre l’idéal de liberté qu’il porte (et qui le porte) et les conditions réelles de la guerre ?
Comme Frantz Fanon qui interpelle son corps rongé par le cancer qui va l’emporter écrit : «ô mon corps fais de moi un être qui toujours s’interroge » Ali Mécili, qui déjà pressent les dérives policières qui vont dévoyer la révolution, s’interroge et ose des réponses.

Un mot dans son constat nous donne déjà la mesure de sa lucidité : « j’ai connu l’homme nu » C’est-à-dire, entre autres limites et indigences dévastatrices de cet « homme nu », produit de la condition coloniale contre laquelle il se révolte mais sans faire l’effort d’accoucher du militant (politique) en lui-même. L’homme qui ne s’est pas imposé une « co-naissance » avec la cause à laquelle il adhère.
Mais même à cet « homme nu » qui n’a jamais pensé à se mettre au monde, à co-naître avec cette révolution qui a fait l’admiration du monde, Mécili ne reniera jamais son humanité. D’autant qu’il a conscience du poids terrible que les dominations, de la colonisation d’abord et de la dictature ensuite, font peser sur les consciences et les empêchent de trouver le chemin de la liberté.
Cette lucidité, toute empreinte des principes humanistes qui accompagnent sa trajectoire politique, ne s’est jamais démentie.

Lucidité et humanisme ne suffisent pas pourtant à faire un bon militant. Il faut aussi le sérieux dans la pratique. La compétence. L’ambition de relever les défis en se dévouant à sa cause en développant les volets techniques et politiques indispensables à la réussite.

A l’école du MALG Ali Mécili avait vite appris à être à la hauteur de la tâche qui lui était assignée.

Hocine Aït Ahmed écrit en page 81 :
« Mécili gardait de formidables souvenirs de la plupart de ses collègues, compétents et dévoués, du sérieux, de l’esprit méthodique et des traditions de rigueur qui prévalaient dans le travail. J’eus un aperçu de l’importance de la section dirigée par Ali en visitant la base Didouche en Avril 1962, avec Rabah Bitat, Ben Bella, et Mohammed Khider, au lendemain de notre libération des prisons françaises…Le MALG avait réussi à implanter des réseaux spécialement en France et en Algérie, dans des structures et à des positions stratégiques. Je garde un souvenir vivace d’Ali nous faisant les honneurs de ses différents « laboratoires ». Chargé aussi de suivre de très près l’évolution de tous les courants politiques européens, Mécili nous fit-immense carte d’état-major à l’appui- un briefing impressionnant sur l’OAS. Il souligna, à titre d’exemple, le rôle joué par ses services au cours des négociations d’Evian : Ils transmettaient des renseignements de première main aux membres de la délégation du GPRA concernant les intentions de la délégation française à propos de tel ou tel aspect des pourparlers. »

Non seulement le militant âgé d’à peine vingt ans qu’était Ali Mécili ne s’est pas laissé aller au désespoir devant les aspects les plus horribles des conditions dans lesquelles se menait la guerre, mais il participera, aux côtés d’autres, à coup de travail et de formation à faire accoucher, à partir de ces mêmes conditions, les instruments les plus performants au service de la Révolution.
Sans pourtant jamais se départir de sa lucidité et de ses capacités d’anticipation et de projection:
« Il était si facile, surtout dans un combat aussi inégal que celui qui opposait les jeunes « services » algériens et les réseaux français rompus à la guerre des ombres, de glisser de la vigilance axée sur l’ennemi extérieur à une vigilance toute portée vers l’ennemi intérieur. Face à la supériorité technique de l’adversaire, il y avait deux parades possibles, et d’ailleurs complémentaires : disposer d’un instrument de niveau technique élevé et faire un travail permanent d’éducation politique au sein des masses et des militants afin de les responsabiliser et de les rendre attentifs aux tentatives de pénétration politique, militaire et policière.
Cet impératif de formation se heurtait aux difficultés de la lutte, mais aussi à des blocages idéologiques : l’activisme ambiant nourri des slogans nationalistes et de quelques références schématiques à l’islam et à l’arabisme, allait de pair avec la hantise de voir les -consciences et les intelligences s’ouvrir sur elles mêmes et sur le monde des idées.»

-Contre le pouvoir nu de l’homme nu

Hocine Aït Ahmed, n’oublie, surtout pas, de nous faire le portrait de l’homme Ali Mécili, de son caractère enjoué et farceur, de sa modestie, de son amabilité, de ses angoisses que seules ses profondes convictions patriotiques, insérées dans un engagement humaniste et universaliste bien compris, ainsi que sa détermination à les faire triompher par la lutte démocratique et pacifique, feront reculer jusqu’à son dernier jour.
Une dernière citation s’impose pour donner toute sa force à cet engagement contre les multiples formes de la violence. Aït Ahmed rapporte en page 114 les raisons pour lesquelles Ali Mécili se joindra immédiatement à lui pour la création du FFS en 1963.
«Nous partagions une préoccupation fondamentale : éviter que le sang coule et poursuivre avec ténacité, face au durcissement des féodalités du FLN et de l’UDRS, une ligne politique non violente. Il s’agissait là d’une option simple non « scientifique » non « révolutionnaire » et peu conciliable avec le « virilisme » de gauche ambiant. Mais, aussi simpliste qu’elle paraisse, elle constituait à mes yeux une condition impérative d’un renouveau démocratique. »

C’est de son expérience dans le combat contre le colonialisme qu’ Ali Mécili a appris les leçons fondamentales qui vont conduire son action dans la lutte pour la démocratie : l’homme nu est un produit de l’aliénation coloniale. Sa révolte ne suffit pas, à elle seule, à garantir la construction d’un ordre nouveau qui redonne à l’homme toute sa dignité d’être politique, libre et responsable. Elle le conduira plutôt sur le chemin des dérives policières qui reconduisent les féodalités et le règne des bureaucraties qui généreront la cohorte des « petits chefaillons »
Il y a dans cette leçon de vie les principes incontournables pour la construction des premières lignes rouges à bâtir contre le pouvoir nu de l’homme nu sans lesquelles aucun consensus n’est possible ni soutenable. La réhabilitation du politique est à ce prix. Et elle seule peut réenclencher la dynamique de la libération citoyenne par l’engagement démocratique, dans la dignité et la responsabilité militantes, en faveur de la concrétisation de l’Etat démocratique et social, né du serment de Novembre et des promesses de la Soummam.