fbpx

Néo-Djahiliya en Algérie suite : Chronique d’un temps déraisonnable

Par Saad Ziane

C’était un temps déraisonnable/ On avait mis les morts à table/On faisait des châteaux de sable/ On prenait les loups pour des chiens… (Louis Aragon – Est-ce ainsi que les hommes vivent)

Le Djahl est sur les réseaux après avoir été dans les médias. Que ce soit pour parler des voisins ou des femmes. Chronique d’un temps déraisonnable.

Il existe une « tradition » née des blocages maghrébins sur fond de renoncement pour ne pas dire de trahison de l’esprit qui a animé les militants du mouvement national maghrébin de l’Etoile Nord-Africaine à la conférence de Tanger : le dénigrement mutuel, particulièrement entre médias algériens et marocains.

Les tunisiens – et c’est tant mieux – se tiennent à distance de cette interminable querelle médiatique. Avec la montée des réseaux sociaux cette «guerre algéro-marocaine » est devenue encore plus massive et encore plus stupide avec des arguties haineuses et racistes. De la bêtise à l’état brut préparée, il est vrai, par des médias traditionnels qui n’ont jamais fait l’effort d’aller au-delà de la divergence sur le Sahara Occidental pour informer sur ce qui se passe chez les voisins.

 

Ceux qui veulent connaitre l’Algérie à travers les médias marocains ou le Maroc à travers les médias algériens sont condamnés à l’ignorance la plus crasse.

Un entreprise d’abêtissement désormais lisible sur les réseaux

La chose arrange bien entendu les deux régimes qui ont d’ailleurs tout fait pour empêcher des relations transversales entre acteurs non-étatiques.

Le résultat de cette entreprise d’abêtissement des opinions est «lisible » sur les réseaux sociaux avec des commentaires crétins, odieux et souvent démentiels échangés par des internautes longtemps programmés par la bêtise. Ceux qui tiennent des sites en ligne le disent : ils sont effarés par la «qualité » désagréable des échanges entre Algériens et Marocains sur les réseaux sociaux et ils passent un temps important à modérer – le plus souvent à supprimer tout simplement – des commentaires barbares, vulgaires, stupides et ignobles.

Tout est prétexte à déferlement d’échanges crétins, même la plus anodine des informations. L’hyper-chauvinisme ne s’est pourtant guère manifesté lorsque la chambre haute du parlement allemand, le Bundesrat, a retoqué par 35 voix sur 69 un projet de loi approuvé par la chambre basse permettant le renvoi en urgence des demandeurs d’asile vers le Maroc, l’Algérie et la Tunisie.

La raison de ce rejet n’est guère flatteuse pour les Etats du Maghreb : ce sont des pays peu «sûrs » et où donc le respect des droits de l’homme n’est pas garanti. Les flingueurs habituels dans les médias et les nervis programmés sur les réseaux n’ont pas commenté le fait que les trois pays du Maghreb sont «unis » dans le constat d’être peu sûrs pour leurs propres citoyens.

Il est vrai qu’il n’y a pas de quoi pavoiser et encore moins de s’en saisir comme prétexte pour taper sur le voisin qui nous ressemble comme un frère… Merci donc à la Bundesrat de nous rappeler la triste réalité dans laquelle baignent ceux qui passent leur temps à s’insulter et à se flétrir.

C’est la faute aux filles, bien sûr !

Le 8 mars est passé et les mots convenus sur les femmes passent. La néo-djahiliya a repris sa place. La réalité, observable à travers de nombreux pays, confirme largement que la mixité en genre – comme d’ailleurs la mixité sociale – réduit les tensions et permet aux sociétés de mieux avancer.

Pourtant comme un ancien patron du Haut-Conseil islamique en Arabie saoudite a persisté jusqu’à bout à affirmer que la terre est plate, nous avons eu un médecin de son état et «chercheur en sexologie » (sic) – donc présumé plus ou moins scientifique – pour affirmer que la violence en Algérie est le produit de la mixité.

L’argument de cet effet pernicieux de la mixité ? Les filles réussissent mieux à l’école et deviennent présentes en force dans des secteurs comme l’enseignement, la santé, la justice et l’architecture. Et, nous dit notre docte docteur, les filles «sont aidées par le fait qu’elles ne font pas le service national. Cette situation fait que les garçons voient en la fille leur ennemi numéro 1, jaloux qu’elle accède aux postes d’emplois. »

C’est aussi ridicule que terrifiant. On a pris l’habitude, pratiquement chaque vendredi, de rencontrer l’obsession de certains prêcheurs pour les femmes, qui vitupèrent les mâles venus accomplir leur obligation religieuse pour leur laxisme à l’égard des épouses, des filles et des sœurs.

Du Jahl avec diplôme

Tout y passe en général, le fait qu’elles lisent des romans, disposent d’un mobile, regardent la télévision ou respirent tout simplement. Les gens qui se sentent dans l’obligation d’aller faire la prière du vendredi à la mosquée ont appris à laisser glisser ces fulminations. Mais voilà que ce discours frustre se drape de la qualité de « médecin » et de «sexologue» pour mettre en garde contre les «dangers de la mixité ». C’est tout simplement du Jahl avec diplôme! Les femmes sont donc le mal global à l’école, dans la rue… dans la vie… Elles blessent par leur seule existence le contentement de mâles bornés.

On a appris, comme ceux qui font l’obligation de la prière collective du vendredi, à ne pas écouter ces fulminations. Mais qu’un médecin-sexologue présumé les mettent sur la place médiatique illustre bien une incroyable régression dans des formes de charlatanismes particulièrement stupides. Ce serait donc cela les problèmes de l’Algérie, une «présence excessive» des femmes dans la vie sociale ?

Le 8 novembre 2015, à Magra (Msila), Razika Cherif, 40 ans, a été écrasée par un automobiliste qui la draguait et qu’elle avait éconduit vertement. L’homme a été condamné dimanche dernier à 20 ans de prison ferme pour homicide volontaire. Sa défense a plaidé un simple accident de circulation.

Razika est morte et des jouhala diront que c’est de sa faute : elle a «tenté» l’homme en question en quittant l’espace de confinement de la maison familiale. C’est la faute à la mixité. C’est bien un temps déraisonnable.

Celui où des ados se sont amusés à jouer au Daech en se grimant en terroriste et en lançant un fausse bombe dans un restaurant à Chelghoum Laïd. Ils ont pris du plaisir à semer la panique. Un jeu de gamins qui les conduit en prison. On n’a pas encore accusé les «filles » d’être la cause cachée de cette facétie de mauvais goût, mais ça viendra probablement. A l’ère de Bellahmar, du RHB, de la dépolitisation générale et de la perte de dessein nationale, cela ne sera pas surprenant.

C’est un temps bien déraisonnable. On prend les loups pour des chiens.

Commentaires

    Aucun message

Laisser un mesage

Votre adresse mail ne sera pas publiée. Les champs marqués avec * sont obligatoires.