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Le sixième Congrès du FLN : « Ouverture ou Mascarade suprême ? » – 1989

Le sixième Congrès du FLN : Ouverture ou Mascarade suprême ?

Après le refus d’entamer un vrai dialogue avec le peuple algérien, attitude qui a caractérisé les cinq congrès précédents du FLN, les dernières assises de ce mouvement réuni dans la panique provoquée par la révolte d’octobre, vont elles mettre fin au régime du double visage des dirigeants algériens: l’un démocratique qu’ils s’efforcent de donner à l’étranger et l’autre despotique qu’ils imposent à leurs sujets?

Certes, dans le contexte de malédiction universelle qui entourent les dictatures de tous périls, le cynisme des dictatures n’est pas de mise, le camouflage est même de règle, dans les États du tiers monde qui ont tourné dos aux idéaux démocratiques au nom desquels s’effectue l’énorme mouvement de décolonisation. Mais les gouvernants algériens semblent détenir le record dans la fabrication des mythes et le renouvellement des fictions qui ont accrédité leur image de marque.

L’immense capital moral et politique accumulé par les luttes et les souffrances du peuple, n’y est pas pour rien. Qui oserait franchir le rideau de martyrs pour regarder de plus près les réalités ? De plus, la propagande officielle n’a manqué ni de ressources financières, ni d’habileté, même et surtout dans le chantage et le marchandage qui furent par excellence ses deux mamelles.

La grande kermesse orchestrée pendant des mois, en 1976, autour de la Charte Nationale, et qui a abouti à l’adoption de la constitution qui est encore en vigueur, à notamment réussi à accréditer deux images de marques, à propos du système politique: qu’il est l’Alpha et Oméga de la démocratie directe à l’intérieur et qu’à l’extérieur, il est le champion de la libération économique du tiers-monde, grâce à l’idée du nouvel ordre Économique Mondial, l’idée est valable en soi, sauf que la démocratisation de l’ordre international dans l’importe quel domaine, est conditionné tout autant qu’il conditionne la démocratisation de l’ordre national.

Il aura fallu massacrer des centaines d’enfants, la résurgence sauvage et massive de la torture comme instrument de terreur politique pour, pour que le monde découvre le véritable visage du régime politique qui a été mis en place par les panzers depuis les premières semaines de l’indépendance, contre la volonté d’une humanité reculée de malheurs, consternée et désarmée. Le peuple algérien perdait la maîtrise de son destin au moment même où il pensait l’avoir définitivement reconquise.

L’opinion internationale s’est évidemment fixée sur le paroxysme de la cruauté et du meurtre. Elle ne doute pas de l’arbitraire, du mépris et des tyrannies au quotidien qui furent le lot des Algériennes et des Algériens depuis plus d’un quart de siècle. Elle ignore la reconstitution sous forme indigène du phénomène colonial du double collège: une minorité de super-citoyens usent et abusent du monopole politique pour s’enrichir indûment et impunément satisfaire leurs pulsions dominatrices ou vindicatives, pendant que l’écrasante majorité, se débat dans un état de non-droit, en proie au chômage galopant, engluée dans un univers de pénuries et de frustrations.

Comme dit le proverbe africain:  » à force de faire le caméléon, la tortue finit par perdre la raison « . Ajoutons qu’à force de bénéficier de l’impunité et de l’indulgence de l’environnement la déraison d’état devient meurtrière, et ces petites terreurs successives qui s’abritent sous le souvenir de la Grande Terreur, telle que l’a vécu l’opposition démocratique en Kabylie dans les années 1963-65, devaient déboucher sur un terrorisme répressif encore plus grand. Au demeurant, l’expérience historique offre-t-elle des exemples de tyrannies sans meurtres ?

L’assassinat de Me Ali-Andre Mécili n’est-elle pas la preuve vivante qu’une tyrannie cachée sous le masque de la révolution, devient impitoyable quand sa vraie identité risque d’être percée à jour, et que forcer à choisir entre assumer ses échecs et la violence si insupportable puise-t-elle être, elle choisie presque toujours cette violence. Entre sauver la face et sauver les meubles, les siens, qu’elle n’hésite pas, du reste, à appeler  » les acquis de la révolution « , dans un geste superbe de désintéressement, la nomencklatura n’a lésiné ni sur le choix ni sur les moyens, aux risques d’une guerre civile généralisée et d’une réprobation universelle, comme en témoigne le cataclysme d’octobre.

Cette bureaucratie souveraine a-t-elle vraiment décidé, à l’occasion du 6ème congrès du FLN, de se retirer  » des territoire indûment occupés « , au bénéfice de la souveraineté du peuple algérien, ainsi que le laisse entendre les médias qui ont annoncé  » l’ouverture politique  » ? Ou est-ce un miracle illusoire qu’un système antidémocratique se saborde et à la fois se recompose en système démocratique ? La thèse optimiste se fonde notamment sur deux décisions adoptées par ce congrès: la séparation du FLN et de l’état, et la reconversion du parti FLN en un front qui, regroupant les  » sensibilités  » différentes, aura retrouvée sa vocation et sa pureté originelle encore qu’il a perdu sa raison d’être qui était son but de guerre. la libération de l’Algérie…même si c’était aujourd’hui qu’un simple lapsus trahissant un besoin de confort moral et intellectuel, le terme libération ne pourrait signifier autre chose que la réhabilitation de la nation algérienne comme principe et moteur d’elle-même, donc libérée de tutelle de l’État.

Certes, le retrait du FLN des compétences indûment occupées est une condition nécessaire, elle n’est pas suffisante, d’autant que, de toute évidence, l’état est moins l’état du parti que celui de l’armée et de la police politique. En effet, l’état-partisan est un mécanisme de pouvoir trop simple pour ne pas être fictif; en réalité, le FLN n’a jamais été l’instance centrale dont dériveraient tous les instruments du pouvoir, ni la colonne vertébrale de l’action idéologique et politique.

Nulle part d’ailleurs, le parti unique ne signifie mono-hiérarchie, mono-structure, pas même et surtout sous sa forme  » authentique « , telle qu’elle fut empruntée aux versions pures, sures et durs du fascisme et du stalinisme. Au contraire, le pluralisme structurel constitue la caractéristique essentielle des régimes totalitaires, avec la police politique, l’armée et le parti, les organisations de masses et les associations professionnelles, mais c’est toujours la police politique qui assure le contrôle de ces organes d’état, et, qui participe avec l’armée au maintien de l’ordre.

Est-ce une originalité, si les délégués officiels et secrets de la police politique et de l’armée ont ensemble dominé les congrès successifs du FLN. Le sixième n’a pas fait exception: L’armée s’y est érigée en pseudo-destin après avoir, de connivence avec la sécurité militaire, noyé dans le sang et les cris de douleurs, les manifestations populaires, à monnayer son soutien à la candidature de Ben Djedid à la présidence, avec une déclaration de celui-ci engageant sa responsabilité personnelle exclusive, au sujet de la répression.

Cette manœuvre qui a réussi à coiffer le président du FLN, d’une auréole sanguinaire indique bien que l’armée a opéré un transfert de culpabilité pour mieux sauvegarder les sphères de souveraineté indûment occupées. Quand au projet de ressourcer le FLN, en tant que front de sensibilité, il importe d’abord, de rectifier un point d’histoire : loin d’avoir regrouper des tendances politiques dans leur diversité le FLN a exigé, dès 1956, de toutes les formations politiques d’alors, quelles procèdent à leurs dissolutions respectives, comme préalable à l’adhésion de leurs militants au nouveau rassemblement, adhésions, à titre strictement individuel.

Le mythe de l’unanimisme politique n’a évidement pas résisté aux réalités sociologiques et historiques, les anciennes affinités ont vite refait surface, au sein des appareils de la révolution, sous forme de « sensibilités  » différentes, s’ajoutant à d’autres tendances nouvelles, Nasseriennes, Baathistes, etc…Autant de sous partis non reconnus mais tellement existant qu’ils ont exacerbé les luttes de pouvoir qui se sont férocement livré ces autres sensibilités déjà constituées par les clans régionalistes.

C’est redire combien fictive est la notion d’unicité du parti et réelle la dynamique surnommée et irresponsable du pluralisme clanique. A beau parler d’unité nationale celui qui veut ignorer les effets pervers de ces factions sur des institutions et la société algérienne. Dès lors, les congressistes, en décidant la reconnaissance des tendances, n’innovent rien, ils re-inventent la méconnaissance pathologique de leurs structures et pratiques quotidiennes.

Du reste, tout se passe comme si les sensibilités ouvertures, tarées avant leur naissance au FLN, par des ambitions personnelles et claniques de leurs sponsors, étaient destinées, à boucler la boucle du jeu de massacre clandestin, au lieu de s’ouvrir et d’ouvrir aux autres la voie du multipartisme qui libère et responsabilise. La démocratisation de la vie politique est une nécessité vitale et urgente, les mêmes causes engendreront les mêmes effets. La répression particulièrement sauvage sur laquelle le 6ème congrès du FLN a jeté le voile va profondément marquer les mentalités et les réflexes politiques.

La haine risque de réamorcer la pompe de la violence, aussi bien dans la rue qu’entre les factions au pouvoir. Une seule alternative pourra sauver l’Algérie d’une guerre civile généralisée, et lui épargner les conséquences des règlements de comptes interclaniques à la Yémen du Sud: rendre la parole et l’État au peuple algérien, en lui restituant sa souveraineté pleine et entière. L’annonce de l’élection d’une assemblée Nationale Constituante, sur la base du multipartisme et du respect des libertés démocratiques est le seul acte révolutionnaire susceptible de ramener la paix, la concorde et l’espoir.

Ce serait une vraie perspective en vue de vrais débat, aux yeux d’une jeunesse pleine d’ardeur et d’ambition pour son pays. Elle a besoin d’une mystique, comme témoigne l’effervescence associative et le réveil civique qui travers tout le pays. C’est à elle, qui revient le droit d’avoir des droits en élaborant une constitution digne de ce nom c’est-à-dire librement élaborée par des représentants librement élus. Nul doute qu’elle a été très attentive à la proclamation historique du Conseil Palestinien, en faveur du multipartisme politique et du principe d’égalité entre la femme et l’homme, et qu’elle a salué dans la victoire de Benazir Bhutto, la concrétisation de ces principes démocratiques.

Hocine Ait-Ahmed
1989