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Négociation avec l’Erythrée? (16 Juin 1980 )

Y a-t-il une chance pour que les bruits de négociations entre le gouvernement éthiopien et les Fronts de libération de l’Erythrée puissent déboucher sur la fin d’une guerre qui depuis dix-huit ans sème la mort et la désolation et qui depuis dix-huit ans est entourée d’un silence et de l’inattention internationale en raison de la conjonction paradoxale des rivalités entre les deux superpuissances et entre les états de la région ?

En mars dernier, le chef d’état éthiopien, Mengisu Hail Mariam déclara devant les cadets de l’école militaire de Genet: « Une solution militaire n’est pas l’unique option ouverte au gouvernement pour mettre fin à la guerre en Erythrée…  »

C’est la première fois que le conseil administratif militaire provisoire envisage une solution négociée.

En réalité, l’affaire érythréenne suscite une grande fébrilité diplomatique. A l’Est, des contacts officieux entre belligérants sont organisés sous le patronage de l’Union Soviétique notamment au Yémen du Sud et en Allemagne de l’Est. A l’Ouest, il s’agit de tentatives officielles de médiation de la part du gouvernement soudanais.

Un atout stratégique

Pour apprécier les chances d’un retour à la paix, il ne faut pas perdre de vue un facteur politique primordial qui conditionne toute la situation de la corne de l’Afrique et structure le sort de l’Erythrée; pour les USA d’abord, et plus tard, pour l’URSS, une grande Ethiopie constitue sur un fol échiquier, un atout stratégique trop important pour l’amputer de l’Erythrée son unique et grande ouverture sur la mer rouge et le continent asiatique.

Il faut rappeler que ce soit les USA qui au lendemain de la Seconde Guerre mondiale empêchèrent l’Erythrée d’accéder à l’indépendance comme les autres colonies italiennes et qui sous couvert d’un statut autonome arrachèrent à l’ONU la décision du rattachement à l’Ethiopie en 1952.

L’Union Soviètique soutenait alors le droit de l’Erythrèe à l’indépendance et des centaines de patriotes firent leur entrainement militaire à La Havane. Cela n’empêcha pas le maréchal Gretchko de proposer un marché à l’empereur lors de sa visite à Addis-Abeda en 1963-64 « débarrassez les Américains de Kagnew et nous donnerons plus d’armes que nous n’en livrons à la Somalie » .

Depuis l’arrivée au pouvoir du DERG, c’est l’URSS qui soutient l’effort de guerre massif entrepris contre les maquisards et les populations civiles de l’Erythrée.

A l’origine d’un drame qui prend les proportions d’un génocide, l’affrontement des deux grands reste la donnée la fondamentale qui permet de comprendre aujourd’hui les rumeurs de paix.

Il semble que l’URSS ne veuille pas s’enliser dans ce conflit interminable où sa position idéologique est encore plus indéfendable qu’en Afghanistan. Mais souhaiterait-elle vraiment la paix et renoncerait-elle vraiment à un atout au moment où forte de ses expériences décevantes en Somalie et en Egypte, elle décèle des signes d’indépendance chez de nombreux dirigeants militaires qui appréhendent la création inspirée du parti unique ?

Un nouveau statut d’autonomie ? Avec quelle garantie contre un nouvel Anschluss ? L’affaire érythréenne née des Nations Unies devrait y revenir pour échapper à l’engrenage de la guerre froide et du double langage qui permet l’escamotage des droits de l’homme et du droit des peuples à disposer d’eux mêmes. C’est la seule façon de réveiller l’opinion mondiale.

Hocine Ait-Ahmed
24H, le 16/06/1980.