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Au Nigeria, un foyer démocratique ( 28 Octobre 1980 )

 

Interrogé sur les problèmes urgents d’Afrique à l’occasion du premier anniversaire de son accession au pouvoir en octobre 1979, le président Shagari déclare: « L’Afrique est confrontée à d’innombrables problèmes aussi urgents les uns que les autres: la misère et l’ignorance massive, le fléau du racisme, les bases militaires étrangères, par exemple. Mais je déplore en particulier cette inclination à la déshumanisation et à nous infliger à nous mêmes des violences insensées. Je déplore les conflits internes et territoriaux. Nous n’y gagnons rien. Nous ne faisons que devenir de simples pions dans les jeux des grandes puissances. Le pouvoir a tendance à se concentrer entre les mains de quelques-uns. C’est là un fait regrettable, (…) ».

Expérience inhabituelle

C’est un langage inhabituelle dans le monde encombré de vociférations et de slogans,mais si remarquable de bon sens et de sagesse qu’il soit, et parce que précisément ne heurtant ni l’un ni l’autre, ce type de discours n’a guère les faveurs de la propagande. Pourtant, il est clair que la grande expérience démocratique se déroule en ce moment au Nigeria sur la pointe des pieds comme pour ne pas signaler à la stupéfiante spirale de la double frénésie des extrémistes qui s’est emparée de l’Afrique.

Pour l’opinion internationale‚ mue par les images d’horreur et de détresse, la succession de régime militaire au Nigeria évoque l’effroyable guerre civile ( Biafra ) attisée par les interventions étrangères.

Pour les Nigérians, le régime des hommes forts qui prennent pour le plus court chemin des désirs aux réalités, qui confondent simplification et maîtrise des problèmes, centralisation et unité, développement sournois de l’arbitraire, de la concussion et de la clochardisation des hommes.

En 1975, le général Murtala renverse le général Gowon qui, pourtant, a désigné avec une vigilance méticuleuse ses fidèles amis pour assurer aux postes stratégiques la « stabilité du pays ». Averti sans doute par son succès facile de la fragilité du pouvoir fondé sur la force des armes et sur la propagande, le général Murtala reconnaît que l’adhésion populaire, les élections libres des institutions démocratiques constituent la seule garantie de stabilité.

Il décide d’ouvrir la voie à un gouvernement civil, en dépit de son assassinat, ses promesses ont pu être tenue et un long processus démocratique s’est ouvert, marqué notamment par l’élection d’une Constituante, l’adoption d’une constitution démocratique, l’élection d’une Chambre des représentants, d’un Sénat et enfin du président exécutif de la République fédéral du Nigeria en octobre 1979.

Pour être légalisé, tout parti devait notamment faire preuve que son assise dépasse le cadre restreint d’un état ou d’une seule région cinq mouvements politiques concurrents avec leur programme, leur presse et leurs candidats respectifs ont donc sollicité les suffrages populaires, dans le calme et la dignité. C’est dire d’abord à propos de se foyer d’espérance que l’éveil de la conscience démocratique n’a fait que reculer la peur du désordre et les fantasmes classiques des mentalités fascistes.

Une justice indépendante

Et cela ne nous permet pas d’esquisser un bilan. Les problémes sont énormes et la démocratie est dur et long apprentissage. Elle a besoin de temps de s’accomplir dans les institutions politiques, dans les mœurs et dans les réalités quotidiennes de la vie politique, sociale et culturelle. Le progrés se mesure à l’élévation de la dignité humaine dans tous les domaines.

Mais n’est-il pas significatif que d’ores et déjà la justice ait dans des cas notoires prouvé son indépendance face au gouvernement voire au chef d’état lui-même, ce qui importe, c’est que gouvernants et opposants développent les dialogues au sein et en dehors des institutions pour une approche sereine et non démagogique des problèmes. C’est ainsi que sous l’initiative du président Shagari se multiplient des consultations pour amender la Constitution et créer d’autres débats à la demande des citoyens.

Avec sa population considérable, près de cent millions d’habitants, ses deux cent cinquante groupes ethniques différents, la République fédérale du Nigeria est plus qu’un microcosme de l’Afrique. Elle en résume les problèmes et les aspirations.

Puise-t-elle inspirer d’autres démarches démocratiques et d’autres foyers d’espoir.

Hocine Ait-Ahmed
24H, le 28/10/1980