fbpx

« Sortir l’Algérie du chaos », par Hocine Aït-Ahmed, Le Monde, 1 novembre 2003

La crise qui secoue le sommet du pouvoir et, partant le FLN, l’ancien parti unique, a au moins un mérite : montrer combien en Algérie suffrage universel et élection à la magistrature suprême n’ont rien à voir.

Celle-ci a toujours relevé des hauts dignitaires militaires qui, après avoir choisi leur candidat, s’assurent par le biais d’urnes truquées que celui-ci l’emportera. Jamais sans doute l’étalage de ces « primaires à l’algérienne », commencées un an avant l’échéance de 2004, n’aura été aussi flagrant, voire obscène. La difficulté des clans militaro – policiers à s’entendre sur le candidat le plus à même de garantir la pérennité de leur pouvoir et de leurs intérêts est à l’origine d’une crise si grave qu’elle a débordé du huis clos traditionnel.

Que dire de cette affaire, hormis exprimer une condamnation de principe des agressions à coups de barre de fer et de chiens dobermans qui ont visé la direction officielle d’un FLN remis au goût du jour par les luttes internes de la nomenklatura ? Que dire, sauf dénoncer à nouveau le coup de force constitutionnel qui, au lendemain de l’indépendance, a confisqué le droit des Algériens à l’autodétermination, qui fut pourtant la raison d’être de la guerre de libération et devait nous permettre de construire librement notre Etat.

Cette falsification originelle n’était que le début d’une série de coups de force ouvrant la voie à la privatisation de l’Etat et à l’accaparement des richesses de l’Algérie par un cartel d’officiers supérieurs et leurs réseaux. Les conséquences d’une telle domination et exclusion de la société ont créé les conditions de la guerre qui fait rage depuis 1992.

Car notre pays – qui avait entamé, à la fin des années 1980, une des expériences les plus intéressantes d’ouverture démocratique au sud de la Méditerranée – retombe dans le gangstérisme politique d’une oligarchie criminelle. Celle-ci a-t-elle pu masquer sa nature brutale et prédatrice en jouant admirablement de l’islamophobie ambiante, en instrumentalisant des élites fort peu intéressées par l’émancipation politique de leur société ou, plus prosaïquement, en « achetant » la « compréhension » des partenaires de l’Algérie à coups de pétrole et de gaz… et en laissant planer la menace de violences sur leur propre territoire ?

Les raisons sont multiples qui ont mis une population tout entière à la merci de groupes terroristes islamistes, d’escadrons de la mort anti- islamistes tout aussi fanatisés, et d’une féroce répression d’Etat.

L’une de ces raisons demeure l’omerta internationale qui a entouré la mort de plus de 200 000 Algériens, les milliers de disparus, l’exode interne de plus d’un million de personnes, le viol de toutes les normes qu’un Etat est tenu de respecter. On ne compte plus en revanche les prises de position attribuant contre toute évidence au terrorisme islamiste l’exclusivité des atrocités perpétrées. Mais, quand la répression sanglante a frappé – sans l’alibi de l’intégrisme – des jeunes sans armes en Kabylie, la réprobation ne s’est faite que du bout des lèvres…

Aujourd’hui, les déchirements au sein de la « coupole » – terme exprimant le mieux la typologie du pouvoir réel et de ses pratiques mafieuses – font grand bruit. On ne peut les comprendre et éviter de tomber dans la énième fiction distillée par Alger sans rappeler le contexte dans lequel ils surviennent. De l’éviction du gouvernement réformateur en juin 1991 à l’intronisation d’Abdelaziz Bouteflika par la hiérarchie militaire en avril 1999, les généraux ont poursuivi ce qu’ils font en réalité depuis l’indépendance : anticiper pour étouffer dans l’œuf toute expression autonome de la société, toute véritable opposition démocratique ou initiative politique susceptible de créer les conditions d’une alternance qui remettrait en cause leur mainmise sur l’Algérie.

Le calcul de la haute hiérarchie militaire en portant Bouteflika au pouvoir était simple, et le général Nezzar l’avoue cyniquement dans un livre : il était « le moins mauvais des candidats ». Sous-entendu pour préserver les intérêts du système et exonérer le régime de toute responsabilité dans les exactions commises pendant la « sale guerre ». Mais le commandement n’avait pas prévu que son candidat roulerait avant tout pour son propre compte.

Dès lors, la crise actuelle tient moins à l’opposition entre deux visions différentes de l’exercice du pouvoir qu’à l’exacerbation d’une vieille crainte des décideurs algériens : celle de voir l’un d’entre eux, n’importe lequel, accaparer tous les leviers du pouvoir.

Après onze années de sale guerre, cette peur est d’autant plus forte que trop de sang a été répandu. Et que trop d’injustice, d’arrogance, de prédation ont rendu inéluctable le divorce entre la société et l’ensemble du système.

Dans ce contexte, le clan qui l’emportera en 2004 aura la tentation de sacrifier les perdants sur l’autel d’un (énième) pseudo- nouveau départ, cette stratégie éculée qui cherche à faire diversion au ras-le-bol du pays et aux aspirations d’une jeunesse privée de son passé, de son présent et de son avenir.

La tragédie, c’est que jamais ce pouvoir n’envisage « l’Etat de droit en construction » et autres promesses qu’il nous ressasse de crise en crise sous un angle réellement politique, c’est-à-dire prenant en compte la société. Il préfère nouer et dénouer dans les villas des hauteurs d’Alger des alliances éphémères entre compères d’égale duplicité.

C’est en cela que ses déchirements actuels sont gros de bien des périls, les généraux ayant tout au long de leur histoire privilégié les solutions les plus onéreuses pour la société. Et leurs querelles risquent de dégénérer en affrontement d’autant plus meurtrier que celui-ci trouvera dans une situation sociale explosive matière à toutes les fuites en avant dans l’aventure et la manipulation.

Les Algériens, épuisés par la violence, la hogra et des conditions de vie infra- humaines, ne soutiendront quant à eux aucun des clans du pouvoir, sous quelque habit civil, militaire ou régionaliste qu’il se présente. Ils l’ont signifié en ne s’impliquant pas dans les jeux d’appareils. Ils l’ont également fait en ne tombant pas dans le piège qui voulait faire basculer la Kabylie dans un régionalisme ravageur opposant des Algériens entre eux.

Et, pour l’heure, ils accueillent toutes les tentatives de leur faire croire qu’un clan leur serait plus favorable qu’un autre avec un scepticisme frondeur.

On aurait toutefois tort d’y voir de la passivité ou une patience illimitée. Jamais les Algériens ne se sont sentis aussi démunis et humiliés. Jamais la jeunesse ne fut aussi désemparée, comme le nombre croissant de suicides en témoigne. Jamais, elle n’a autant manifesté pour des revendications aussi précises que légitimes. Jamais elle ne fut aussi indistinctement réprimée.

En s’attaquant à l’enseignant comme au chômeur, au journaliste comme au sinistré, le pouvoir a réussi, d’Alger à Tamanrasset, à unir les Algériens contre une politique faite d’atteintes aux droits de l’homme, d’arbitraire sans limite et d’impunité face au crime organisé.

Générant détresse morale et sociale, cette gestion ubuesque a ramené des maladies oubliées – peste, typhoïde, choléra, méningite… – dans un pays dont les dirigeants se glorifient de réserves en devises qui atteindront 31,66 milliards de dollars fin 2003, une aisance financière inégalée depuis l’indépendance…

A l’approche d’une présidentielle qui ne mobilise que le pouvoir et ses clientèles, et alors que gronde la colère de tous les sinistrés du bateau Algérie, on ferait mieux de s’intéresser aux propositions de sortie de crise émises jusqu’ici. Et de prendre conscience qu’il y a beaucoup plus de sagesse et d’aptitude au pardon dans les chaumières algériennes que dans les allées du pouvoir. Je continue pour ma part de considérer comme incontournables la libération du champ politique par la fin de l’état d’urgence, la levée du monopole des clans sur la presse ou des entraves au dynamisme du mouvement associatif autonome…

Les enjeux dépassent plus que jamais les considérations de personne, de région ou d’appareil. Nous ne pourrons faire l’économie de révisions déchirantes si nous voulons refonder l’Etat et la nation.

Cela passe par l’élection d’une Assemblée constituante qui exige la mise en place d’un gouvernement de transition. Loin des fausses solutions, des faux dialogues, des manœuvres de sérail destructrices. Cela passe aussi par le respect des conventions et pactes internationaux signés par l’Algérie, notamment en matière de droits de l’homme et de protection des populations. Qui plus est au moment où le trop-plein de souffrance et d’épreuves provoque partout et sous toutes les formes manifestations et dissidence, signes d’une détermination nouvelle à ne plus accepter l’inacceptable.

Dans ce contexte, les Algériens sont en droit d’attendre de la communauté internationale qu’elle cesse, au minimum, de cautionner un régime dont la seule légitimité réside précisément dans la reconnaissance internationale.

C’est la seule manière d’éviter que l’Algérie sombre dans le chaos et que notre société continue à se disloquer. Une situation qui interdit toute unification du Maghreb, condition sine qua non d’un développement durable de cette région. Et de l’instauration d’un pôle de stabilité en Méditerranée.