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Le Zimbabwe et les droits de l’homme ( 1980 )

La Rhodésie, l’état blanc d’Afrique, entrée en rébellion contre la communauté internationale depuis sa sécession du 19 novembre 1965, n’a pas survécu au verdict des urnes. Débaptisée au nom du businessman et conquistador Cecil Rhodes, elle est devenue le Zimbabwe, ce qui veut dire en langue de shona « grand édifice de pierre », une référence aux ruines colossales, vestiges de l’une des plus brillantes civilisation africaines.

Significatif aussi cette double recherche d’identité et de solidarité, le fait que l’indépendance officielle du Zimbabwe sera proclamé‚ le 18 avril prochain, date anniversaire – 25e – de l’ouverture de la conférence de Bandung.

L’émergence de ce cinquantième état africain revêt une portée considérable pour l’humanité africaine en lutte pour ces droits civils politiques, économiques et culturels.

Le raz-de-marée patriotique du 27, 28 et 29 février dernier est d’abord une victoire des opprimés auxquels jusque là les oppresseurs n’avaient pas laissé d’autre choix pour défendre leur dignité et promouvoir leur avenir que de prendre les armes.

Il s’agit d’abord du triomphe du principe de l’autodétermination au sens de l’accession d’un nouvelle état à la souveraineté intérieure et internationale. Ainsi s’est effondrée la logique ultra du bunker, qui avait enfermé les Blancs dans un univers clos manichéiste et répressif.

« Tant que je serai vivant, disait Ian Smith, il n’y aura pas de gouvernement de la majorité,…ni même tant que mon fils serait vivant. Les droits de l’homme ne sont pas faits pour les Noirs qui sont ou trop contents d’être gouvernés par les blancs, ou trop bêtes pour se gouverner eux-même ».

En dépit d’un climat de provocation policières et de détentions arbitraires dénoncées par Amnesty International, les deux mouvements de libération, le ZANU de R.Mugabe et le ZAPU de J.N’komo ont accepté l’épreuve du suffrage universel et gagné le pari de confiance de leurs peuples. Ils totalisent 86% des votes des Africains, soit sur 80 sièges réservés à ces derniers 57 sont remportés par Mugab‚ et 20 par N’komo. Le débâcle de l’évêque A.Muzorewa, le dernier premier ministre par la grâce de Prétoria, qui doit se contenter de 3 sièges, 8% des suffrages ( y compris les voix des 25.000 forces auxiliaires) en dépit des sommes fabuleuses dépensées pour sa campagne à l’américaine constitue une leçon à l’échelle de l’Afrique austral: les ventriloques de la « majorité silencieuse » en ont eu pour leur frais, ils placent en mauvaise posture leur homologues actuels ou potentiels de Namibie et d’Afrique du Sud.

La « Valise ou le cercueil »

La « valise ou le cercueil » cette alternative obsessionnelle, les blancs du Zimbabwe n’auront pas à s’y enfermer. Plus que les mesures et engagements pris par Mugabe, le premier ministre, c’est l’attitude et le comportement des citoyens noirs qui garantiront la paix, l’unité‚ et la concorde nationale. Il n’y a pas eu un seul acte de vengeance.

La grande peur des blancs ne peut plus justifier par la peur des Noirs, les droits de l’homme sont pour tous les hommes. Ce message qui répercute l’appel de Bandung ne manquera pas de catalyser les espérances dans les ghettos noirs d’Afrique du Sud et le maquis de Namibie. Si les « Be-hards », les ultras, estiment avoir perdu avec la Rhodésie la dernière frontière sure, par contre les courants libéraux en travail en Afrique australe pourraient grâce à l’exemple zimbabwéen envisager une notion plus humaine, plus durable donc plus intelligente de la sécurité.

En définitive, le droit des peuples de Namibie et d’Afrique sous-apartheid à disposer d’eux-mêmes dépendra de la lutte de ces peuples eux-mêmes, comme l’ont démontré les Zimbabwéens, ainsi que d’un soutien international de plus en plus direct.

Après plus de sept ans d’une guerre meurtrière et ruineuse, les peuples du Zimbabwe ont besoin de paix pour maîtriser leur droits à l’autodétermination en tant que processus de démocratisation politique, économique et culturelle. Ils ont choisie leurs dirigeants en toute souveraineté et c’est en toute souveraineté, c’est-à-dire par l’exercice des libertés publiques syndicales, linguistiques, associatives qu’ils doivent élaborer les orientations et les institutions du nouvel état.

Certes, celui-ci doit parer au plus pressé: nourrir, abriter et soigner une population broyée par l’exode rural, le chômage et la sous-alimentation, tout en gardant d’en faire des « assistés livrés à l’assistance publique nationale et internationale ».

La misère

Mais pour pragmatique que puissent être les tâches de développements économiques, elles ne peuvent éluder les problèmes posés par la misère de la majorité‚ des paysans: sans prendre l’allure de règlements de comptes racistes ou démagogiques, la transformation de l’ordre rural s’inscrit dans les perspectives de démocratisations économiques.

La révolution se prouve en marchant et le Zimbabwe dispose d’atout considérable pour faire tourner son économie au lieu de recourir par démagogie au nivellement par le bas ; une agriculture et de l’énergie hydroélectrique notamment presque autosuffisantes, des richesses minières, diamants, étain, chrome, or, etc, des industries de transformation capables de satisfaire la demande intérieure en bien de consommation, des petits et moyens cadres ruraux forgés par les luttes et aptes aux tâches de développement local et enfin l’expérience des échecs économiques des pays frères « mal partis ». Le défi qui confronte un leadership porté au pouvoir par l’adhésion véritable des citoyens, à la faveur de choix démocratiques réels est de promouvoir les droits de l’homme économiques et sociaux, tout en consolidant les fondements de la démocratie politique.

C’est peut-être une chance pour le Zimbabwe et l’Afrique que Mugabe soit élue à 67% et non à 99% des suffrages et qu’il appartient à l’ethnie shona, politiquement la plus consciente et numériquement la plus nombreuse, ce qui va lui permettre de résoudre sans hargne et son complexe le problème de l’intégration national que les gouvernements africains préfèrent en général nier dans une nouvelle dialectique de bunker du colonialisme intérieur et dans un engrenage répressif qui conduit au génocide et à l’ethnocide.

Hocine Ait-Ahmed
1980