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Pour la commémoration du 15° anniversaire de l’assassinat de Ali-André MECILI, Paris, 7 avril 2002

Par Hocine Aït-Ahmed

Quinze ans déjà… Et nous sommes là une fois encore pour te dire combien tu nous manques. Est-il besoin de te dire que, comme chaque année, j’aurais voulu être là, avec tous ceux qui t’ont aimé. Avec tous ceux qui sont là parce qu’ils te connaissent, sans avoir jamais eu le bonheur de te rencontrer.

Tu le sais bien : mon absence obligée n’est qu’apparence : tu ne m’as jamais quitté, depuis ce jour de 1963 où tu es entré dans le minuscule bureau que j’occupais à l’Assemblée. Nous ne nous sommes jamais quittés, dans la difficulté, dans le bonheur, dans les rires comme dans les larmes.

Tu avais déjà ta dérision malicieuse et quelquefois cette lassitude au coin des yeux, ces sourires de gentillesse comme des lumières, ces fous rires. Ton envie, ta fougue, ta détermination à t’investir dans la construction de notre pays, à revendiquer, déjà, « toutes les libertés »,  ne cachaient pas ton autre « toi » : un  artiste, une âme de bohémien qui a nourri ses combats dans le rêve.

D’où t’es venue cette musique intérieure qui imprègne jusqu’à ta démarche politique qui a toujours refusé dogme et sectarisme, préférant toujours le dialogue et faisant confiance à ton pouvoir de conviction. Elle t’est peut-être venue d’une nostalgie : celle des berceuses de ton enfance, des mélodies amazigh et du chaabi.

Politique jusqu’au bout des ongles, artiste de toute son âme.

Tu es deux, tu es unique : Ali et son double André.

L’un est l’autre, l’autre est l’un.

Symbole déjà — j’ai envie de dire « précurseur » —  de cette double et triple culture qui fait, elle aussi, la richesse d’un pays et qui marque aujourd’hui notre immigration. Tu as assumé naturellement ces identités plurielles, sans vouloir les réconcilier et sans en chercher une quelconque et inutile synthèse.

Ces identités t’ont poussé à nouer, sans cesse, d’autres maillons dans  l’universel .Tous ceux dont tu n’as cessé de soutenir les causes , Palestiniens , Kurdes , Arméniens , Amér-indiens , ont enrichi le poète que tu es de leurs sonorités, de leurs rythmes….

Est-ce seulement un hasard? Cette nouvelle commémoration de ta mort survient au moment où, par centaines de milliers, tes sœurs et tes frères, là bas, saisissent toutes les occasions pour crier leur révolte, leur désespoir, qui sont aussi une formidable envie de vivre.

Ce cri est le même d’un bout à l’autre du pays. Comme si l’onde de choc, provoquée par les tentatives de déstabilisation, de décomposition et la répression en Kabylie, avait aujourd’hui de profonds échos dans les villes et les villages de tout notre pays. La révolte d’un pays tout entier face à un régime qui ne sait répondre que par la terreur et la manipulation , à une revendication simple mais fondamentale : vivre dans la dignité.

Une répression violente, contre tous ceux qui disent « non », prolonge aujourd’hui les épreuves d’une guerre de dix ans dont on ne voit pas la fin. Elle révèle au monde le vrai visage de ceux qui ont transformé notre pays en propriété privée, faisant main basse sur ses richesses et cherchant à briser tous les ressorts de notre société. 

Ton exécution, comme celle de Abbane Ramdane, Khider, Krim Belkacem , Mohamed Boudiaf, M’barek Mahiou, Lounès Matoub,  pour ne citer qu’eux, a été le révélateur de la nature et des pratiques d’un régime qui tue quand il a peur. D’un régime qui a privé le peuple algérien de son droit à l’autodétermination en éradiquant ses libertés d’expression, d’organisation et de participation.

Ton assassinat a été prémonitoire de cet octobre 88 qui généra tant d’espoir mais qui fut aussi un octobre noir, comme l’anniversaire du Printemps 80 fut un printemps noir.

Ta mort a été annonciatrice de ce que notre pays connaît aujourd’hui sans devoir jamais sortir de cet engrenage tragique : on cible d’abord un homme gênant, trop gênant, toi, Ali. Un peuple tout entier devient ensuite un « ennemi » qu’il faut soumettre coûte que coûte.

La communauté internationale et la France n’ont rien dit quand tu a été abattu. Elles se taisent aujourd’hui sur ce qu’il faut bien appeler des « crimes contre l’humanité ».

Et ce silence a valeur d’impunité, c’est à dire d’encouragement.

Pourtant, les généraux ne gagneront pas la guerre qu’ils mènent contre notre peuple. Aujourd’hui, les Algériens, de Tizi Ouzou à Kenchela, d’Alger à Annaba, de Chlef à Bejaïa et Sétif, de Batna et Tebessa en descendant jusqu’à Illizi, n’ont plus peur.

Ils retrouvent peu à peu cette combattivité qui leur a permis d’arracher, hier, leur indépendance.

Tu as été, Ali,  un visionnaire. Tes textes sont là pour rappeler que tu avais prévu les conséquences du pouvoir absolu et de l’impunité. Comment oublier que tu avais poussé la porte de mon bureau à l’Assemblée, précisemment pour me « mettre en garde » contre ce que tu appelais « le monstre qui va dévorer notre pays » après l’avoir approché de près au cours de ton passage au Malg ? C’est ce monstre qui t’a rattrapé.

Ton intelligence, ta lucidité et ta loyauté manquent à la révolte qui gronde dans notre pays. Tu manques à la direction de notre parti.

Tu manques à ces adolescents magnifiques que sont devenus Léa et Yalane grâce à l’amour, à l’intelligence et à l’attention de chaque minute qu’Annie, ta femme, « notre » Annie si précieuse, a su, seule, leur donner pour qu’ils aient la force de vivre sans toi. Mais avec toi.

Tu me manques, à moi, terriblement.

Mais tu restes un exemple pour notre jeunesse à qui il appartient aujourd’hui de concrétiser enfin les promesses du 1er novembre : en finir avec l’exclusion et l’injustice. Un exemple pour toutes celles et tous ceux qui, jamais, ne baisseront les bras.C’est pour cela que nous sommes tous avec toi aujourd’hui