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L’Algérie est-elle à la veille d’une troisième guerre, Allocution de Hocine AÏT-AHMED à la journée de l’Algérie, Marseille – 19 octobre 2001

Parler de l’Algérie après le 11 septembre n’est pas facile. Le bouleversement et l’incertitude créés dans le monde par les attentats terroristes qui ont visé les Etats-Unis n’ont pas seulement relégué au second plan toutes les autres crises. Ils ont aussi donné l’occasion à des régimes totalitaires de réduire à un phénomène purement terroriste un conflit qui, en réalité, leur opposent leurs propres sociétés !

Non pas que mon pays ne connaisse pas d’actes terroristes. Mais l’implication de la nébuleuse terroriste intégriste internationale dans la tragédie américaine offre au régime algérien une bouée de sauvetage inespérée au moment où deux événements l’avaient mis en difficulté. En Algérie comme sur la scène internationale.

Habitué depuis quarante ans à une impunité totale, il a été déstabilisé par la sérieuse possibilité d’une mise en accusation devant des juridictions internationales. Au printemps dernier par ailleurs, la répression sanglante en Kabylie et les manifestations de plusieurs centaines de milliers de personnes criant “ pouvoir assassin ” et réclamant liberté et conditions de vie décentes ont montré sa faillite.

Les généraux, qui détiennent la réalité du pouvoir depuis l’indépendance, ont vite compris comment la nouvelle conjoncture internationale pouvait les aider à sortir de ce mauvais pas. Ils ont immédiatement adapté leur discours à cette nouvelle donne. “ L’Algérie, vous disent-ils aujourd’hui, était à l’avant-garde de la lutte contre le nouveau fléau international. Notre politique était juste et nous vous avions averti de la nature fondamentalement dangereuse du terrorisme intégriste à l’échelle planétaire ”.

Les conclusions s’imposent d’elles-mêmes. Elles sont doubles et décisives pour les généraux : le conflit algérien n’est qu’affaire de terrorisme. Et cela rend “ nulles et non avenues ” toutes les demandes de “ règlement politique ”, que celles-ci soient formulées par des Algériens ou par les partenaires étrangers de notre pays. Le régime attend en outre que le “ combat commun contre le terrorisme ” lui assure l’aide militaire effective que les Occidentaux lui ont refusé jusqu’ici et que cesse toute pression internationale en faveur du respect des libertés.

On est loin, on le voit, de la seule volonté de légitimer une “ sale guerre ” pour échapper à des poursuites internationales. Dans la psychose actuelle, qui présente le risque majeur de dériver vers un conflit de civilisation, ce discours peut trouver écho. Mais la nécessité d’empêcher que nos sociétés s’enfoncent dans l’instabilité et l’insécurité permanentes nous contraignent à analyser les choses en profondeur. Même si le contexte n’y est pas favorable.

L’immense gabegie des gestions des régimes autoritaires a largement fait le lit des idéologies intégristes et alimenté un nihilisme destructeur. Si les pays démocratiques se mobilisent légitimement aujourd’hui contre le terrorisme, occulter le terreau dans lequel il s’enracine lui fera gagner encore plus de terrain. Dire et répéter que les dictatures ont créé les conditions de la violence et du terrorisme – quand elles ne les ont pas manipulé pour mieux se maintenir – ne revient en aucun cas à innocenter les terroristes de leurs crimes.

Cela obéit à une seule exigence : faire en sorte que la violence avec laquelle sont gérées des populations, qui aspirent au mieux être et aux libertés, cesse de générer elle même violence intégriste et terreur d’Etat. Il est en effet terriblement dangereux que des pans entiers de l’humanité s’installent dans l’idée qu’ils n’ont rien à perdre. Il n’est pas moins dangereux que la rue devienne le seul recours, l’unique lieu où exprimer sa révolte. Or c’est le cas quand toute vie politique est verrouillée et que sont brisés tous les cadres d’expression pacifique et démocratique.

Depuis le début de la “ sale guerre ” il y a dix ans, les généraux tentent d’occulter les raisons profondes de la crise pour mieux se décharger de leurs responsabilités. Nous n’avons cessé de dire que l’enjeu essentiel de la crise algérienne ne se réduisait pas à une confrontation “ modernité/obscurantisme ”.

Le cœur du problème se situe dans l’immobilisme d’un pouvoir totalitaire incapable de se réformer. Il réside dans son entêtement à se maintenir coûte que coûte, à interdire toute alternance par le recours à la violence, sans rien céder à une société qui aspire à gérer démocratiquement ses propres affaires.

Nous n’avons cessé de répéter que droits de l’homme et libertés n’étaient pas un luxe réservé aux seuls Occidentaux. Sans eux, il n’y a ni implication durable des citoyens dans la construction de l’Etat, ni consolidation et développement économique et politique de la Nation au profit de tous. Ni sécurité. Ni stabilité. Qui se souvient par exemple que les “ décideurs ” ont usé cinq présidents et sept premiers ministres depuis 1992 ?

La révolte, qui a commencé au printemps dernier en Kabylie avant de s’étendre dans plusieurs autres régions, est venue rappeler cette évidence. On a voulu nous faire croire qu’il s’agissait seulement d’une révolte identitaire – par ailleurs totalement légitime – pour mieux ghettoïser une région qu’on rêve de “ normaliser ” parce qu’elle joue un rôle de premier plan dans le combat démocratique. Comme si son cri ne venait pas des profondeurs de la société algérienne toute entière. Comme si elle était seule à crier son désespoir et sa volonté de vivre. Son refus aussi de la hogra, de la corruption, du népotisme et de l’arbitraire d’un pouvoir rejeté par la société.

Vous l’avez vu en direct sur les chaînes de télévision : la révolte de la jeunesse algérienne exclue et marginalisée a pour noms paupérisation galopante, y compris des classes moyennes ; chômage endémique, manque de logements, absence totale de perspectives, refus de la citoyenneté.

La dissidence nationale citoyenne et pacifique de cette jeunesse déterminée à arracher ses droits, prouve que ce système autoritaire à façade pluraliste n’a pas réussi à soumettre la population. Il n’a pas réussi en dépit de la répression et de l’état d’urgence à l’abri duquel se sont multipliés les réseaux politico-financiers occultes dans lesquels agissent en toute impunité les lobbies mafieux qui font main basse sur “ l’économie de marché ”.

De la révolte d’octobre 1988 à la dissidence d’avril 2001, les Algériens ont signé l’acte de décès d’une gestion post-stalinienne aux antipodes des exigences du 3e millénaire dictée par la seule volonté de gagner du temps encore et toujours. La crise que connaît l’Algérie est d’une ampleur sans précédent. La société se disloque et les solidarités s’étiolent. On compte des dizaines de milliers d’exilés de l’intérieur que la peur a chassé de leurs pauvres habitations pour les jeter dans des bidonvilles de misère.

Face à cela, les généraux ne délivrent aujourd’hui qu’un message : “ Occident/régime algérien, même combat ”. Ils pensent trouver dans la nouvelle donne internationale plus d’arguments  pour légitimer une fois de plus une politique du tout-sécuritaire qui a mené mon pays à une tragédie humaine et à l’impasse.

Près de 200 000 morts – je dis bien 200 000 ! – en dix ans d’une guerre qui n’en finit pas et qui tue encore tous les jours, devraient pourtant suffire à ne plus chercher de faux fuyants et à rechercher de vraies solutions à de vrais problèmes. Il n’est que temps de prendre conscience de l’urgence d’une transformation radicale, non violente et démocratique. Il est temps de mettre fin aux stratagèmes dangereux, aux élections truquées visant à ravaler une façade et à donner l’illusion du changement.

Deux évolutions inquiétantes semblent indiquer que ce n’est pas le chemin choisi : la dégradation de la situation en Kabylie et le retour inexpliqué et à grande échelle des violences.

En Kabylie, la tentative de greffer sur une mobilisation citoyenne nationale des projets comme “ l’autonomie ” n’augure rien de bon. Si une régionalisation n’est pas en soi négative, la conjoncture politique et sociale actuelle ne permet pas de lui donner corps. Il en est de même de la tentative du pouvoir de diviser le mouvement citoyen en utilisant certaines personnalités des arouch pour faire des surenchères inutiles, visant à éthniciser dans la violence des revendications nationales. Comment ne pas voir en effet que le pluralisme linguistique est indissociable des pluralismes politiques et syndicaux ?

La revendication de tamazight comme langue nationale et officielle ne peut donc s’inscrire que dans le cadre d’un processus de transition démocratique qui consacre le pluralisme et restitue au peuple algérien son droit à l’autodétermination. La récente annonce par le chef de l’Etat d’une reconnaissance de tamazight comme langue nationale ne trompe personne. Elle n’est que prétexte à un nouveau tripotage de la Constitution destiné à faire avaliser d’autres mesures dans la foulée.

La volonté évidente de laisser pourrir la situation en Kabylie ne vise pour sa part qu’à donner au pouvoir l’occasion d’y intervenir pour normaliser, enfin, cette région jugée trop remuante.

Les violences qui se développent à nouveau dans tout le pays sont tout aussi inquiétantes. Si la loi dite de concorde civile n’a pas empêché les groupes islamistes armés de se réorganiser, le pouvoir entend visiblement laisser la terreur tétaniser une société qui commençait à se délivrer de la peur. Comme si la seule manière pour ce régime de reprendre l’initiative et de mettre un terme à son conflit avec la société était de ramener celle-ci à l’équation des années 90. A savoir celle d’un conflit – et donc d’un choix – “ pouvoir/islamistes ”.

Cette politique a conduit notre pays au bord du gouffre. Son remake aujourd’hui ressemble fort au profil d’une troisième guerre d’Algérie, une expression qui fait recette dans les quartiers populaires algériens. Il n’y a dans notre pays de sortie de crise que politique. Des potentialités humaines insoupçonnées y existent. Elles ne peuvent s’exprimer, se mobiliser tant que le pouvoir s’acharnera à casser toute expression autonome et à diviser les Algériens entre eux. La crise est telle aujourd’hui que seul un retour à la souveraineté populaire à travers l’élection d’une Assemblée Constituante permettra de sortir de l’impasse. Nous avons envoyé aux principaux “ décideurs ” au printemps dernier un mémorandum proposant une transition démocratique, gérée à plusieurs pour préparer le retour aux urnes, sous une observation internationale massive.

Plus que jamais aujourd’hui, la communauté internationale doit s’impliquer pour mettre en œuvre les différentes résolutions adoptées au Congrès du Parti des Socialistes européens à Berlin, par la Conférence européenne à Göteborg et par l’Internationale Socialiste à Lisbonne. L’internationalisation de la lutte contre le terrorisme doit permettre dans un même mouvement la mondialisation de la démocratie, de la bonne gouvernance et de la solidarité.

Je ne connais pas de rempart plus sûr et plus durable contre l’extension et l’aggravation des périls sans précédent qui menacent l’humanité.

Hocine Aït- Ahmed