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La liberté linguistique et le droit des peuples (avril 1980)

 

LA LUTTE qui se développe en Algérie pour la reconnaissance officielle de la langue berbère déborde la cadre de la Kabylie et de la capitale et revêt un caractère populaire.

Elle doit au travail d’éducation accomplie patiemment et en profondeur par le mouvement auquel j’appartiens ( le FFS, Front des Forces Socialistes ):

* Qu’elle soit une lutte pacifique refusant tout recours à la violence et cela quelles que soient les formes de violence répressive. Car pour tout homme qui souhaite que sa patrie échappe au déferlement du fascisme dans le monde, comment exclure l’appréhension que certains dirigeants, si prompts à exclure ce qui constitue le socle culturel sinon linguistique de leur pays, ne nourrissent pas d’arrière-pensée de génocide à la faveur de manipulations totalitaires. Les exemples, hélas, ne manquent pas.

* Qu’elle ne soit pas sectaire et s’inscrive dans le cadre national des aspirations populaires à une démocratisation politique, économique et culturelle. Convaincre pour vaincre. La résistance passive ne sera pas néanmoins sans entraîner des souffrances humaines qui m’obligent à un devoir de témoignage dans cette rubrique; d’autant que tous les correspondants étrangers viennent d’être expulsés de Kabylie.

De quoi s’agit-il ?

De quoi s’agit-il, mises à part les accusations classiques de complots impérialistes, vocabulaire désormais banalisé par Pinochet, Pol Pot et Amine Dada dans la pathologie du sous-développement politique ? La langue et civilisation berbères sont l’objet d’enseignement dans les universités de Paris, d’Aix-en-Provence, de Vienne, d’Utrecht, de Prague, de Tokyo, de Michigan et de Los Angeles; elles n’ont pas droit de cité dans la cité berbère en Algérie.

Il s’agit donc d’une revendication linguistique, le droit d’apprendre à l’école sa propre langue maternelle et de la voir réhabilitée comme langue nationale aux côtés de la langue arabe. L’affirmation de l’identité culturelle a été un ressort de la libération puissante parce que enracinée dans le conscient et l’inconscient individuel et collectif; elle est un impératif commun à tous les hommes; elle fait à l’état national une obligation, non abstention mais d’impulsion politique et de soutien financier à la langue berbère au même titre que la langue arabe, car si l’état colonial à relégué celle-ci au rang de langue étrangère et enseignée au compte-gouttes, il a complètement banni la langue berbère.

Comme dans tous les combats libérateurs marqués par l’exaltation de l’unité politique face aux manœuvres coloniales de division et par le paroxysme activiste, les patriotes berbères ont fait front autour de la langue arabe avec espoir que l’Etat national, dont ils se persuadaient qu’il serait un état démocratique, l’état de tous les Algériens sans discrimination, prendrait à cœur leur culture qui fait partie du patrimoine national.

Après l’enfer

« Aidez-nous à traverser le fleuve après on verra », le fleuve est traversé qui fût l’enfer pour la population rurales principalement. Dix-huit ans après l’accession de l’Algérie à l’indépendance voilà qu’il est interdit à un écrivain algérien de faire une conférence sur la poésie kabyle. Cet acte d’intolérance qui touche la sensibilité de la population pétries de poésie et de valeurs démocratique fut un révélateur de l’intolérance politique. Il donne sa signification plénière à la suppression de la chaire berbère créée à l’Université d’Alger et fait apparaître brutalement l’engrenage dialectique qui lie le monopole politique au monopole économique et culturel et qui a permis par une bureaucratisation forcenée de la nouvelle classe.

C’est pourquoi la contestation culturelle revêt de plus en plus sa dimension politique tant il est vrai que la culture en actes, et non en slogans, s’exprime au niveau des rapports quotidiens que les citoyens, dans leur diversité linguistique, entretiennent entre eux et que les gouvernés entretiennent avec les gouvernants. Les Algériens viennent de découvrir que la liberté linguistique est indissociable des libertés d’expression, d’information, d’association et de tous les droits de l’homme dont le respect et la promotion leur permettent de reconquérir leur droit à l’autodétermination à ne pas confondre avec la généalogie de l’état.

La nécessité démocratique

Triple expression de nos racines, de nos servitude présentes et de nos pouvoir potentiels, la culture est au cœur de la vie de toute nation. Les problèmes qu’elle pose dépassent le cadre de l’Algérie et soulignent la partie décisive engagée entre l’état qui se veut un et indivisible et l’humanité dont le sort dépend d’une efficience démocratique toujours plus grande tant au niveau national qu’international.

Aussi bien, on ne peut pas parler de culture de droit divin pas plus que de la charte de droit divin, qu’elle tourne à l’évangélisation, à l’ésotérisme, à l’élitisme, elle devient totalitaire et destructive de l’homme. C’est pourquoi, elle ne peut être que le fruit de la liberté, donc de la diversité, donc de l’action des hommes et des femmes rendus responsables et solidaires et redevenus maîtres de leur destin.

Hocine Ait-Ahmed