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Tripartite ou monopartite?

Par Ramdane Mohand Achour
Annoncée en grandes pompes, la 20ème session de la tripartite n’a débouché sur aucune décision particulièrement remarquable. Toujours les mêmes discours, les mêmes satisfecits, les mêmes recommandations, les mêmes engagements et les mêmes participants…
Critiques à l’égard des réunions de la tripartite, nombre d’observateurs mettent en exergue l’absence de mécanisme de suivi des décisions adoptées lors des éditions précédentes. Cet argument est incontestable, mais n’explique pas fondamentalement l’insipidité de ces rencontres car le problème de fond réside dans l’absence d’un réel « dialogue » entre protagonistes autonomes.
En effet, le pouvoir a toujours décidé, seul, de la liste des participants à ces grandes messes du « dialogue social ». Pourtant, une tripartite se voulant crédible devrait mettre face à face des acteurs autonomes, des organisations mandatées par leurs bases sociales et militantes respectives, sans ingérence des « pouvoirs publics ». De même que l’on ne négocie l’arrêt d’une guerre qu’avec ses ennemis, on ne dialogue socialement qu’avec ses véritables adversaires. Tel n’est pas le cas lors de cette curieuse « tripartite ».

L’exclusion des contestataires
C’est ainsi que le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale a ouvertement justifié la non-invitation des syndicats autonomes à la 20ème session de la tripartite. Mohamed El Ghazi a rappelé que le gouvernement dont il fait partie a décidé, démocratiquement, d’exclure le secteur le plus dynamique du mouvement syndical. Officiellement, il prétend que« l’intersyndicale est limitée dans ses domaines d’intervention [car] elle est essentiellement composée du corps enseignants, de santé et de la Fonction publique, alors que la tripartite est principalement un rendez-vous économique avec des partenaires sociaux qui sont actifs en économie »1. Mais les véritables motivations gouvernementales ne tardent pas à apparaître à la surface lorsque le ministre précise que les syndicats autonomes n’ont pas de relation avec le secteur économique « contrairement à l’UGTA qui coopère avec l’Etat. » Personne ne doute en effet que la direction de l’UGTA coopère avec le gouvernement…
Démontrant qu’ils dépassaient le corporatisme dans lequel le pouvoir aimerait les enfermer, les syndicats autonomes ont rappelé à monsieur El Ghazi qu’ils défendent tous les travailleurs et pas seulement ceux de la Fonction publique.
Leur refus des lois de Finances 2016 et 2017, austéritaires et injustes socialement, et leur opposition à la nouvelle loi sur les retraites concernent l’ensemble du monde du travail. De même ont-ils souligné que c’est le pouvoir qui entrave l’implantation des syndicats autonomes dans le secteur économique afin de préserver le monopole de la bureaucratie de l’UGTA.

La grande entente des « partenaires sociaux »
A la différence des syndicats autonomes, la direction de l’UGTA représente le partenaire syndical unique du gouvernement et du patronat car elle ne dispose d’aucune autonomie par rapport au pouvoir et qu’elle se trouve désormais sous la coupe du FCE. Tenu en joue du fait de son implication dans le scandale d’El Khalifa, Abdelmadjid Sidi Saïd se fait chaque jour un peu plus obséquieux à l’égard du président de la République, du Premier ministre et des patrons. Dans son intervention, le secrétaire général de l’UGTA a appelé à restituer « ses titres de noblesse, d’initiative et de décision à l’entreprise et à son manager ». Pour le représentant des travailleurs, il ne s’agit plus de travailler à l’émancipation des travailleurs, mais de « libérer l’investisseur »2 !
Disposant de son côté d’une puissance économique et financière jamais égalée depuis l’indépendance du pays et bénéficiant de relais politiques de plus en plus importants au sein des appareils d’Etat qui lui accordent la prééminence sur un patronat public placé autoritairement en situation de subordination par rapport à lui3, le patronat privé dispose d’une marge de manœuvre largement supérieure à celle de l’UGTA. Il bénéficie surtout de la place centrale que lui assigne la stratégie économique d’un régime dont le chef assume désormais ouvertement de se proclamer capitaliste. Cela rend le FCE plus offensif dans ses revendications.
Mais en dépit de ces avancées, ce n’est pas encore lui qui prend les décisions et il se contente,in fine, d’entériner, comme le partenaire syndical, les choix effectués en dehors de la tripartite (Présidence de la République, gouvernement…). Certes, le capital privé domine en Algérie. Et il investit de manière de plus en plus visible et assumée la sphère politique et les institutions à travers la présentation, sur les listes des partis du gouvernement, de candidats aux élections législatives. Mais il ne dirige pas encore directement le pays et doit accepter la tutelle de l’actuel pouvoir. C’est ce qui explique les tensions récurrentes entre les deux, à l’instar de celles que nous avons observées lors du Forum d’affaires africain de décembre 2016.
Tous ces éléments amènent à conclure que nous avons davantage affaire à une monopartite qu’à une tripartite. Et cette caractéristique s’explique essentiellement par les modalités historiques particulières du passage à l’économie de marché dans notre pays.

Le caractère non achevé de la transition à l’économie de marché
Malgré son caractère chaotique et inachevé, le processus d’infitah entamé à la fin des années 1970 par le régime du Président Chadli Bendjedid se poursuit. Il stagne voire recule à certains moments (sous Belaïd Abdeslam ou durant la parenthèse du « patriotisme économique » entre 2008 et 2015…), mais il s’inscrit toujours dans la même logique libérale et reprend dès que les conditions économiques (financières essentiellement) et politiques (rapport de force social, avancée dans la résolution de certaines contradictions internes au régime) sont plus favorables.
L’horizon est clair, mais la mise en œuvre du projet tient le plus grand compte du rapport de force social. Les grandes richesses du pays restent formellement propriété de l’Etat. Elles n’ont toujours pas été captées par le capital privé algérien ou étranger et sont objet de luttes intenses.
Et le maintien, à ce jour et en dépit de ses limites, d’une politique marquée par la « médecine gratuite », la construction de « logements sociaux », « l’éducation gratuite », le raccordement permanent de nouvelles régions aux réseaux de distribution de l’électricité et du gaz, le maintien de subventions à certains prix… ne sont pas le fruit d’une « générosité » ni d’un altruisme de nos gouvernants. Ils ne constituent pas davantage une « aumône » mais découlent directement d’un rapport de force forgé par les classes populaires (paysannerie, classe ouvrière, masses déshéritées…) au cours de la guerre de libération qui donnèrent un caractère populaire et progressiste (social et anti-impérialiste) à notre révolution nationale.
Ces acquis découlent également des luttes offensives (autogestion, luttes revendicatives…) et défensives (résistance aux privatisations et à la remise en cause des avantages arrachés…) menées inlassablement dans l’Algérie indépendante et ce, en dépit d’énormes difficultés et des coups reçus par le mouvement populaire et anti-impérialiste depuis plusieurs décennies : offensive d’un islamisme longtemps couvé par le pouvoir, mise au pas de l’UGTA, éclatement du secteur industriel public, Plan d’ajustement structurel, disparition du PAGS, du mouvement étudiant autonome et du prometteur mouvement de femmes naissant, répression et confinement de l’opposition, guérilla menée contre les syndicats autonomes…
Contrairement au récit que tentent de nous vendre les libéraux en vue de faire culpabiliser les Algériens modestes et de les placer sur la défensive, récit auquel, malheureusement, beaucoup cèdent sans toujours mesurer la portée de leur renonciation, les catégories populaires ne sont pas « prises en charge » et encore moins « entretenues ». Ce qu’elles possèdent est le fruit de leurs luttes et de celles des générations qui les ont précédées, les paysans pauvres et sans terres, les ouvriers et les chômeurs qui déclarèrent la guerre au colonialisme puis tentèrent, dans l’Algérie indépendante, d’empêcher qu’une nouvelle classe vienne les spolier des richesses naturelles du pays et du produit de leur travail pour occuper la place des anciens colons.
C’est au contraire un patronat privé initialement embryonnaire, mais largement développé depuis par le pouvoir lui-même (à commencer par celui qui se réclamait, sous Boumediene, du socialisme) qui bénéficie d’avantages indus et illégitimes. Or, ce patronat ne culpabilise pas, mais revendique au contraire toujours davantage de subventions, d’aides et de soutien de la part d’un Etat dont il travaille avec acharnement, grâce à de substantielles espèces sonnantes et trébuchantes, à modifier le rapport de forces au service des classes dominantes et même du capital étranger auquel il s’associe de plus en plus intimement.
Ce sont ces caractéristiques particulières, expressions d’une lutte des classes certes spécifique, mais bien réelle qui expliquent pourquoi le pouvoir agit avec tant de doigté pour éviter à la fois tout retour en arrière, toute remise en cause des « acquis » de la libéralisation, mais aussi toute tentation d’un passage en force qui relèverait d’un pari aventureux pour ne pas dire aventuriste. C’est fondamentalement dans cette donne, celle de l’évaluation du rapport de forces, qu’il convient de rechercher les raisons profondes de l’immobilisme du pouvoir et non pas dans la maladie ou l’âge du capitaine.

1. Meriem Kaci : Mohamed El Ghazi dit pourquoi les syndicats autonomes n’y sont pas invités :«L’Intersyndicale est limitée dans ses domaines d’intervention et la tripartite est un rendez-vous économique ». Reporters, 6 mars 2017.
2. Fayçal Métaoui : Abdelmadjid Sidi Said « Le moment est venu de mettre fin graduellement à l’importation ». TSA.
6 mars 2017
3. Il est loisible l’observer à travers l’exemple du FCE comment les mastodontes du secteur public (Sonatrach et quelques autres) sont sous la coupe des dirigeants de groupes privés bien plus modestes.

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